ABJECT / Abject
Jean-Marie Grassin
Modifié 29 mai 2007
par gg
ÉTYMOLOGIE / Philology (jmg)
abjection, subst. fém. français attesté pour la première fois en 1372, du latin abjectio: « découragement », d’où, en latin chrétien, « renoncement », puis « abaissement volontaire »
abject, adj. substantivé, apparu en français et en anglais au XVe siècle, du latin abjectus, issu lui-même du verbe abicere composé de ab- (préfixe marquant l’éloignement, la répulsion), et de jectus : «rejeté» (cf. l'anglais cast out), pp. de jacere : «lancer». Le mot évolue de la simple condition de participe passé à celle d'adjectif, puis de substantif.
ÉTUDE SÉMANTIQUE / Definitions (jmg)
A. abject Adj.
1. (Sens premier). Rejeté, exclus.
2. (Surtout en anglais). Abaissé dans une condition misérable sans espoir. Abject poverty. Abject misery.
3. Qui inspire une vive répulsion, un grand dégoût, mais qui cependant peut fasciner.
4. De réputation exécrable. Méprisable, manquant de courage, qui se complaît dans l'avilissement, dépourvu de dignité. Comportement abject. Discours abject.
B. l’abject Subst.
5. (Sens commun). Catégorie, proche de celles de l'horreur et de l'épouvante, de tout ce qui produit, dans la vie, l'art et la littérature, une vive répulsion.
6. (Psychanalyse, dans le sillage notamment de Julia Kristeva et Barbara Creed). Ce qui dérange l’identité, le système social, l’ordre par l’intrusion ou la présence d’un corps étranger, par la crainte d'un avalement, d'une absorption dans l’autre.
Trouble dans la différenciation entre le je et l’autre, le dedans et le dehors, renvoyant au refoulement originel quand la séparation d’avec le corps de la mère ne s’est pas encore complètement opérée.
Horreur du corps qui est en soi, qui est peut-être même produit par soi, mais qui menace l'identité et qui doit donc être expulsé.
7. (Psychologie). Sentiment de répulsion et de fascination à la fois pour quelque chose d’intolérable, d’inassimilable pour le sujet qui le met hors de lui-même dans une crise narcissique.
C. abjection Subst.
8. (Sens commun). Condition de l'être vil et méprisable. Caractère de tout ce qui s’écarte des valeurs morales d’une société et devient ainsi répugnant.
D. abjectionnisme Subst.
8. (Histoire littéraire). Courant esthétique recherchant une autre forme de beauté dans la sensation produite par ce qui, dans un autre contexte, serait répugnant.
Ce courant, développé, entre autres périodes à la fin du XXe siècle en Europe et en Amérique, trouve dans Les Fleurs du Mal de Charles Baudelaire (1861) une référence emblématique.
En peinture, Turner forge la notion picturale d’abjection pour caractériser un lyrisme à la fois conventionnel et réaliste dans l’Angleterre décadente du XIXe siècle.
Mélange d’emphase et de lyrisme, l’abjectionnisme annonce « l’imminence d’une expression romantique poussée à son exacerbation, à son terme, à sa crise ».
