ABSENCE / Absence

Jean-Marie Grassin

August 10, 2008



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© Vita Nova ( vitanova@ditl.info )

Only short quotations are allowed, with a reference to : "[Name of the author], «[Title of the article], in: Grassin, Jean-Marie (ed.), DITL (Dictionary of International Terms in Literary criticism), http://www.ditl.info, [date]"

Seules de brèves citations sont autorisées avec un renvoi à : "[Nom de l’auteur], «[Titre de l’article], in: Grassin, Jean-Marie (ed.), DITL (Dictionnaire International des Termes Littéraires), http://www.ditl.info, [date]"

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ÉTYMOLOGIE / Philologie

Subst. fém. en français au XIIIe siècle, du latin absentia : «ce qui est (ab-) au loin»; l’absence est «ce qui a une existence avérée (ce n’est pas une illusion), mais qui (abest) est ailleurs».

Du français au moyen anglais.

La locution latine in absentia («en absence») est employée comme qualificatif dans les langues modernes.


ÉTUDE SÉMANTIQUE / Definitions

1. (Philosophie). Caractère de ce qui manque dans l’emplacement où il est attendu, où il se trouve habituellement, là où sa présence serait considérée comme normale. La notion d’absence repose ainsi en préalable sur une attente, et sur une déviance par rapport à un ordre ; elle constitue donc une anormalité. Ce déséquilibre est la condition de tout mouvement et motive le désir.


2. (Couramment). Le fait qu’une personne n’est pas dans un lieu où elle est supposée être.

(Droit). Situation d’une personne qui n’apparaît plus à son domicile habituel.


3. (Psychologie. Pathologie). État mental d’une personne «abstraite» (au sens classique du mot : «dans la lune») qui devrait être attentive à quelque chose, mais qui ne pense à rien de précis. V. l’article ABSTRAIT pour la relation de l’absence mentale à l’abstraction.

Distraction de l’esprit manifestée par un manque d’adaptation aux circonstances et à l’environnement.

Forme mineure de l’épilepsie caractérisée par un arrêt soudain et bref de la conscience.


absence à soi-même : État de vacuité mentale ou morale. Indifférence aux événements affectant l’existence de la personne. V. l’article SILENCE.


4. (Poétique cognitive). Conscience plus ou moins explicite d'un manque existentiel ou essentiel plus ou moins identifié qui entraîne l’écrivain ou l’artiste dans une quête de lui-même, de ses origines, du monde et qui motive son entrée en écriture, son acte créateur. V. les articles ABOULIE, ACÉDIE, ENNUI, INTÉRÊT, MÉLANCOLIE, NAUSÉE, SPLEEN, TAEDIUM VITAE.

Cette absence pré-verbale, d’où émerge la parole créatrice, sorte de chaos existentiel, de tohu-bohu primordial en attente du verbe engendre aussi bien l’angoisse que le désir. De ce désordre émerge un processus de connaissance une nouvelle conscience du monde. V. les articles ANGOISSE, CRÉATION, DÉSIR, MANQUE, MOTIVATION, VIDE.


absence au monde : Indifférence aux réalités existentielles. Les états dépressifs ou morbides se caractérisent par un syndrome de présence-absence qui motive, paradoxalement, par romantisme, une activité créative, une réflexion philosophique, une rêverie.


poétique de l'absence : Refoulement par l'écrivain des sollicitations contingentes dans une sorte d’ascèse, une absence du monde, de façon à rendre l’esprit disponible pour une connaissance supérieure, pour l’inspiration, l’illumination, l’enthousiasme créateur. V. les articles ILLUMINATION, INSPIRATION, MYSTICISME, QUÊTE.


5. (Sémiotique, d'après A. J. Greimas et J. Courtés). Catégorie qui, avec la présence, « articule le mode d'existence sémiotique du savoir ».

Une existence virtuelle ou in absentia « caractérise l'axe paradigmatique du langage » : « la reconnaissance d'un paradigme [...] impliqué à côté d'un terme présent (in praesentia) dans la chaîne syntagmatique une existence absente (in absentia) des autres termes constitutifs du paradigme » (Greimas et Courtés, Sémiotique, Dict., p. 291).


6. (Rhétorique). État d’un référent abstrait, imaginaire, virtuel, distant, implicite ou indicible, etc. que l’image, la comparaison, la métaphore permettent de représenter, d’imaginer, de suggérer.


7. (Sémiologie) absence du signifiant / absent signifier : Présence implicite dans un texte de référents non désignés mais qui influencent le sens du signifiant explicite. Les signifiants absents appartiennent au même paradigme sémantique que les signifiants explicites. Il y a lieu de distinguer « ce qui va sans dire» et qui n’a pas besoin d’être nommé (that which goes without saying), de «ce qui brille par son absence» (conspicuous by its absence).

V. les articles CONNOTATION, DÉCONSTRUCTION, EXPLICITE, IMPLICITE, PARADIGME, SIGNIFIANT.

 

8. (Stylistique). Fait que dans une métaphore dite in absentia le comparé n’est pas donné mais laissé à l’interprétation du récepteur ; dans la métaphore in praesentia le comparant et le comparé sont explicités.

L’absence sollicite ainsi l’imagination du récepteur qui doit faire un travail de démontage et de recomposition permettant l’identification sémantique. Le récepteur est généralement guidé par le jeu des connotations, des indicateurs textuels ou des isotopies, canalisant en quelque sorte l’interprétation, sans toutefois la déterminer parfaitement.

