ABOLITIONNISME / Abolitionist literature


Marcel De Grève

modifié le 13 avril 2006 EG


ÉTYMOLOGIE / Philology

Terme anglais abolitionism : «anti-esclavagisme», entré en usage courant aux État-Unis vers 1835, dérivé de abolitionist, adj. et subst., vers 1800, dérivé de abolition, en anglais au XVIe siècle emprunté au français abolition (ablicion, 1316), du latin abolitio, dérivé du verbe abolere.

Abolitionniste en français, 1826, n’apparaît au XIXe siècle que dans des contextes historiques ou philosophiques chez de Gobineau, G. de Beaumont ou Honoré de Balzac (Splendeurs et misères des courtisanes, 1848, p. 300), Alexis de Toqueville, par exemple.

Abolitionnisme en français, 1836. Le Larousse du 19e siècle orthographie tantôt abolitioniste, tantôt abolitionniste. La graphie avec deux n finit par s’imposer.

JMG


ÉTUDE SÉMANTIQUE / Definitions.

1. (En général). Attitude, doctrine ou mouvement d’opinion prônant l’abolition d’une loi, d’une institution ou d’un usage jugé néfaste comme la peine de mort, les privilèges de classe ou l’esclavage.


2. (Dans la première moitié du XIXe siècle aux États-Unis). Mouvement politique et littéraire animant les partisans de l’abolition de l’esclavage dans les Amériques.

 

Abolitionist literature : Category of writings poetry, narratives, pamphlets, autobiographies, advocating the release of slaves, the abolition of slavery, condemnation of slaveholders.


B. Abolitioniste

3. Partisan de l’abolition de l’esclavage des Noirs notamment aux États-Unis.


4. Relatif aux mouvements anti-esclavagistes.

JMG


CORRÉLATS / Collocations

ESCLAVAGE/Slave narrative,


PAMPHLET/Pamphlet, PATHOS, PRINCIPE/Pinciple, PROPAGANDE/Propaganda,


RÉVOLTE/Rebellion;Revolt,


SUPPRESSION/Suppression,


TÉMOIGNAGE/Testimony ; Personal experience narrative,


NOMENCLATURES / Families of terms

ANGLAIS/English studies, ATTITUDES/Standpoints,

ÉTATS-UNIS/USA.

CATÉGORIES GÉNÉRIQUES/Literary kinds, CIRCONSTANCES/Occasions, COMBAT/Struggle, COURANTS/Currents,

DROIT/Law,

FRANCE/French studies,

NARRATION/Narrative,

POESIE/Poetry, POLITIQUE/Political literature,

SOCIOCRITIQUE/Society,

XIX /19th century.


MOTS-CLÉS

La Case de l’Oncle Tom

Keywords

Stove (Haniet B.),

Uncle Tom’s Cabin,


ÉQUIVALENTS / Correspondences

Allemand / German : Abschaffung, Aufhebung : « abolition ». Literatur aus der amerikanischen Abschaffung der Sklaverei. Abschaffung, Aufhebung : « abolition ».

Anglais / English : abolitionist literature ; abolition ; abolitionist literature.

Arabe / Arabic :

Chinois / Chinese :

Coréen / Korean :

Danois / Danish :

Espagnol / Spanish : literatura abolicionista.

Français / French : abolitionnisme, anti-esclavagisme ; littérature abolitonniste (double n) ; littérature abolitonniste américaine.

Grec / Greek :

Hongrois / Hungarian :

Italien / Italian :

Hébreu / Hebrew :

Japonais / Japanese :

Latin :

Néerlandais / Dutch :

Persan / Farsi :

Polonais / Polish :

Portugais / Portuguese : literatura abolicionista.

Roumain / Romanian :

Russe / Russian :

Viêtnamien / Vietnamese :


COMMENTAIRE / Analysis

Il va sans dire que la notion d’abolitionnisme n’est concevable que pour autant qu’existe l’esclavage. S’il est vrai que les premières traces écrites de l’existence de l’esclavage se trouvent sur une tablette sumérienne intitulée Le péché du jardinier et datant de 4 millénaires avant notre ère, cette institution ne semble avoir suscité aucune réaction désapprobatrice dans la mesure où il s’agissait d’un fait établi, d’un phénomène économique et humain normal. L’esclavage correspondait aux exigences de l’organisation du travail, la base de la structure de l’économie, tant urbaine que rurale.