CORRÉLATS/Collocations
ABRÉACTION/Abreaction,ACCULTUTATION/Acculturation, ALTÉRITÉ/Otherness;Alterity, AGÔN, AMBIGUÏTÉ/Ambiguity, ANOMAL/Anomal, ANGOISSE/Anguish, ANTIHÉROS/Anti-hero, APPROPRIATION/Appropriation, ASSIMILATION/Assimilation, AUTRE/Other, AVALEMENT/Swallowing,
Border crossing,
CANNIBALISME/Cannibalism, CARACTÉRISATION/Characterization, CATABASE/Catabasis, CENSURE/Censorship, CATHARSIS, CONFESSION/Confession, CORPS/Body;Corporality, CRISE/Crisis,
DÉCADENTISME/Décadentism, DÉCENTREMENT/Decentring, DÉNÉGATION/Negation, DÉPASSEMENT/Surpassing, DÉSIR/Wish;Desire, DIVISION/Division,
ENFER/Underworld, ENTRE-DEUX/In-between;Borderline, ÉPOUVANTE/Horror, EXCÈS/Excess, EXCLUSION/Exclusion, EXIL/Literature of exile, EXILLITERATUR, EXORCISME/Exorcism, EXPATRIATION/Expatriation, EXPURGER/Expurgate;Bowdlerise, EXTÉRIORISATION/Exteriorization, EXTÉRIORITÉ/Exteriority, ÉTRANGER/Foreign;Stranger;Alien,
FANTASTIQUE/Fantastic, FÉMINISME/Feminism, FOLIE/Folly, FOU/Madman, FRÉNÉTIQUE, FRONTIÈRE/Frontier;Boundary;Border;Limit,
GÉNOCIDE/Genocide narrative, Gore, GOTHIQUE/Gothic,
HANTISE/Haunting, HORREUR/Horror,
IDENTITÉ/Identity, IMMIGRATION/Immigration, INCONSCIENT/Uncounscious, INCORPORATION/Incorporation, INDICIBLE/Unspeakable;Unutterable;Inexpressible, INJURE/Abuse, INITIATION/Initiation, INNOMABLE/Unnamable, INQUIÉTANT/Unsettling, INQUIÉTANTE ÉTRANGETÉ/UMHEIMLICHKEIT, INTÉGRATION/Integration, INTERDIT/Prohibition, INTÉRIORITÉ/Interiority, INTIME/Intimate;Private;Innermost,
LAID/Ugly;Ugliness, LIMITE/Limit,
MÉCHANT/Villain, MÉMOIRE/Memory, MÉTAMORPHOSE/Metamorphosis, MOI/ICH/Ego, MONSTRE/Monster, MONSTRUEUX/Monstruous, MONSTRUOSITÉ/Monstruosity, MYSTICISME/Mysticism,
NARCISSISME/Narcissism, NAUSÉE/Nausea, NÉGATION/Negation, NÉO-GOTHIQUE/New-Gothic,
OBJET/Object, OBSCÈNE/Obscene;Obscenity, Othering,
PAROXYSME/Paroxysm, PARTITION/Partition, PEINTURE/Painting, PESSIMISME/Pessimism, PHARMAKON, PHARMAKOS, PORNOGRAPHIE/Pornography, POSSESSION/Possession, PRISONS/Jail literature, PROXÉMIE/Proxemics, PURGATION/Purgation, PURIFICATION/Purification,
RÉACTION/Reaction;Response, REFOULEMENT/Repression, REFOULÉ/Repressed, REFUS/Refusal, REJET/Rejection, RÉSISTANCE/Résistance, RÉVOLTE/Rebellion;Revolt, RÉVOLUTION/Revolution, RITE/Rite,
SACRÉ/Sacred, SACRIFICE/Sacrifice, SENTIMENT/Feeling, SÉPARATION/Separation, SEUIL/Threshold, SCHAUERROMAN, SHOA/Holocaust literature;SCATOLOGIE/Scatology, SITUATION/Situation, Sleaze, SOI/Self, SUBLIME/Sublim, SUBLIMINAL/Subliminal, SUBVERSION/Subversion, SURRÉALISME/Surrealism
TABOU/Taboo, TAEDIUM VITAE, TÉRATOLOGIE/Teratology, TERREUR/Terror, TIERS EXCLUS/Excluded third,
VIOLENCE/Violence, VULGAIRE/Vulgar.
NOMENCLATURES/Families of terms
AFFECTIVITÉ/Emotional, ARTS/Theory and History of art,
CARACTÈRES/Properties, COMPARATISME/Comparative literature, COMPORTEMENT/Behaviour, COURANTS/Currents, CULTURE/Cultural studies,
EFFET/Effect, ÉPONYMES/Eponisms, ÉPOUVANTE/Horror, ESTHÉTIQUE/Æthetics, ÉTATS/States,
FÉMINISME/Feminist criticism,
HUMOUR/Wit,
KRISTEVA (Julia),
LIMINALITÉ/Passage,
MARGE/Margin,
OPÉRATION/Acts,
PÉJORATIF/Derogatory, PHILOSOPHIE/Philosophy, PSYCHANALYSE/Psychoanalytical criticism, PSYCHOLOGIE/Psychology,
REGISTRE/Tone, RELATIONS/Relationships, RELIGION/Spirituality,
XX/20th century.