L’absence est un facteur de littérarité dans la mesure où elle est susceptible de déclancher une réponse de plaisir ou de jouissance esthétiques, au sens où Roland Barthes entend ces termes comme réactions affectives : ou bien le sujet se reconnaît dans la comparaison (plaisir), ou bien il est entraîné hors de lui-même dans une sorte d’extase (jouissance) qui est une absence au monde.

L’absence peut aussi être utilisée comme procédé permettant de limiter l’accès au sens aux seuls récepteurs autorisés (ésotérisme), ou d’interdire l’accès complet au sens (hermétisme).


9. (Réception. Narratologie). Intérêt que peut ressentir un lecteur pour ce qui n’est pas dans le texte plutôt que pour ce qui s’y trouve manifestement.

Conscience d’un manque, d’un vide dans l'œuvre d'un auteur qui motive la lecture et le travail critique d'explication, de commentaire, d'interprétation.

Énigme inhérente à toute narration qui entretient l’intérêt du récepteur. L'intrigue reste active tant que perdure une absence d’ordre.

V. articles ATTENTE, DÉVIANCE, ÉNIGME, HORIZON D’ATTENTE, LEERSTELLEN, MOTIVATION, MOUVEMENT.

Après l’ouvrage de Pierre Macherey, Pour une théorie de la production littéraire (1966), la critique a pris conscience que l'œuvre ne se suffit pas à elle-même, qu'elle manifeste toujours une absence sans laquelle elle n'existerait pas. La littérarité d'une œuvre se caractériserait ainsi par l’effet d'absence qu'elle est susceptible de susciter chez le lecteur, parce qu'elle même est construite autour de cette absence, de ce vide intérieur.


absence déterminée / determinate absence : Vide au centre de l’œuvre autour duquel elle se structure et qui conditionne sa forme finale. L’absence déterminée dans le roman de D.H. Lawrence Sons and lovers est la classe bourgeoise selon le critique Graham Holderness (1982).


10. (Narratologie) narrateur absent / absent narrator ; impersonal narrator ; covert narrator; non-intrusive narrator : Narrateur qui présente les situations et commente les événements avec un minimum de médiation sans se référer à lui-même ou à son rôle de narrateur (narrating self).

V. l’article NARRATEUR.


11. (Genres). Caractère des énoncés, des modes d’expression et des genres qui refusent la cohérence sémantique, qui ne passent pas par une logique perceptible, qui la combattent ou la parodient. Absence de sens.

V. les articles ABSURDE, CARNAVALISATION, INCONGRU, NONSENS.


12. (Média. Genres). Caractéristique des modes de communication, d’art ou d’expression dans lesquels l’émetteur n’est pas en présence directe, complète ou immédiate avec le récepteur. L’image des locuteurs est absente à la radio, au téléphone également ; dans ce cas cependant les interlocuteurs sont présents l’un pour l’autre par la voix.

V. l’article DRAME RADIOPHONIQUE.


13. (Cultural studies) double absence : Condition du migrant à la fois séparé de son pays et étranger dans son pays d’accueil.

V. les articles ACCULTURATION, ALIÉNATION, DÉCULTURATION, ÉMIGRATION, MIGRANT.


14. (Women studies). Fait que la femme n’est pas présente comme sujet dans la littérature traditionnelle dominée par le patriarcat, alors que cette littérature s’adresse à elle et la représente ; celle-ci la conditionne à utiliser un langage constitué hors d’elle-même qui ne correspond pas à la sensibilité de son corps. L’écriture féminine serait une tentative d’échapper à cette aliénation du langage en en cassant les rigidités.

V. les articles AUTORIALITÉ, ÉCRITURE FÉMININE, Female affiliation complex.


15. (Sémantique postmoderne). Sensation de vide (anglais : solving emptiness) ou « abîme » de néant (anglais : abyss of nothingness) ressentis devant le jeu infini des signifiants se renvoyant les uns aux autres sans atteindre les choses-en-soi, (la «présence»), devant l’instabilité, la malléabilité des référents désignés par le langage, devant les mots qui ne désignent qu’eux-mêmes.

V. les articles ABÎME, VIDE.


16. (Stylistique. Pragmatique). Résultat de la suppression d’un segment du discours, (phonème, syllabe, fin de phrase, passage...).

V. les articles ABRÉVIATION, APOCOPE, APOSIOPÈSE, INTERRUPTION.


17. (Analyse du discours). Répression de souvenirs insupportables (guerre, exil, génocide, traumatisme enfantin) qui n’affleurent que par la négation (ce n’est pas important, ou : ce n’est pas vrai, ou : il vaut mieux ne pas en parler,...), qu’au deuxième degré sous des formes imagées ou symboliques où la critique trouvera la trace d’une mémoire inexprimable : une mémoire absente.


travail de l’absence : Procesus par lequel un sujet tend à surmonter le traumatisme d’un déracinement, d’une perte d’identité, etc. par une fausse amnésie, l’extériorisation des faits traumatisants, l’annulation rétroactive, la dénégation etc.