Dès l’Antiquité grecque, les zones de peuplement sur tout le pourtour de la Méditerranée se faisaient en collaboration avec les populations autochtones qui furent soumises à une hellénisation plus ou moins effective, hellénisation que celles-ci adoptèrent sans réticence.

À l’instar de la Grèce, Rome pratiqua la technique des zones de peuplement pour établir son expansion. Certes, les Romains y employèrent davantage la force. Mais une fois leur domination établie, celle-ci se maintint en se fondant sur la participation des autochtones à l’administration et au gouvernement de la région. D’esclavage proprement dit, il n’est donc pas question. Et, partant, nul besoin de l’un ou l’autre mouvement abolitionniste.

Au moyen âge, compte non tenu des sporadiques et éphémères conquêtes consécutives aux croisades, l’Europe a vécu en vase clos. Ce n’est donc guère qu’à l’époque de l’expansion coloniale, à partir de la fin du XVe siècle, que commence à se poser le problème de la légitimité de la traite d’êtres humains. Mais à l’époque de la Renaissance, on ne retient que le caractère enchanteur de ces îles fortunées, comme les qualifiera Pierre de Ronsard. S’impose le thème (le mythe de l’âge d’or !) du « bon sauvage », dont s’emparent dès Montaigne les poètes et les moralistes se fondant sur les récits des voyageurs.

L’origine du mouvement se situe au XVIIIe siècle, sous la pression tantôt de l’évangélisme, tantôt du développement de la doctrine des droits de l’homme, tantôt sous l’effet des deux combinés. Les quakers sont parmi les premiers à avoir mené une action coordonnée et systématique contre la traite négrière.

En 1831, on pouvait distinguer aux États-Unis trois tendances abolitionnistes principales : les extrémistes, sous la direction de William Lloyd Garrison, fondateur de The Liberator, qui exigeaient l'émancipation immédiate des Noirs et leur accession au droit de vote ; les « Free-Soilers » tels que Martin Van Buren (1782-1862), Charles Francis Adams et Abraham Lincoln, qui s'opposaient seulement à l'extension de l'esclavage aux nouveaux territoires ; et les philosophes comme le transcendantaliste William E. Channing.

Ce mouvement s’est, pour une grande part, développé et répandu par les biais de textes littéraires. Les écrivains exercèrent d’ailleurs une influence considérable dans les différents domaines ressortissant à la colonisation et à l’esclavage.

Toutefois, les premiers écrits anti-esclavagistes importants furent bien évidemment de nature politique : Joseph vendu (1700) de Samuel Sewall et la lettre de Benjamin Franklin Sur le commerce des esclaves (1790).

Dès lors que l’abolitionnisme était devenu un mouvement de pensée, celui-ci s’infiltra dans la littérature. Outre les nombreux pamphlets, traités et sermons, qui établirent l’abolitionnisme comme une croisade, les romans et pièces de théâtre abolitionnistes se multiplièrent. Le roman le plus célèbre, Uncle Tom’s Cabin (1852) de Harriet Becher-Stove, n’est certes pas celui dont les qualités sont le plus évidentes. les œuvres les plus influentes furent le célèbre roman, (1852) et La crise imminente dans le Sud (1857), pamphlet de H. R. Helper. Whitier, Lowell, Lundy, T. D. Weld, Frederick Douglass, etc. contribuèrent par leurs écrits au succès de cette croisade.

La Société antiesclavagiste de Nouvelle-Angleterre de W. L. Garrison, avec son organe hebdomadaire Le Libérateur (1831-1865), fit bientôt cause commune avec la Société antiesclavagiste américaine de Philadelphie, qui réunissait des hommes tels que Whitier, Wendell Phillips, E. Quincey, Arthur Tappan (1786-1865) et James G. Birney. Après l'attaque de Harpêrs Ferry (1856) par John Brown, la campagne abolitionniste devint particulièrement violente et ne s'arrêta qu'avec l'émancipation complète des esclaves promulguée par le Quinzième Amendement à la Constitution (1870). Les premiers écrits antiesclavagistes importants furent Joseph vendu (1700) de Samuel Sewall et la lettre de Benjamin Franklin Sur le commerce des esclaves (1790). Parmi les nombreux pamphlets, traités, sermons, romans et pièces de théâtre abolitionnistes, les œuvres les plus influentes furent le célèbre roman de Harriet Becher-Stove, La case de l'oncle Tom (1852) et La crise imminente dans le Sud (1857), pamphlet de H. R. Helper. Whitier, Lowell, Lundy, T. D. Weld, Frederick Douglass, etc. contribuèrent par leurs écrits au succès de cette croisade.