MOTS-CLÉS
Abaissement, Abomination, Absorption, Affectivité, Antigone, Avalement, Avilissement,
Bannir, Bannissement, Bas, Bassesse, Bâtardise, Baudelaire (Charles), Blasphème, Bouc,
Caca, Cancer, Canibalisme, Chair, Charogne, Corps étranger, Cracher, Cure,
Damnation, Dégoût, Dégoûtant, Dégradant, Démarcation, Déportation, Désir, Dévoration,Drogue,
Écœurant, Écœurement, Enfermement, Entrailles, Épidémie, Épouvantail, Épouvante, Éradication, Étranger, Étranger de l'intérieur, Évacuation, Exclusion, Excision, Excrément, Exécration, Exorcisme, Expulsion,
Fumier,
Gothique, Grossier
Haut-le-cœur, Horreur, Honteux, Humour,
Ignoble, Immigration, Immonde, Impur, Inassimilable, Inceste, Indignité, Infâme, Infiltration, Insinuation, Invasion, Intolérable, Intouchable,
Laideur, Limite,
Mal, Maladie, Marécageux, Mépris, Mère, Menstrues, Merde, Monstrueux, Morsure, Mort,
Néo-Gothique,
Obscène, Odieux, Opprobe, Ordure, Ostracisme,
Peau, Péché, Pénétration, Perversion, Peur, Piège, Possession, Pourriture, Profane, Puanteur, Pureté, Purification, Purgation, Purge,
Quarantain,
Reconduite à la frontière, Refoulement, Refoulé, Rejet, Repoussant, Racisme, Repoussoir, Répression, Répugnant, Répulsion, Révoltant, Révulsion,
Sacrilège, Salaud, Sale, Scatologie, Sensation, Sordide, Souillure, Surcroît,
Tabou, Terreur, Tombe, Trop, Trouble,
Urine,
Vice, Victime, Vil, Vilenie, Viol, Vomir.
Keywords
Abasement, Abhor, Ablation, Abominable, Aghast, Alien, Atonement,
Base, Belch, Belly,
Cast-off, Castaway, Contemptible, Cringing,
Death, Debased, Degraded, Desire, Despair, Despicable, Dirt, Disgrace, Disrepute, Disgusting, Doom, Downcast, Dread,
Evil, Exclusion, Execrable, Expel,
Failure, Fear, Filth, Flesh, Foul,
Gothic, Graveling,
Ignominy, Infamy, Inside, Intrusion, Invasion,
Horrid, Horror, Humilation,
Impurity,
Jail,
Loathing
Mean, Memorandum, Monster, Mother,
Neo-Gothic, No man's land
Obloquy, Obscenity, Obscure, Odium, Opprobium, Outcast, Outrageous, Outside,
Petty, Poverty, Prison, Properties, Purification, Purity,
Quarantine,
Racism, Rape, Rejection, Repugnance, Repressed, Repression, Reptile, Repulsive,
Scapegoat, Shabby, Shame, Shit, Shudder, Sin, Skin, Spit, Stench,Stain, Stigma, Submission,
Taboo, Taint, Tone, Trash,
Vile,
Wish, Wit.
ÉQUIVALENTS/Correspondences
Allemand/German : adj. : abject (peu usité), abscheu, abscheulich, verworfen, verwerflich, verächtlich, pour les adj., + le suffixe -heit pour les subst. avec une majuscule: Verworfenheit, etc., ou l’adj. substantivé avec une majuscule, ex.: Verächtlich.
Anglais/English : abject (adj. et subst.) ; abjection.
Arabe/Arabic : ﺄﻧ د danaa.
Chinois/Chinese :
Coréen/Korean :
Danois/Danish :
Espagnol/Spanish : abyecto; abyección; syn.: bajo, innoble, infame, despreciable, miserable, indecente, cochino, sórdido, vil.
Français/French : abject (adj.; subst. comme catégorie : l'abject, et comme objet : un abject); abjection.
Grec/Greek : ἀπόϐλητος apoblêtos (adj.); κακία kakia : «l’abject, l’abjection».
Hongrois/Hungarian :
Italien/Italian : abietto, abiezione.