CORRÉLATS / Collocations

Against-the-grain , ALTÉRITÉ/Otherness,

ANAMNÈSE/Anamnesis; Remembering,

CONSCIENCE/Consciousness, CRÉER ,

DÉPRESSION* , DÉSIR/Desire, DÉTERMINATION/Determinacy; Indeterminacy , DIFFÉRENCE*; DIFFÉRANCE* , DISSÉMINATION* ,

ÉCART/Gap, ELLIPSE/Ellipsis, ÉNIGME/AINIGMA/Enigma; Riddle, ENNUI* , ENTRE-DEUX/In-between, ENTRE-DEUX-MORTS , ÉROS , EXCLUSION *, EXIL; EXILLITERTUR/Literature of exile , EXPLICATION *,

FANTASTIQUE/Fantastic, Female affiliation complex,

HERMÉNEUTIQUE/Hermeneutics, HERMÉNEUTIQUE-DE-LA-SUSPICION/Hermeneutics of suspicion,

IDÉOLOGIE/Ideology, IMAGINATION* , IMPLICIT(E) , INCONSCIENT/Unconscious, INTERACTIVE , Interrogate,

JEU/Game; Play,

LECTURE/Reading,LEERSTELLEN/ Vide/ Gap,

MANQUE/Lack, MÉLANCOLIE/Melancholy, MODERNITÉ/Modernity, MYTH(E) ,

NAUSÉE , NOM/Name, NON-DIT/Unsaid, NONSENS/Nonsense*,

Oppositional reading, OULIPO* ,

PRÉSENCE* ,

QUÊTE/Quest narrative,

REFOULÉ , REFOULEMENT/Repression; Repressed,

SAUDADE, SECRET* , SENS; SIGNIFICATION/Sense; Meaning, SIGNIFIANT; SIGNIFÉ/Signifier; Signified, SPLEEN, SUJET/Subject ,

TOUR D'IVOIRE/Ivory tower,

VIDE/Blank; Gap,

ZEUGME/Zeugma.

ABÎME ; MISE EN ABYME/Abyss ; Mirror text, ABOULIE/Abulia, ABRÉVIATION/Abbreviation, ABSTRACTION/Abstraction, ABSTRAIT/Abstract, ABSURDE/Absurd, ACCULTURATION/Acculturation, ACTEUR/Actor, ACTUALISATION/Actualization Against the grain, AILLEURS/Other place ; Elsewhere, ALIÉNATION/Alienation, ALTÉRITÉ/Alterity; Otherness, AMBIGUÏTÉ/Ambiguity, AMBIVALENCE/Ambivalence, AMNÉSIE/Amnesia, ANAMNÈSE/Anamnesis ; Remembering, ANARCHISME/Anarchism, ANGOISSE/Anguish, ANNULATION/Ungeschehen/Undoing, ANOMIE/Anomy, ANONYME/Anonymous, APHASIE/Aphasia, APOCOPE/Apocope, APOSIOPÈSE/Aposiopesis, APPEL/Call, APORIE/Aporia, ARBITRAIRE/Arbitrary, ATTENTE/Expectancy ; Expectation, AUDIODRAME/Audiodrama, AUTEUR/Author, AUTORALITÉ/Authorship,


BLANC/Blank, BÉANCE/Gape,


CAPRICE/CAPRICCIO/Whim, CENSURE/Censorship, CHAOS/Chaos, CLÔTURE/Closure, COMPLEXE/Complex, CONNOTATION/Connotation, CONSCIENCE/BEWUSSTHEIT/Consciousness ; Awareness, CRÉATION/Creation,


DÉCONSTRUCTION/Deconstruction, DÉNÉGATION/Denial, DÉNI/VERLEUGNUNG/Disavowal ; Denial, DÉNOUEMENT/Denouement, DÉPRESSION/Depression, DÉSIR/Desire, DEUIL/Mourning, DÉVIANCE/Deviancy, DÉVIATION/Deviation, DISPARITION/Disparition, DÉTERMINATION/Determination; Determinacy, DÉTERRITORIALISATION/Deterritorialization, DIALECTIQUE/Dialectics; Dialectic, DIFFÉRANCE/Differance, DISCONTINUITÉ/Discontinuity, DISPARITION/Disparition, DISSÉMINATION/Dissemination, DISTANCE/Distance,DRAME RADIOPHONIQUE/HÖRSPIEL/Radio drama DURCHARBEITUNG/Working through,

 

ÉCART/Gap, ÉCHOLALIE/Echolalia, ÉCRITURE FÉMININE, ELLIPSE/Ellipsis, ÉMIGRATION/Emigration literature, EN-BAS/Down-below, ÉNIGME/AINIGMA/Enigma ; Riddle, ENNUI/Ennui, ENTRE-DEUX/In-betweenness ; Borderline, ENTRE-DEUX-MORTS, ERRANCE/Wandering, ÉROS / ÉROTIQUE ; ÉROTISME /Erotic, Erotics ; Eroticism, ÉSOTÉRIQUE/Esoteric, ÉSOTÉRISME/Esoterism, Espace/Space ; Area, ÉTAT D’ÂME/Mood, ÉTATS/States, ÉVOCATION/Evocation, EXCLUSION/Exclusion, EXIL/EXILLITERATUR/Literature of exile, EXPLICATION/Explanation ; Explication, EXTASE/Ectasy,

 

FANTASTIQUE/Fantastic, FAUTE/Mistake ; Fault, FÉÉRIQUE/Magical, Female affiliation complex,, FIN/Ending, FORT-DA,