Ce parti, composé de philanthropes sincères, d’hommes religieux, de méthodistes et de presbytériens ardents, attaque avec un zèle infatigable le préjugé qui sépare les nègres des blancs. On les appelle « abolitionists », parce qu’ils essayent d’abolir l’exclavage partout où il existe et « amalgamistes » parce qu’au moyen de mariages mutuels, il voudraient parvenir à un mélange des deux races.


Members of the radical wing of the antislavery movement in the Unites States before and during the Civil War. They advocated that slavery be abolished immediately, regardless of political consequences or of constitional guaranties to the slaveholders.
From the foundation of the American republic, many Northerners and Southerners favored the gradual abolition of the institution of slavery and there was no prejudice against the freest expression of opinion on the subject. But Eli Whitney’s cotton gin was making the slave system for the time enormously profitable; and after the Missouri Compromise (1820), the South insisted that states should be admitted only in pairs, one slave and one free. The new zeal of the South upholding, increasing, and justifying the slave system was met by a new intensity in the North, in opposing it, though for a long time the intense opposition was confines to a small band of agitators.

The abolitionist movement took formal shape in 1833 when William Lloyd Garrison, Arthur and Lewis Tappan and a group of business men formed the American Anti-Slavery Society in Philadelphia. Two years earlier; Garrison had founded the Liberator, a weekly that he continued to publish until 1865. From the beginning, it denounced the slave system and all persons connected with that system. In addition to the Liberator, a brillant group or orators, philanthropists, and political leaders kept the slavery issue before the people. Amon them were Wendell Phillips, Charls Sumner, Gerrit smith and Lucretia Mott, all of whom worked uncealingly to mobilize public opinion for the fight against slavery.

The abolitionists looked upon the fugitive slave laws “a covenant with death and at agreement with hell.” They defied these laws systematically by assisting in the escape of runaway slaves, through the machinery known as the Underground Railroad, concealing the slaves from pursuit and forwarding them from stage to stage until they reached Canada. But in 1840 the abolitionists divided on the question of the formation of a political antislavery party, and the two wings remained active on separate lines to the end. It was largely due to the abolitionists that Civil War, when it came, was an antislavery conflict. The abolitionists looked upon the Emancipation Proclamation as a vindication of this view.

Abolitionist literature began to appear about 1820 and increased in volume until the Civil War. The antislavery press published newspapers and periodicals, sermon an addresses, reports of abolitionist societies, correspondence, and the memoirs of runaway slaves.

Of the many abolitionist poems and novels, (1852), a novel by Harriet Beecher Stowe, had by far the widest circulation and impact. ncle Toms Cabin, a novel by Harriet BeechUnclUncle Toms Repris à Larousse.


Aux Etats-Unis, l’abolitionnisme est en quelque sorte à l’origine de la guerre de Sécession. Le roman d’Harriet Beecher-Stowe Uncle Tom’s Cabin  (1852), devenu un best-seller, malgré son caractère exagérément mélodramatique, contribua à sa façon au déclenchement des hostilités entre les États du Nord et ceux du Sud. Pourtant, outre le fait que la faiblesse du récit fut quasi unanimement blâmée par la critique, l’aimable soumission de l’oncle Tom, héros du livre, heurta profondément les Noirs révoltés. Le livre n’en constitua pas moins un support au mouvement abolitionniste dans les États du Nord et en Europe.

Il en fut de même de Frederick Douglas, esclave noir du Maryland, dont l’autobiographie (The Autobiography of Frederick Douglas, 1845), traduisait un abolitionnisme à ce point virulent qu’il dut quitter les Etats-Unis et se rendre en Angleterre et en Irlande, où il poursuivit ses activités anti-esclavagistes. De retour aux États-Unis, il contribua activement à la création du Black Protest Movement, mouvement de libération des Noirs.