Hébreu/Hebrew :
Japonais/Japanese : iyashii, hiretuna.
Latin : humilis, abjectus, ignobilis, sordidus (adj.) ; ignobilitas, humilitas.
Néerlandais/Dutch : abject, verachtelij.
Persan/Farsi :
Polonais/Polish :
Portugais/Portuguese : abjecto ; abjecção.
Roumain/Romanian : abject.
Russe/Russian : отвратительный otvratitejlnyj.
Viêtnamien/Vietnamese :
COMMENTAIRE/Analysis
Poétique de l'abject (jmg)
L'abject constitue une catégorie particulièrement présente dans la littérature moderne surtout depuis le romantisme en Europe et en Amérique, notament chez Barbey d’Aurevilly, Villiers de l’Isle Adam, Émile Zola (La mort d’Olivier Bécaille), Edgar Allan Poe, E. T. A. Hoffman, Marcel Proust, James Joyce (v. le monologue de Molly Bloom dans Ulysses) ou Jorge Luis Borges pour ne citer que quelques grands noms dans le désordre. Le roman de l’horreur, de l’épouvante, de la terreur, le Schauerroman, le roman gothique ou frénétique, en tant qu’ils tentent d’induire un sentiment de répulsion ou de dégoût chez le lecteur, ressortent tous d’une poétique de l’abject théorisé au XXe siècle .
Julia Kristeva commence justement son étude sur l’Abject (1980) par l'évocation de La légende des siècles de Victor Hugo; elle analyse cette catégorie dans une étude critique de textes aussi différents que la Bible et l'œuvre de Louis-Ferdinand Céline. L'abject, montre-t-elle, serait par exemple le véritable «objet» des Possédés de Dostoïevski, la seule motivation d'une existence qui a rejeté l'absolu hors de toute limite morale, qu'elle soit sociale, religieuse, familiale ou individuelle. Cette théorie de l’abjection développée par Julia Kristeva en marge de la psychanalyse lacanienne imprègne aujourd’hui la théorie de la littérature, la philosophie et le discours moral postmodernes, affectant particulièrement le courant féministe.
Pour Julia Kristeva, l’abjection est l’impossibilité de reconnaître la frontière entre soi et l’autre. Le moment primordial de l’abjection serait la séparation d’avec la mère vécu comme une révolte contre sa propre source de vie. Elle articule les trois ordres de la théorie lacanienne: à sa naissance, l’enfant entre dans le domaine du symbolique représenté par l’autorité du père. Un sentiment d’abjection le relie encore au corps maternel représentant le pouvoir générateur par opposition à l’ordre symbolique associé au Père. La constitution du sujet adulte se développe alors dans le domaine de l’imaginaire troublé par cette présence abjecte qu’il faut évacuer. Principe d’identification de soi, l’abjection alimente la peur de l’autre. Sa fécondité répugnante dérange tout un système de pensée foncièrement phallocratique qui appréhende l’horreur d’être physiquement absorbé par un autre corps, un corps maternel.
L’abjection n'a pas à proprement parler d'objet ; devant être «jetée au dehors», le corps étranger est plutôt un «ob-jet», l'«objet» d'une répression primitive. Sa caractéristique essentielle est simplement d'être opposée au moi par une sorte de frontière. Des entités ambiguës comme la pourriture, la salissure, l'ordure, l'excrément se situant sur la limite imprécise entre le soi et le non-soi appartiennent ainsi à l'abject, et sont donc destinés à l'expulsion, à l'exclusion. Précédant le signe – la symbolisation – l’abjection rend compte de l’insignifiable, ce qui précède le narcissisme dont elle est une pré-condition : Julia Kristeva précise : « l’abject nous confronte […] à nos tentatives les plus anciennes de nous démarquer de l’entité maternelle avant même que d’exister en dehors d’elle grâce à l’autonomie du langage » (Essai sur l’abjection, p. 20).
En suscitant un trouble dans l'identité, dans la différence entre le soi et l'autre, l'abject provoque cette crise narcissique tirant son origine du temps où la démarcation avec le corps de la mère ne pouvait encore s'opérer. Sans cette différenciation, le sujet aurait du mal à s'individualiser et à exister. L'établissement d'une frontière est ainsi nécessaire à l'édification de la personne. Quand le non-soi franchit cette frontière, une impureté souille l’être. Cette frontière est bien sûr celle du corps, mais aussi l’espace d’intimité aux dimensions variables selon les personnes et les circonstances qui entoure l’individu. Le franchissement de cette distance de proximité engendre une réaction de défense (v. l’article PROXÉMIE).