Gap, GÉNOCIDE/Genocide narrative, GENÈSE/Genesis, GLISSEMENT/Slippage, GRATUITË/Gratuitousness


HERMÉNEUTIQUE/Hermeneutics, HERMÉNEUTIQUE DE LA SUSPICION/Hermeneutics of suspicion, HERMÉTISME/Hermetism, HOERSPIEL, HORIZON D’ATTENTE/ERWARTUNGSHORIZUNT/Horizon of expectations, HIATUS/Hiatus,


ICONOTEXTE/Iconotext, IDÉOLOGIE/Ideology, ILLISIBLE/Illegible ; Unreadable, ILLISIBILITÉ/ Illigiblility, IMAGINATION/Imagination, IMMIGRATION/Immigration, IMPLICITE/Implicit,


INACHEVÉ /Unfinished, INCOMMUNICABILITÉ/Incommunicablity, INCONGRU/Incongruous, INCONSCIENT/Unconscious, INDÉTERMINATION/Indeterminacy, INDICIBLE/Unspeakable; Unutterable ; Inexpressible, INEFFABLE/Ineffable, INSOLITE/Unusual, Interrogate, INTERACTIF/Interactive, INTÉRÊT/Appeal, INTERPRÉTATION/Interpretation, INTERRUPTION/Interruption, INTERVALLE/Interval ; Meantime, INTRIGUE/Plot,

 

JEU/ Game ; Play,


LACUNE/Lacuna, LATENCE/Latency, LECTURE/ Reading, LEERSTELLEN/VIDES/Gap ; Empty spots, LIMINALITÉ/Liminality, LOGOS, LIPOGRAMME/Lipogram,




MANQUE/Lack ; Hollow, MARIONNETTE/Puppet, MASQUE/Mask, MATRICE/Matrix, MÉLANCOLIE/Melancholy, MÉMOIRE/Memory, MÉTAPHYSIQUE DE LA PRÉSENCE ; OCCIDENTALE/Metaphysics of presence, MÉTASTABILITÉ/Metastability, MIGRANTE/Migrant literature, MIROIR/Mirror, MODERNITÉ/Modernity, MORT DE L’AUTEUR/Death of the author, MORT DU SUJET/Death of the subject, MOT/SLOVO/Word, MOTIVATION/Motivation, MOUVEMENT/Movement, MUET/Mute ; Silent, MYSTÈRE/Mystery, MYTHE/Myth,

 

NARRATEUR/Narrator, NAUSÉE/Nausea, NÉANT/Nothingness, NÉGATION/Negation, NÉGOCIATION/Negotiation, NIHILISME/Nihilism, NOM/Name ; Noun, NON-CONSCIENT/Non-conscious, NON-DIT/Unsaid ; Unspoken, NON-LIEU/Non-place, NON-MOTIVË/Unmotivation NONSENS/Nonsense, NOSTALGIE/Nostalgia, NOSTOS, NOUMÈNE/NUMENA/Nunenon,

 

OBSCURITÉ/Obscurity, OMISSION/Omission, Oppositional reading, ORAISON FUNÈBRE/Funeral oration, OULIPO, OUVERTURE/Opening ; Overture ; Opener,

 

PARADIGME/Paradigme, PAROUSIE/PAROUSIA/Second coming, PASSÉ/Past, PATRIARCAT/Patriarchy, PERLABORATION/Perlaboration, PHARMAKON, POLYSÉMIE/Polysemy, PRÉSENCE/Presence, POSTMODERNISME/Postmodernism, PROSOPOPÉE/Prosopopeia,

 

QUÊTE/Quest narrative,

 

REFOULEMENT ; REFOULÉ/Repression ; Repressed, REJET/Rejection, REPRÉSENTATION/Representation ; Portrayal; Performance, RÉPRESSION/UNTERDRÜCKUNG/Suppression, RETOUR/Return, RÊVERIE/Reverie ; Musing, RÉVERSIBILITÉ/Revertibility

 

SAN JIAO, SAUDADE, SECRET/Secret, Self, SENS/Sense ; Meaning, SIGNIFIANT/Signifer, SIGNIFICATION/Signification ; Meaning, SIGNIFIÉ/Signified, SILENCE/Silence, SOLITUDE/Solitude, SOUS-ENTENDU/Implication ; Insinuation, SOUS-JACENT/Underlying, SPLEEN, SUJET/Subject, SUPPRESSION/Suppression, SUSPENSION/Suspension, SYMPTOMATIQUE/Symptomatic,

 

TOUR D’IVOIRE/Ivory tower, TRACE/Trace, TRANSGRESSION/Transgression,

 

VERBE/Verbum ; Word, VIDE/Blank ; Gap ; Emptiness, VIRTUEL/Virtual, VOULOIR/Wanting,

 

ZEUGME/Zeugma.