À la suite d’un séjour en Angleterre et à Cuba, Richard Henry Dana publia un récit de voyage : To Cuba and Back (1859), où il développa ses conceptions abolitionnistes

En France, le mouvement s’appuie surtout sur des considérations philosophiques issues des Lumières. Dans les pays anglo-saxons, dominés par le protestantisme, c’est essentiellement l’évangélisme qui sous-tend le mouvement abolitionniste. L’Église catholique, engagée dans sa mission de propagation de la foi dans les nouvelles conquêtes du Nouveau Monde, adopta une position ambiguë. Sous le pontificat de Grégoire XVI, elle se borna à condamner la pratique de la « traite » des esclaves, sans pour autant proscrire leur exploitation. La suppression de l’esclavage n’interviendra dès lors que beaucoup plus tard.

La découverte du « Nouveau Monde » s'étant faite sous l'autorité des rois espagnols « très catholiques » et à une époque où le monde ne pouvait se concevoir que d'un point de vue européen, il était fatal que, contrairement aux entreprises colonisatrices dans l’Antiquité, la colonisation des temps modernes se fît selon un esprit chrétien dogmatique. Dans un esprit comparable à celui qui domine actuellement l’Islam. Les Espagnols et les Portugais, suivis bientôt des Français, des Anglais et des Néerlandais, n’avaient, outre l’ambition d’exploiter économiquement les pays nouveaux qu’ils avaient découverts, qu’un souci majeur à l’égard des peuples qu’ils venaient de soumettre : les faire bénéficier des vérités évangéliques. Ces vérités ayant été révélées par Dieu en personne, il fallait les imposer coûte que coûte. Cette évangélisation forcée était menée avec d’autant plus de vigueur qu’elle assurait à ceux qui l’effectuaient de célestes récompenses futures.

             1. Les origines

Si l’on néglige quelques initiatives de pionniers sans grand retentissement, leur communauté de Pennsylvanie décide, en 1774, d’exclure de son sein tous ceux qui pratiquent ce commerce et, en 1776, tous ceux qui, détenant des esclaves, refuseraient de les émanciper. Parti de Pennsylvanie, le mouvement gagne les autres régions des États-Unis sous l’impulsion d’hommes comme John Woolman et, surtout, Anthony Benezet, descendant de huguenots français. En Angleterre, vers 1780, apparaît un courant humanitaire lié au mouvement wesleyen. Thomas Clarkson publie en 1786 son Essai sur l’esclavage et le commerce de l’espèce humaine , et le R.P. James Ramsay un Essai sur le traitement et la conversion des esclaves africains dans les colonies à sucre britanniques .

Parmi les personnalités touchées par cette agitation, la plus efficace est un jeune député venu de l’aristocratie, William Wilberforce, qui s’attache au sort des esclaves après s’être préoccupé de celui des enfants pauvres et des prisonniers. Une Société pour l’abolition de la traite (Society for the Extinction of the Slave Trade) est créée et des pétitions circulent. La pression est telle qu’en 1788 un comité du Conseil privé est nommé par la Couronne pour enquêter sur la traite. Des discussions s’ouvrent au Parlement et Wilberforce multiplie les motions abolitionnistes, réussissant parfois à entraîner les Communes mais se heurtant à la résistance des Lords.

             2. La Révolution française

Entre-temps, et sous l’influence directe des événements révolutionnaires, les abolitionnistes français avaient atteint leur but. Sans doute les abolitionnistes anglais ont-ils influencé la France, mais l’abolitionnisme français tire avant tout sa justification de la philosophie des Lumières. Quelles que soient leurs divergences sur la légitimité et l’utilité des colonies, les philosophes avaient été unanimes à condamner l’esclavage : du point de vue des principes comme Rousseau («Ces mots esclaves et droit sont contradictoires»), avec ironie comme Montesquieu ou Voltaire, avec indignation comme Bernardin de Saint-Pierre. Certains d’entre eux, tels Diderot et l’abbé Raynal, avaient été plus loin et avaient mis en question le système de la colonisation lui-même. Un physiocrate, Pierre Poivre, qui avait été intendant aux îles de France et de Bourbon, faisait observer que «la terre qui multiplie ses dons avec une espèce de prodigalité sous l’action des cultivateurs libres semble se dessécher même par la sueur des esclaves».