L’abjection est la présence insupportable du corps étranger en soi qui doit être expulsé fût-il, comme un excrément, un produit de son propre corps. L’exclusion alors protège, préserve ou rétablit l’intégrité de la personne. De même l’absorption de l’autre en soi suscite la crainte de l’impureté ou l’horreur d’un mal qui ronge l’être de l’intérieur.
Inversement l'abjection est reliée au schème de l’avalement, à l’absorption de soi dans l’autre. Dans Les travailleurs de la mer (II, iv, 2), Victor Hugo exprime l’horreur qu’on peut éprouver quand un poulpe géant s’empare de son corps : « Une morsure est redoutable ; moins qu’une succion. [...] la ventouse, c’est vous-même qui entrez dans la bête. Vos muscles s’enflent, vos fibres se tordent, votre peau éclate sous une pesée immonde, votre sang jaillit et se mêle affreusement à la lymphe du mollusque. La bête se superpose à vous par mille bouches infâmes; l’hydre s’incorpore à l’homme ; l’homme s’amalgame à l’hydre. [...] le poulpe, horreur ! vous aspire à lui et en lui, et, englué, impuissant, vous vous sentez lentement vidé dans cet épouvantable sac, qui est un monstre./Au-delà du terrible, être mangé vivant, il y a l’inexprimable, être bu vivant ».Judith Butler (1991) montre que le système des conventions sociales se définit lui-même dans une relation d’inclusion/expulsion en fabriquant un autre à exclure, un «non-sujet» : «oppression works not merely through acts of overt prohibition, but covertly, through the constitution of viable subjects and through the corollary constitution of a domain of unviable (un)subjects – abjects, we might call them – who are neither named nor prohibited within the economy of the law».L’abréaction freudienne (Abreagieren, v. l’article) permet à l’appareil psychique d’expulser le «corps étranger», l’élément intrus qu’un événement traumatisant avait constitué et dont la persistance se manifestait par des symptômes pathologiques. La présence du «corps» abject entraîne un mécanisme de défense automatique, un réflexe d’expulsion. L’excitation qui n’a pu «être déchargée vers l’extérieur sous forme d’action» (Freud, Studien über Hysterie), restée à l’état d’abject en quelque sorte, doit être reprise comme «un équivalent de l’acte» pour être évacuée.La nausée existentielle transporte le sujet dans le domaine de l’abjection; le chassant lui-même, elle le menace dans la formation de son identité. Ce taedium vitae atteint le poète le plongeant dans le spleen d’où il émergera par l’écriture. Dans son poème «Dactilografia» (1933) le Brésilien Álvaro de Campos exprime l’équivalence de la nausée et de l’abjection: «Que náusea da vida!/Que abjecção esta regularidade». Les surréalistes portugais cherchent dans l’abjectionnisme le moyen de libérer l’artiste des règles, des normes, de la vraisemblance qui gangrènent l’imagination.
Le sentiment d’abjection se développe chez l’individu et le corps social sur une frontière, un seuil mal défini et entretiennent l'ambiguïté entre le soi et le non-soi, l'intérieur et l'extérieur, l'attraction et la répulsion, l'incorporation et l'expulsion, le sujet et l'objet. La pratique sociale de l’injure constitue une sorte de rituel permettant d’exprimer par les mots et les noms, l’insupportable, l’inadmissible, ce qui de l’autre nous révolte en nous-mêmes. L'abject est ainsi ce qui reste inassimilable par le sujet, l’autre qui doit être exclus. Sa permanence rendrait le sujet abject à lui-même; elle le «mettrait hors de lui-même».
Judith Butler désigne comme abjects les non-sujets (un-subjects) que l’économie de la loi ne sait ni nommer ni interdire explicitement et qui se trouvent rejetés dans l’abîme des êtres «non-viables». Ces abjects sont victimes d’une oppression sourde qui les répriment jusqu’à l’aveu de leur existence.