 

NOMENCLATURES / Families of terms

ALTHUSSER (Louis), AUTEUR/Author,

 

 

 

BARRE/Binary oppositions, BARTHES (Roland), BOURDIEU (Pierre),

 

CARACTÈRES/Properties, CIRCONSTANCES/Occasions, COGNITIF/Knowledge, COMMUNICATION/Communication, CRITIQUE/Criticism,

 

DÉCONSTRUCTION/Deconstructionist criticism, DERRIDA (Jacques), DISTANCE,

 

ÉSOTÉRISME/Esoterism, ESTHÉTIQUE/Æthetics, ÉTATS/States,

 

FÉMINISME/Feminist criticism, FOUCAULT (Michel),

 

GÉNÉTIQUE/Text production, GREIMAS (Algirdas Julien),

 

HERMÉNEUTIQUE/Interpretation,

 

MARXISME/Marxist criticism, MEDIA/Media studies, MÉMOIRE/Remembrance, MÉTAPHORES SPATIALES/Spatial images, MYSTÈRE/Secret,

 

NARRATION/Narrative,

 

 

 

PATHOLOGIQUE/Sickly, PHILOSOPHIE/Philosophy, POSTMODERNISME/Postmodern, PROCÉDÉS/Devices, PSYCHOLOGIE/Psychology, PSYCHANALYSE/Psychoanalytical criticism,

 

RADIOPHONIQUE/Radio, RÉCEPTION/Reader-response,

 

SÉMANTIQUE/Semantics, SPATIALITÉ/Space,

 

TEMPORALITÉ/Time structures, TEXTUALITÉ/Textual criticism, THÉORIE LITTÉRAIRE/Theory of literature.

 

 

MOTS-CLÉS

Absentisation, Ainigma, Altérité, Althuser (Louis), Amnésie, Anamnèse, Anarchie, Anémie, Anesthésie, Anormalité, Art de la mémoire, Attente, Autisme, Aveugle,

Bannissement, Beckett (Samuel),

Carence, Ça-va-sans-dire, Cécité, Censure, Complexe, Conscience, Créer, Critique,

Déconstruction, Défaillant, Défaut, Défection, Déficience, Départ, Déportation, Dépression, Derrida (Jacques), Désert, Désespoir, Désir, Désordre, Détermination, Détresse, Deuil, Différance, Différence, Dissémination, Distance, Distraction, Distrait,

Effacement, Écart, Éclipse, Ellipse, Éloignement, Enfer, Énigme, Ennui, Entre-deux, Entre-deux-morts, Eros, Escapade, Espérance, États, Évocation, Exclusion, Explication, Exil, Exilliteratur,

Fantastique, Féminisme, Fugue,

Genèse, Génétique, Godot, Greimas (Algirdas Julien),

Herméneutique, Herméneutique de la suspicion,

Idéologie, Illisible, Imaginaire, Imagination, Implicite, Inattentif, Incohérence, Inconscient, Indispensibilité, Interactif,

Jeu,

Languissement, Lecture, Leerstellen,

Manque, Marge, Marxisme, Mélancolie, Modernité, Mythe,

Nausée, Négatif, Nom, Non-sens, Nuit,

Orphelin, Oubli, Oulipo,

Pénélope, Pérec (Georges), Perlé, Perte, Présence, Privatif, Privation, Prosopopée, Psychanalyse, Psychologie,

Quête,

Réception, Refoulé, Refoulement, Représentation, Retour,

Sans, Saudade, Secret, Sémantique, Sens, Séparation, Signifiant, Signification, Signifié, Spleen, Sujet, Symptomatique,

Théorie, Tohu-bohu, Tour d’ivoire, Travail du négatif, Trou,

Ulysse,

Vide,

Zeugme.

Keywords

Absentee, Absentization, Against-the-grain, Aloof, Alterity, Anamnesis, Arrest, Away,

Blank,

Censorship, Complex, Consciousness, Conspiscuous-by-absence, Create, Criticism,

Deconstructionist criticism, Default, Depression, Desert, Desire, Determination, Determinacy, Differance, Difference, Disparition, Dissemination,

Ellipsis, Emptiness, Enigma, Ennui, Envy, Epilepsy, Explication, Exclusion,

Fantastic, Female affiliation complex, Feminist criticism,

Game, Gap, Goes-without-saying,

Hell, Hope, Hole, Hermeneutics, Hermeneutics of suspicion,

Ideology, Ilegible, Imagination, Implicit, In-between, Indeterminacy, Interrogate, Interpretation, Interregnum, Interruption, Ivory tower,

Lack, Loss,

Meaning, Melancholy, Missing, Modernity, Monotonie, Mourning, Myth,

Name, Nonsense, Nowhere,

Oppositional reading, Orphan, Otherness, Oulipo,

Pause, Penis envy, Play, Presence, Prosopopeia,

Quest,

Reader-response, Remembering, Repression, Retire, Retract, Return, Riddle,

Saudade, Secret, Sense, Semantics, Signified, Signifier,

Text production, Textual criticism, Truant, Twilight,

Ulysses, Unconscious, Unreadable,

Vacancy, Vacuum, Void,

Waiting, Wanting, Winnicatt (Donald), Without, Writing,

Zeugma.

 

ÉQUIVALENTS / Correspondences

Allemand / German : Abwesenheit. Au sens psychologique : Zerstreutheit.

Anglais / English : absence ; black spot; blank. Au sens psychologique : absent-mindedness, abstraction.

Arabe / Arabic : iy b.

Chinois / Chinese : qu xi ; bùzàich ng.

Coréen / Korean : pujae, hoelpip, pangsim. esprit.

Danois / Danish :

Espagnol / Spanish : ausencia, distracción.

Français / French : absence, manque.

Grec / Greek :

Hongrois / Hungarian : hiány.

Italien / Italian : assenza, mancanza,

Hébreu / Hebrew :9$3% heeder, ;&9$3% headrut.