Il y a donc en France, à la fin du XVIIIe siècle, quoique moins puissant qu’en Angleterre, un courant abolitionniste. Une Société des amis des Noirs est créée, qui tient sa première séance le 19 février 1788. Toutefois, le mouvement n’influence qu’une infime partie de l’opinion publique. D’ailleurs, les problèmes coloniaux, en général, occupent une place très réduite dans les travaux de l’Assemblée constituante. Ce qui intéresse la Constituante dans ce domaine, c’est le statut des hommes de couleur libres que les colons entendent priver de droits politiques. Après avoir, le 15 mai 1791, accordé dans une certaine mesure le droit de suffrage aux hommes de couleur libres, la Constituante, par le décret du 24 septembre 1791, cède à la pression des colons et laisse aux assemblées coloniales le soin de «faire des lois concernant l’état des personnes non libres et l’état politique des hommes de couleur et nègres libres». Il faut attendre l’Assemblée législative pour que soit voté, le 28 mars 1792, un décret accordant l’égalité des droits politiques aux hommes de couleur libres. Le seul projet de nature abolitionniste fut présenté en septembre 1791 par Blangilly, un député des Bouches-du-Rhône. Il prévoyait, entre autres mesures, l’affranchissement au bout de huit ans des Noirs, qui deviendraient journaliers. Le projet ne fut ni discuté ni même porté à la tribune, mais simplement communiqué pour l’impression. Le 26 août 1792, la Législative confère à William Wilberforce la citoyenneté française.

La Convention va plus loin, mais timidement d’abord, se contentant sur la proposition de l’abbé Grégoire (le véritable abolitionniste français de l’époque révolutionnaire) de supprimer les primes aux armateurs négriers, sans interdire la traite elle-même. Si le 16 pluviôse an II (4 février 1794), la Convention vote enfin le décret abolissant l’esclavage, le mérite en revient moins aux abolitionnistes français qu’à l’insurrection des Noirs de Saint-Domingue. La Constitution de l’an III (article 15 de la Déclaration des droits de l’homme) maintient le principe de la suppression de l’esclavage. Ces mesures seront sans lendemain, sauf toutefois à Saint-Domingue que la France devra abandonner. Par la loi du 30 floréal an X (20 mai 1802), Bonaparte rétablit l’esclavage. La traite elle-même redevient légale.

             3. L’accord des puissances contre la traite

En Angleterre, en revanche, les abolitionnistes, en raison surtout de l’entêtement de Wilberforce et de son disciple Thomas Buxton, et aussi parce que le travail servile ne présente plus d’intérêt économique, obtiennent en 1807 la suppression de la traite. Le 1er janvier 1808, aux États-Unis, entre en vigueur une décision datée de 1794 qui interdisait l’importation d’esclaves d’Afrique. Ces mesures ne pouvaient toutefois être efficaces qu’à deux conditions : généralisation à toutes les puissances et contrôle des navires.

Au premier traité de Paris (30 mai 1814), le gouvernement français «s’engage à unir, au futur congrès, tous ses efforts à ceux de Sa Majesté britannique pour faire prononcer, par toutes les puissances de la chrétienté, l’abolition de la traite des Noirs». Un délai de cinq ans est cependant prévu pour la France.

Au congrès de Vienne (déclaration du 8 février 1815), les grandes puissances décident l’abolition de la traite mais laissent à chaque pays le soin de déterminer le délai «le plus convenable» pour l’application de cette mesure. Pendant les Cent-Jours, Napoléon avait décidé, le 29 mars 1815, la suppression immédiate de la traite, et le deuxième traité de Paris (20 novembre 1815) confirme sur ce point les stipulations du premier. La question essentielle devient alors celle du «droit de visite» des navires, afin d’empêcher la traite clandestine qui demeurait un commerce fort rémunérateur. En raison de la supériorité de la flotte anglaise, la France et les États-Unis étaient hostiles à un droit de visite réciproque qui donnait, en fait, à l’Angleterre le contrôle des mers.

             4. La lutte pour l’abolition de l’esclavage

Pour les abolitionnistes, il n’y avait qu’une solution : la suppression de l’esclavage lui-même. La campagne reprend en Angleterre où, toujours sous l’impulsion de Wilberforce, est créée en 1823 une Société anti-esclavagiste. En 1831, les esclaves du domaine de la Couronne sont affranchis. Le 28 août 1833, le roi sanctionne le bill d’émancipation générale voté par le Parlement. Toutefois, des précautions sont prises : indemnisation des propriétaires, délais de sept ans (pour les esclaves des plantations) et de cinq ans (pour les esclaves domestiques ou urbains). En fait, le 1er janvier 1838, l’émancipation peut être considérée comme acquise.