Le racisme tire ainsi de l'abject l'une de ses motivations les plus instinctives. Le génocide est motivé par un désir de pureté, pureté de la race (la shoa), de la nation (la Vendée), du peuple (le Cambodge), etc. «Qu’un sang impur abreuve nos sillons». La Terreur révolutionnaire française en 1793 et 1794 a usé et abusé de la métaphore de la purge pour justifier l’extermination des «brigands de la Vendée» exclus de la République comme non-citoyens; Marx écrivant à Engels en 1870 file la métaphore de l’abjection excrémentielle (dans la citation du Guide du Routard consacré à la Vendée) en analysant cette Terreur comme étant le fait «d’une bourgeoisie parisienne qui a chié dans ses culottes».
La pensée, l’acte, le crime racistes répondent à un désir de purgation, de purification d’un corps social qui aurait été corrompu par la présence d’un être autre postulé comme inhumain, monstrueux en raison d’une différence essentielle. Cet être abject que le racisme doit rejeter pour sauvegarder l’identité collective est une bête nuisible; c’est un danger qui doit être écarté. Il se trouve dans une situation surnuméraire: il est de trop, il doit se sentir de trop, il est impur. Il doit être «chié». La «purification ethnique» des génocides prétend libérer la société du corps étranger, de ces corps d’étrangers qui la souillent, la gangrènent, la rongent de l’intérieur comme un cancer.
Motivé l’abjection, le racisme est lui-même une abjection, une abomination réprouvée par la morale humaniste que l’honnête homme doit évacuer quand il découvre qu’il la porte potentiellement en lui-même comme possibilité : elle engendre des pensées, des désirs, des paroles, des actes hideux que tout être humain est capable de commettre dans des circonstances exceptionnelles. «Soi-même comme un autre»: la littérature nous donne des exemples de ces auteurs, ces héros, ces personnages qui savent se mettre dans la conscience d’un monstre parce qu’ils reconnaissent en eux-mêmes l’abjection de l’autre. C’est ainsi que, par intersubjectivité, l’écrivain américain francophone Jonathan Littell, prix Goncourt français en 2006, dans son roman Les bienveillantes, a pu entrer dans la psychologie d’un nazi SS exterminateur de juifs écrivant ses mémoires. La mise en écriture de ce qui est ressenti comme le mal absolu incarné par un monstre, dont chacun porte la trace en soi, permet paradoxalement au lecteur de l’évacuer de lui-même, de s’en purger dans un acte de catharsis. C’est en reconnaissant l’abjection qui est au fond de soi qu’on arrive à l’évacuer.
Le corps social pratique couramment le rite du tribunal où un jugement qualifie publiquement l’abjection ; le criminel condamné, figure même de l'être abject, est expulsé par un acte sanitaire vers le non-lieu de la prison, voire vers l’abîme de la mort. Un peu selon le même principe, le bouc émissaire ou le pharmakos grec chargés du péché collectif et de toute l'abjection publique sont expulsés de la cité. Ainsi encore, chez les Chrétiens, l'Agneau de Dieu (le Christ) par son sacrifice délivre le monde de toute l’abjection du péché en la portant sur lui-même, en l’emportant («qui tollis peccata mundi»). La relation entre l’abjection et la révolution est ressentie par le poète portugais Fernando Pessoa comme une urgence impérative qui saisit la société «dans l’abjection suprême, quand cette abjection est le réel» («Considerações pós-revolutionárias»).
Barbara Creed (1993) pense que l’abject est une menace vitale; son expulsion hors du monde des vivants est donc une nécessité. «It must be radically [...] propelled away from the body and deposited on the other side of an imaginary border which separates the self from that which threatens the self.»