Japonais / Japanese : fuzai; ketsujo.

Latin : absentia.

Néerlandais / Dutch : afwezigheid.

Persan / Farsi :

Polonais / Polish :

Portugais / Portuguese : ausência, falta.

Roumain / Romanian : absen .

Russe / Russian : otsutstvie, " otlu ka, " nejavka; " pomutnenie soznanija (médical).

Viêtnamien / Vietnamese : s thi u.

 

COMMENTAIRE / Analysis

Poétique de l’absence (JMG)

Absence et postmodernité

Le rejet de la Présence (au sens où l’entend Jacques Derrida) par les théories de la déconstruction a mis a contrario la notion d’absence à l’ordre du jour. Dans une perspective postmoderne, on ne dira certes pas qu’elles l’ont mise « au centre » des préoccupations, dans la mesure précisément où un centre est défini comme «une présence», une autorité stable, une référence, et que c’est précisément cet éclatement des certitudes qui trouble la pensée contemporaine. La conscience indécise d’une absence, d'un vide au centre de l'«épistémè» (le dispositif scientifique de l'époque selon Michel Foucault) semble en effet motiver, au tournant du XXIe siècle, le discours critique et refonder la poétique. Cette pensée dite postmoderne s’attache ainsi à « décentrer », ou à « déconstruire » l’autorité qui gouvernerait l’ordre, la logique, la cohérence du monde (le logos), mettant, en quelque sorte, le « centre en absence », décelant l’aporie (l'absence logique) que recèle tout discours rationnel. Cette absence, ou cette mobilité du centre, la prolifération de centres à la périphérie, rendent impossible l'exercice d'un pouvoir transcendant. La réalité ne cesse de contredire la théorie ; la théorie ne permet plus d’appréhender le réel. Le texte devient cironstanciel, existentiel, malléable, labile, ductible, jamais constitué dans sa totalité, jamais fixé dans son sens. La logique, la raison poussées dans leurs derniers retranchements, débouchent sur une absence de sens. Les choses ne peuvent plus être définies une fois pour toutes au nom d’un principe supérieur dit « extrasystémique » ou « transcendental » appelé «Présence».

La forme postmoderne se caractérise par une absence de centre, plus exactement par l’absence de centre unique et souverain exerçant un pouvoir absolu sur les éléments de sa périphérie, par la multiplication des centres, le déplacement, la mobilité des centres : par un décentrement. Mais un centre qui n’est ni unique ni stable n’est plus le centre. Si quelque centre subsiste dans l’architecture des bâtiments postmodernes, ce ne peut être qu’un centre circonstanciel : un centre éphémère qui émerge de la posture d’un sujet qui en fait l’expérience fugitive à un moment donné, qui se dégage d’une perspective particulière, de la perception passagère d’un contour, qui s'impose soudain dans la configuration mouvante du kaléidoscope de la conscience.

La critique littéraire, toutes les explications de texte, tous les commentaires, les gloses, les exégèses, les interprétations, l’herméneutique ne font que courir après un sens qui ne sera jamais atteint dans sa plénitude, la «présence». Au lieu de considérer le texte comme un système achevé, définitivement structuré, la déconstruction le pourchasse jusque dans ses failles originelles, le considérant dans son état imparfait, circonstanciel, décentré, caractérisé par un manque à jamais insatisfait, un vide, un désir : une «absence». La présence comme sens absolu, absolu du sens, sera toujours devant nous ; elle ne sera jamais complète, elle ne sera jamais atteinte dans l'ordre existentiel. L'absence, au contraire, est le moteur de tout mouvement, sa motivation. Elle nous maintient dans la course, en vie, tant que l'éternité en nous-même ne nous a pas changés.

Cette absence de totalité qui motive le désir était déjà envisagée comme une incomplétude par Platon dans le mythe de l’Androgyne. Le paradoxe de Zénon illustre l’impossibilité d’atteindre dans un monde fini le terme ultime, la limite absolue, la frontière, de franchir le seuil : Aristote s’étonnait déjà de la course d’Achille (symbole de la vitesse) qui tente en vain de rattraper la tortue (symbole de la lenteur) ayant pris une avance sur lui : «le plus lent à la course ne sera jamais rattrapé par le plus rapide car celui qui poursuit doit toujours commencer par atteindre le point d’où est parti le fuyard, de sorte que le plus lent a toujours quelque avance» (Physique, VI). Bien sûr, l’expérience nous montre que la raison a tort : Achille rattrape bien la tortue. Jorge L. Borges s’étonne à son tour dans La course perpétuelle d’Achille et de la Tortue que vingt-quatre siècles de réfutations supposées décisives anéantissant chacune le paradoxe ont pour vertu de le perpétuer. Le terme de la réfutation n’est jamais atteint puisque nous ne cessons jamais de poursuivre, de nous «re-présenter» le paradoxe. Et la tortue est toujours absente théoriquement du lieu où Achille est allé la chercher. Il restera toujours une marge à combler.