En France, même sous la Restauration, surgit une propagande abolitionniste. Elle est d’abord le fait d’évangélistes qui ont fondé la Société de morale chrétienne. Toute une littérature, de Bug Jargal  de Victor Hugo à Tamango  de Prosper Mérimée, évoque la traite ou la situation des esclaves. La Société de morale chrétienne couronne un livre de P.-A. Dufau sur l’abolition graduelle de l’esclavage, et on traduit l’ouvrage de l’abolitionniste anglais Clarkson : Le Cri des Africains. Après la chute de Charles X, le mouvement abolitionniste prend de nouvelles dimensions. Son principal animateur est désormais Victor Schœlcher.

En 1834 est fondée la Société pour l’abolition de l’esclavage. Les conditions deviennent favorables, car l’essor du sucre de betterave au détriment du sucre de canne diminue l’intérêt économique des colonies qui étaient spécialisées dans cette production.

Les abolitionnistes sont cependant divisés quant aux délais à prévoir. Pour la plupart, ils reculent devant les solutions radicales de Schœlcher et conseillent, comme le font de Tracy, Tocqueville, Agénor de Gasparrin ou Hippolyte Passy, des mesures transitoires. Tel est le sens des propositions de loi déposées à maintes reprises devant les Chambres. Pour Schœlcher, on ne saurait en même temps revendiquer le suffrage universel en métropole et tolérer l’esclavage dans les colonies. L’abolition de l’esclavage devient un des articles du programme démocratique. Le but ne sera atteint que lors de la chute de Louis-Philippe. À la différence de celui d’Angleterre, le mouvement abolitionniste français est étroitement lié aux crises révolutionnaires. Le décret du 27 avril 1848 proclame l’abolition immédiate de l’esclavage dans toutes les colonies et possessions françaises. En 1849, l’Assemblée nationale fixe une indemnité forfaitaire pour les anciens propriétaires d’esclaves. Les abolitionnistes français ont remporté cette fois une victoire définitive.

             5. Le problème aux États-Unis

Aux États-Unis, la question de l’abolitionnisme ne se pose pas dans les mêmes termes qu’en Angleterre ou en France. Ce n’est pas un problème colonial (c’est-à-dire extérieur) mais un problème national. Il oppose deux zones géographiques, le Nord et le Sud, et, à la différence de ce qui s’est passé dans les colonies anglaises et françaises, il s’aggrave avec le temps. En effet, dans le Nord, où l’esclavage n’avait jamais été lié à l’économie du pays, les sectes protestantes avaient pu obtenir son abolition sans grande difficulté. Dans le Sud, la prospérité économique due à la culture du coton semblait aux planteurs inséparable du système servile. Les États-Unis se trouvent donc séparés en deux camps : les abolitionnistes au Nord et les esclavagistes au Sud. On tente des compromis dont l’application, à la lumière de l’expérience, se révèle difficile, voire impossible. C’est dans ces conditions que se développe le mouvement abolitionniste aux États-Unis. Sans doute a-t-il subi l’influence des abolitionnistes anglais, mais il présente des caractères spécifiques.

En 1817 avait été créée une Société de colonisation américaine dont le but était de transporter les Noirs des États-Unis en Afrique. C’est un échec presque total en raison de l’opposition des Noirs. Le véritable mouvement abolitionniste se développe surtout vers 1830. Il ne s’agit pas pour lui de limiter l’extension géographique de l’esclavage (objectif des compromis), mais de l’abolir dans toute l’étendue de l’Union. Garrison, un ouvrier typographe du Massachusetts, fonde en 1831 le journal The Liberator. La propagande orale est surtout le fait de Wendell Philipps. En 1833, est créée dans la Nouvelle-Angleterre la Société américaine antiesclavagiste. Son exemple est suivi ailleurs, et vers 1840 les sociétés anti-esclavagistes rassemblent environ deux cent mille adhérents. Leur action trouve un appui chez les Noirs dont les révoltes, sans doute localisées et immédiatement réprimées, sont de plus en plus fréquentes. Des Noirs instruits participent à la rédaction du Liberator, qui compte parmi les gens de couleur son plus gros contingent d’abonnés.

Parmi les abolitionnistes noirs, on peut citer David Walker, auteur d’un appel aux Noirs libres lancé dès 1829, Richard Allen, Abraham Jones, Prince Hall, Sojourner Truth, Robert Purvis, Charles L. Remond, Henry H. Garnet, David Ruggles, Theodore S. Wright, une femme, Harriet Tubman, et Frederic K. Douglass dont l’autobiographie publiée en 1845 eut un succès qui s’étendit largement au-delà des États-Unis. Au côté de Garrison, les abolitionnistes blancs les plus ardents sont Susan B. Anthony, Theodore D. Weld, Elizabeth C. Stanton, Prudence Crandall, Charles Sumner, Lucrecia Mott.

