- Le point de départ de ce travail de recherche, dès 1992, a été
l’orientalisme, dans les deux sens que le terme recouvre : d’une part le
merveilleux, le pittoresque et d’autre part un ensemble de connaissances
qui se sont développées dans de nombreux champs épistémologiques au
XIXème siècle et ont révélé le lien étroit entre savoir et pouvoir
colonial, désir d’hégémonie et homogénéité du discours.
Ma thèse, qui
portait sur L’Orient dans le roman britannique 1895-1950 : Mythe et
réalité, soutenue en mars 1996 à l’Université de Paris IV-
Sorbonne, a tenté de répondre à la lecture critique, faite par Edward
Saïd, des oeuvres littéraires occidentales ayant l’Orient comme objet de
représentation par une lecture fondée sur l’imaginaire et la réalité des
mythes reflétant l’homme et sa relation au monde. Les années de
recherche qui ont suivi la soutenance de la thèse ont permis de remettre
en question cette approche, trop descriptive et thématique, qui
s’appuyait sur les théories de l’imaginaire de Gaston Bachelard, Gilbert
Durand, Carl Jung ou Mircéa Eliade. Mes travaux portent désormais sur
l’écriture et les représentations de l’Orient dans les littératures de
langue anglaise, essentiellement dans les romans de Joseph Conrad et de
Lawrence Durrell, mais également dans les romans et nouvelles de Kipling
ou de Forster. Une monographie jointe au dossier s’attache à la
représentation, réaliste ou fantasmée, et à l’écriture du désert. Elle
tente de mettre en regard deux genres et deux époques différentes, à
travers les carnets de route de Richard Francis Burton, Charles Doughty
et Gertrude Bell au XIXème et XXème siècles et des romans postcoloniaux
de M. Ondaatje et de J.M. Coetzee. L’étude porte sur la fonction
référentielle et symbolique de l’espace, le discours idéologique ou
subversif, la dimension éthique et l’écriture poétique. A l’écriture
totalisante des carnets de route du XIXème siècle, au livre-racine
défini par G. Deleuze et F. Guattari, Coetzee et Ondaatje opposent une
écriture s’appuyant sur le rhizome, la fragmentation, le discontinu, et
une nouvelle cartographie. L’analyse de la représentation de l’Orient
dépasse le cadre géographique et s’attache à ce que le texte évoque :
l’ailleurs, l’exotisme,l’autre côté de la limite, le passage, et la
transgression. La représentation de l’Orient s’appuie sur les notions de
clôture et d’ouverture, la vision d’un espace délimité d’un côté par le
seuil que l’on franchit pour y pénétrer, et illimité de l’autre. Il est
l’espace des possibles, de la conquête, de l’infini du désir, de la
quête identitaire, associé, notamment à l’époque coloniale, au commerce,
au profit. Mais la quête peut devenir errance ou fuite dans les romans
de Conrad, version moderne et ironique du Grand Tour, du voyage de
formation dont on retrouve les motifs dans les récits de Doughty, Burton
et Bell. Ces travaux mettent en parallèle l’exploration spatiale et
poétique, l’écriture, la cartographie et le calque, l’espace et le temps
à travers le palimpseste et le chronotope, et se penchent sur les
notions d’identité et d’altérité, de modèle, de copie ou de simulacre,
et sur la mimesis telle qu’elle a été définie par Platon et Aristote.
L’Orient comme objet du désir et projection fantasmatique soulève la
question de la représentation de l’autre, l’autre de la relation
imaginaire et l’Autre inconnu du sujet. L’interprétation des textes
ayant l’Orient comme objet de représentation se nourrit donc de
différences approches alliant idéologie, psychanalyse, éthique et
esthétique, et associant à l’analyse du discours l’étude d’une écriture
poétique, figurale, synesthésique, chez Conrad et Durrell
notamment. Jean Jacques Lecercle et Ronald Shusterman ont longuement
discuté dans L’Emprise des signes de la question de l’identité
ou de l’altérité du texte littéraire ; je parlerais plutôt du voyage du
lecteur dans "l’orient" du texte, expression que j’emprunte à Paul
Ricoeur dans ses Essais d’herméneutique II. Il ne s’agit pas
d’y chercher un autrui du texte, une intention d’auteur mais d’explorer
une écriture, un espace textuel qui se lit comme une nouvelle carte. Le
texte est une interface entre le lecteur et le monde, espace que l’on
arpente et qu’illustre merveilleusement cette métaphore dans The
English Patient "the millimetre of haze just above the inked fibres
of a map, that pure zone between land and chart between distances and
legend between nature and the storyteller", métaphore de la lecture
comme parcours et du texte comme surface. Le texte est un miroir qui
renvoie une image qui se veut précise, dans le cas de l’écriture du
carnet de route, à vocation mimétique, qui peut être inversée, déformée,
trouble, faisant naître une sensation d’inquiétante étrangeté dans la
lecture de l’autre renvoyant au même, fragmentée ou encore brouillée par
effet de mirage dans les romans de Durrell. Il peut être une invite à
traverser le miroir si l’on songe à la préface de The Nigger of the
Narcissus de Joseph Conrad, pour qui l’écriture est tout d’abord
une plongée à l’intérieur de soi, invitant le lecteur au voyage, en
faisant appel à ses sens et à son imagination. Le texte est un espace
de signes qui sont à la fois "looked at" et "looked through" pour citer
Paul Ricoeur dans La Métaphore vive, un espace lisible qui est
également visible et sonore. Conrad y invite le lecteur à découvrir une
parcelle de vérité, "that glimpse of truth for which you have forgotten
to ask", et Durrell à pénétrer dans l’univers héraldique de la création
poétique. Le texte est une énigme à déchiffrer, tel le voile de la
métaphore jeté sur cet invisible que le texte entredit, laisse
entrevoir, dans les romans de Conrad, pour qui le moment fugace de la
création poétique est aussi celui du surgissement du sens "the light of
magic suggestiveness may be brought to play for an evanescent instant
over the commonplace surface of words", moment paradoxal où
l’évanescence crée la pérénnité de l’oeuvre littéraire. La lecture
est donc voyage dans l’Orient du texte, l’autre et l’ailleurs (ce que
l’on y projette) et l’Autre du texte, ce qui se dissimule de l’autre
côté du voile poétique ou dans l’écart du figural. Dans tous les cas il
s’agit d’abord de se laisser porter, de prêter au texte l’attention
flottante que préconisait Freud dans l’écoute psychanalytique, puis de
rassembler les fragments dans ce que Paul Ricoeur a appelé une
perspective du tout. Si le texte est pour Maurice Blanchot un événement,
la lecture est avènement, à venir, c’est à dire un acte de
compréhension/explication/interprétation qui reste ouvert sur un texte
en mouvement, toujours à naître. La lecture est "initiative", acte
inchoatif, c’est à dire toujours commencée et jamais achevée. La
métaphore du texte à lire pourrait être celle d’une limite qu’il faut
franchir et qui ouvre sur un espace illimité. La lecture est un voyage,
le texte une surface à explorer et un seuil à franchir, point de départ,
limite typographique plus que topographique.
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