La raison parvenue à ses frontières débouche sur une absence de conclusion, un infini, un vide sans fond, un abîme. Le telos d'Achille, le but qu'il poursuit, est éternellement absent du lieu où il est allé le chercher. L’argument qui fera la différence en comblant enfin sa distance est sans cesse différé dans sa réalisation. Le terme dynamique proposé par Jacques Derrida, la différance, se comprend par la conscience de cette absence renouvelée. La différence fonde par opposition l’identité des êtres l'une par rapports aux autres : est homme qui n'est pas animal ; est animal qui n'est pas minéral ; est mer ce qui n'est pas terre ; est terre ce qui n'est pas ciel. Mais les recouvrements, les glissements, les évolutions, les changements de perspective ne cessent de brouiller l'ordonnancement raisonné des choses. Indéfiniment ajournée, différée la réalisation du système de différences est une «absence». La tortue n’est plus là quand Achille a comblé la distance. La différence suppose qu’une chose n’est elle-même qu’en n’étant pas une autre chose, qu’en étant l’absence d’une autre chose. Un jeu de différences précède l’émergence du sens, de même que ce que Jacques Dérrida nomme l’«écriture» précède la «parole», de même que la «trace» précède la «présence» de la chose.

L'écholalie se caractérise par le perpétuel renvoi des signes de l'un à l'autre ; leur signification échappe à toute autorité sémantique, et ne se détermine que dans le jeu des relations. On retrouve cette absence de sens transcendant dans la notion de dissémination développée par Jacques Derrida. Les potentialités sémantiques d'un mot ne semblent jamais pouvoir s'épuiser et l'interprétation d'un texte ne devoir s'arrêter.

L'infini se caractérise par une absence de limite, un manque de différence. La prétention à vouloir définir, à vouloir, étymologiquement, atteindre une limite (finis) reste hors de portée en l’absence d’un ordre transcendant. Cet infini ni pensable, ni formulable dans le monde imparfait de l’existence est animé par une absence renouvelée sans cesse, un désir qui perd son objet. Les «termes» incommensurable, sans mesure, indicible sont équivalents dans la critique selon les postures dans lesquelles on considère l'abîme du sens. (V. les articles ABÎME, NAUSÉE). L' abjection serait une mise en absence de l'insupportable (V. l'article ABJECT).

L’absence serait une dimension supplémentaire de l’existence, un report, une suspension, une béance, «comme un arrêt de la voix» selon Jacques Derrida, une pause inévitable entre deux termes logiques, aidant à la fois à comprendre et à mettre en doute la présence trop évidente des termes environnants.

L'ambivalence de l'absence et de la présence, leur réversibilité font que l'objet absent ne relève pas du néant. Il est objet de désir, et le désir, tendu vers le futur, se vit dans un présent insatisfait. L’image du miroir n’est ni présente, ni absente, elle est au-delà du présent. Le travail de deuil permet de surmonter le paradoxe de l'être absent qui demeure présent. L'absence est ici un état d'âme du présent. Les situations paradoxales de l'absence-présence déclenchent souvent, par les besoins d'expression ou de composition, une prise de parole, une entrée en écriture, un acte créateur. La poésie participe alors aux rites de l'absence, tout autant que l’absence motive la poésie. Le caractère sacré de la présence-absence est marqué dans la notion grecque de la parousia, littéralement « le fait d’être présent, mais à côté », théologisée par le christianisme au sens de « retour après une absence prolongée » pour annoncer la venue du Christ glorieux à la fin du temps. Évidemment, l’absence est le préalable de toute idée de retour, la condition de l'attente, le fondement de l'espérance. Les actes de mémoire, les remémorations, anamnèses et flashbacks mettent en dialogue le présent et le passé, l’absence et la présence. Ils sont la « présence d’une absence». Eugene Vance étudie la «dialectique de la présence et de l’absence» : quand Charlemagne embrasse le cadavre de son neveu Roland, il tente de restaurer une irréductible présence déboutée par une trop évidente absence. Cette même relation de la présence/absence de l’autre participe à la structuration de la personne dans le processus d’individuation. L’autre est nécessaire à l’exercice de l’identité de l’un jusque dans son absence.

Dans la théorie de la déconstructon, la «métaphysique de la présence» qui aurait conditionné la pensée occidentale depuis Platon et définirait la culture européenne, se caractérise par l’affirmation d’une logique («présence») et par la négation de l’absence, la crainte du chaos, d’où le recours aux infinitifs et aux copules (au verbe être notamment) dans la phrase. L’absence d’ordre est exclue du monde raisonnable définit par la présence d’une logique, centrée sur un logos garantie par une autorité transcendante. On pourrait ainsi dire que la présence en est absente et qu’elle y est une mise en absence. Pour aller plus loin dans le jeu des miroirs parallèles du vocabulaire métastable (c'est-à-dire instable et réversible) qui donnent, comme la mise en abyme, le frisson de l’infini, le vertige du vide sans fond, on osera dire que pour être absente, cette absence n’en est que plus présente.

De pareils énoncés ne sont possibles que par des glissements (v. Jacques Lacan) sémantiques entre les acceptions traditionnelles et postmodernes des mots absence et présence. Nous avons ici une illustration de la malléabilité des référents, une démonstration de l’absence d’autorité fixant une fois pour toutes le sens des mots. Sans cette ambiguïté, ces ambivalences, ces polysémies il n’y aurait pas de discours possible : la pensée ne pourrait se déployer dans un monde en équilibre. Au cours d’une même argumentation, les termes ainsi ne cessent de se redéfinir, de se négocier. Absunt sed adsunt et réciproquement.