Il y avait parmi eux, Noirs ou Blancs, des divergences quant aux méthodes («non-violents» et partisans de la force). L’équipée tragique de John Brown avait eu un grand retentissement. De formation puritaine, il avait cherché à organiser en Virginie des maquis pour esclaves fugitifs et s’était, dans ce dessein, emparé en 1859 de l’arsenal de Haper’s Ferry. Fait prisonnier, il fut jugé et pendu. D’autres abolitionnistes organisent le «chemin de fer souterrain» (Underground Railway), grâce auquel des esclaves peuvent passer du Sud au Nord. En 1852, l’énorme succès de La Case de l’oncle Tom  témoigne de l’influence grandissante de l’abolitionnisme. L’auteur, Mr. Beecher-Stove, n’avait pas vécu dans les États esclavagistes, mais son père avait été un des organisateurs de l’Underground Railway. Toutefois, à lui seul, le mouvement abolitionniste n’aurait pu atteindre son objectif. Sa force fut de coïncider avec les ambitions des capitalistes du Nord, désireux de soumettre le Sud à leur influence. C’est ainsi que, jusqu’alors moral et humanitaire, l’abolitionnisme se mue en mouvement politique. Un premier parti né en 1848, le Parti du sol libre, avait échoué. Mais, dès 1854, une formation nouvelle, le Parti républicain, adopte un programme antiesclavagiste ; en 1860 son candidat à la présidence, Abraham Lincoln, est élu. Un des résultats de la guerre civile qui commence en 1861 est l’élimination, en 1865, du système esclavagiste sur toute l’étendue de l’Union.

6. L’abolitionnisme contemporain

Cependant, à cette date, l’esclavage n’a pas disparu du monde entier. À Cuba, par exemple, son interdiction date de 1885, et au Brésil de 1888. L’abolitionnisme s’oriente désormais vers des mesures de caractère international. Par l’Acte général de Berlin (26 février 1885), les puissances s’engagent à concourir à la suppression de l’esclavage et de la traite. L’Acte général de Bruxelles (2 juillet 1890) vise plus spécialement à faire obstacle à la traite continentale. Au XXe siècle, l’action internationale se poursuit : Convention de Saint-Germain-en-Laye (10 septembre 1919) ; Convention du 25 septembre 1926, prise dans le cadre de la S.D.N., et qui donne de l’esclavage la définition suivante : «état ou condition d’un individu sur lequel s’exercent les attributs du droit de propriété ou certains d’entre eux» ; Convention de 1956, qui vise à empêcher certaines pratiques analogues à l’esclavage, mais échappant à la définition de 1926.

Même s’il a été officiellement supprimé dans le monde entier, l’esclavage persiste çà et là sous différentes formes, ce qui conduit l’abolitionnisme à se manifester encore de nos jours dans les opinions et la littérature.

Marcel De Grève

Rijksuniversiteit Gent

 

Bibliographie / References

Aptheker, H. (ed.).– Documentary History of the Negro People in the United States, 2 vol.– New York: Carol Publ., 1989.

 

Barnes, G. H.–  The Antislavery Impulse, 1830-1844 , New York, 1933.

 

Beaumont, G. de.– Marie ou l’Esclavage de noirs aux Etats-Unis, Tableau de mœurs américaines.– Paris: Charles Gosselin, 1835, t. II, p. 312.

 

Bruhat, Jean.– « Colonialisme et anticolonialisme », in: EU, t.138, pp.107-109,1995.

Dumond, D. L.–  A Bibliography of Antislavery in America , Ann Arbor, 1961.

Dumond, D. L.–Antislavery Origins of the Civil War in the United States , Greenwood, Wesport (Conn.), rééd. 1980.

 

Gaston-Martin, Histoire de l’esclavage dans les colonies françaises , Paris, 1948.

 

 MATHIESON, W. L.British Slavery and its Abolition, 1823-1838, Londres, 1926.

 

Schœlcher, Victor.– Esclavage et colonisation, Introd. de A. Césaire, textes choisis et annotés par E. Tersen, Paris, 1948.

 

Warner, O.– William Wilberforce and his Time, Londres, 1962.