L'abject a ainsi quelque chose à voir avec le sacré caractérisé par les tabous de la souillure et par l’opposition entre un lieu transcendant, celui de l'être, et un espace profane, celui de l’existence. Est abject tout ce qui brouille aussi cette limite. L'intrusion de l'existentiel ou du contingent dans l'essentiel, ou du profane dans le sacré est une abomination dont le sujet et la société doivent se prémunir et se libérer par des actes de purification. La prise de conscience de l’abjection qui caractérise la condition humaine peut conduire au désespoir, et le désespoir lui-même comme pensée abjecte doit être repoussé. Le juste lui-même, tel la figure biblique de Job, icône de l’abjection dans la culture judéo-chrétienne, n’est pas à l’abri de la tentation mortifère de devenir abject à soi-même. Le corps le plus sain produit des matières abjectes. Le sens premier tout physiologique de la catharsis grecque vise l’évacuation des matières devenues impures que l’être a lui-même générées, comme les excréments, la sueur, les menstrues, ou les branches malades d’un arbre qu’il faut émonder. Les cérémonies de purification auxquelles se soumettaient les candidats à l’initiation dans les mystère d’Eleusis se nommaient en grec catharsis comme la purgation du corps. Grâce au rite public de la catharsis, par la terreur et la pitié, la tragédie antique permettait de «purger» le spectateur individuellement et, collectivement, le corps social de l'impureté, littéralement qualifiée d’excrémentielle, de leurs passions, de s’en libérer. La notion d’abjection porte en elle une idée de soulagement, de libération.
L’obsession de la pureté dans les monothéismes abrahamiques se caractérise par une crainte continue de l’abjection. Leurs règles excluent temporairement les femmes du domaine du sacré dans le monothéisme sémitique. La notion chrétienne de péché originel a inscrit dans la nature humaine une abjection fondamentale. La prédication du saint Paul a imprégné le christianisme de l’«abjection de la chair» rendant le désir sexuel impur. Les relations avec le divin exigent des rites de purification et de renonciation aux appétits du corps. Les choses, les situations, les pensées, les personnes impures, donc abjectes, ne cessent de s’insinuer dans l’être: elles doivent être évacuées par une démarche appropriée; la confession chez les chrétiens répond à ce besoin. Les appétits et les servitudes du corps souillent la vie de l’esprit comme le mensonge et le refus pervertissent la vérité. Veritas vos liberavit : les Évangiles enseignent aux chrétiens que l'acceptation de la Parole rédemptrice et le rejet du péché les libéreront, les soulageront avec la grâce de Dieu de leur abjection originelle par la pénitence.
L'expérience mystique exige en préalable une ascèse permettant à l'âme de se séparer des impedimenta de l'existence, d’évacuer l’abjection matérielle du quotidien. La parole agit comme une cure permettant de se libérer de l’abjection existentielle quand la poésie recentre l'homme, au-delà des contingences abjectes, sur les valeurs de son identité. Dans le paroxysme de la crise purificatrice qu’elle provoque, la conscience de l’abjection permet alors, paradoxalement, d’accéder au sublime.
Jean-Marie Grassin
Université de Limoges
Bibliographie / References
Bataille, Georges.– «L’abjection et les formes misérables», in : Œuvres complètes, II.– Paris : Gallimard, 1970.
Bernstein, Michael André.– «When the Carnival Turns Bitter : Preliminary Reflections Upon the Abject Hero» in : Critical Inquiry, X : 2 (1983), p. 283-305.
Butler, Judith.– «Invitation and Gender Insubordination», in : Fuss, Diana.– Inside/Out : Lesbian Theories, Gay Theories.– New-York ; London : Routledge, 1991, pp. 13-31.
Creed, Barbara.– Horror and the Monstruous Feminine: film, feminism, psychoanalysis.– London; New York: Roudledge, 1994.
Douglas, M.– De la souillure.– Paris : Maspero, 1971.
Fletcher, J.; Benjamin, A. (eds.).– Abjection, Melancholia and Love.– London: Routledge, 1990.
Kristeva, Julia.– Pouvoir de l’horreur : essai sur l’abjection.– Paris : Seuil, 1980. English translation : Powers of Horror : An Essay on Abjection.– New York: Columbia U. P. 1982.
Paulme, Denise.– La mère dévorante.– Paris : Gallimard, 1976.
Pentony, Samantha.– «How Kristeva’s theory of abjection works in relation to the fairy tale and post-colonial novel ...», in Deep South, II: 3, 1996.
Vice, Sue.– «Bakhtin and Kristeva : Grotesque Body, Abject Self» in : Adlam, Carol, et al. (eds).– Face to Face. Bakhtin in Russia and the West.– Sheffield : Sheffield Academic Press, 1997.