Dans Semiotikê (1969), à propos des notions de mot et d’ambivalence, Julia Kristeva montre que le langage poétique est une transgression de la logique binaire 0/1, c'est-à-dire : absence (le 0, le rien) / présence (le 1, c’est-à-dire Dieu? la loi (le logos, la définition, l’interdit). Pourrait-on dire alors que la poésie, comme troisième terme d’une notation 0-1-2, serait une mise en absence (0) du logos (1)? une mise en ambivalence du couple absence/présence? le dialogue du 0 et du 1? une transcendance de la logique?

Le féminisme dit universitaire postule qu’il n’y a pas de principe absolu gouvernant l’être-femme, celui-ci se manifeste dans une infinité de manières de vivre. Cette absence d’essence gouverne la relation de pouvoir entre hommes et femmes longtemps figée dans le patriarcat (une “présence”), mais qui peut toujours être remise en question c’est-à-dire en abscence. La prise de conscience du rapport mobile qu'entretient la femme avec son corps et avec l'autre permet de déconstruire ce que les théoriciennes ont dénommé le phallocentrisme ou phallologocentrisme sur le modèle du terme logocentrisme proposé par Jacques Derrida. Pour celui-ci, le signe est en état constant de flux ; le renvoi indéfini du signifié au signifiant fait que la plénitude du sens ne peut jamais être atteinte (v. les articles ABÎME, DIFFÉRANCE). La présence est une limite (finis) de sens, une dé-finition. Le sens mobile, dynamique, circontancié, subjectif ne peut être que «le résultat de l’abscence du signifié transcendantal». Le sens «vrai», le «signifié» original se sont évanouis : ils ont cessé d'être. La chaîne de signification s’étend alors sans limite.

L’absence n’est pas tout à fait antinomique à la présence ; elle manifeste plutôt une déficience de la présence. La présence parfaite n’est jamais atteinte en ce bas monde; elle est toujours devant soi. L’absence demeure un désir de présence, comme un mirage devant soi. En condamnant un texte à l’absence, la censure ne peut le rendre que plus désirable, comme les provocateurs le savent bien.

En psychanalyse, le couple symbolique d’exclamations élémentaires fort-da, repéré par Freud dans le jeu d’un enfant et repris par Lacan dans Seminaire1, oppose une perte ( fort: “ parti! ”) à une présence ( “ da ”: revenu!”) .Dans le désir (sa satisfaction ou sa frustrztion ) l’abscence est évoquée dans la présence et vice-versa.

Étymologiquement, le désir (desiderium) se définit lui-même comme une absence dynamique, un manque, un vide, une déficience qui appelle la plénitude. Cette absence relative constitue la motivation du mouvement. La «dépression» du sens (au sens météorologique) motive pareillement la parole, la prise d’écriture, faisant de l’absence un moteur de la création littéraire et artistique, une quête de présence.

L'abîme, le tohu va bohu de la Genèse, le chaos se caractérisent par une absence de principe organisateur ou de logos ; mais cette absence serait plutôt une attente, non pas un néant, mais un monde en espérance de parole.

L'abîme séparant dans la philosophie kantienne le noumène du phénomène constitue un espace liminal, une « terre gaste » (wasteland) où le Verbe créateur n'a pas encore manifesté sa Présence, mais s’y réserve un lien d’émergence.

Depuis les existentialistes, l’absence de centre, comme un «néant», le lieu vide ou le non-lieu où l'on s'attendrait à trouver le mot-clé, le logos organisateur du monde est fondatrice d'une identité troublée: elle révèle l’existence, livrée à elle-même ; et cela ne va pas sans une certaine angoisse, dont la nausée sartrienne est une expression. On y retrouve le dégôut de la vie qui hante éternellement l’être (taedium vitae, spleen, ennui, saudade) et qui alimente la littérature de la mélancolie. Cette absence primordiale, comme l’exprimait Martin Heidegger (Was ist Metaphysik, 1929), se dévoile comme composant de l’étant par l’expérience de l’angoisse. La parole, la littérature serait un moyen de l’exorciser, une abréaction, une réaction de défense.

La Méditerranée d’Ulysse n’a pas d’autre centre que son navire, et l’espace qui se dessine est celui de son cabotage reliant des points sur une périphérie. Si la Méditerranée d’Ulysse a un centre, c’est Ithaque, non point tout à fait un centre, plutôt un but, un telos, un désir de centre; c’est le centre absent que peu à peu détermine le parcours. Mais on désire ce que l’on n’a pas : le désir de centre se nourrit de l’absence du centre. Une fois le centre atteint, le désir s’abolit. L’espace existentiel s’anéantit et retourne au non-état d’absence, au chaos primordial. Solvet saeclum in favilla. À ce moment d’explicit, quand Ulysse retrouve sa pleine identité par sa présence recouvrée à Ithaque, le récit se dissout dans le silence. C’est le récit qui s’absente. Plus rien à raconter : absence d’histoire, fin du récit, fin de vie. Pour Friedrich Hegel, le néant pur est précisément cette «absence de détermination et de contenu; l’indifférenciation au sein de soi-même» (Wissenschaft der Logik, 1812, p. 72-73 du t. I de la trad. française à Paris chez Aubier) au moment paradoxal où l’on atteint «la simple égalité avec soi-même».

Le principe essentiel du bouddhisme est une absence, le sûnya (terme souvent traduit par vide) : dissolution du désir, détachement du monde matériel, mise en absence de l’âme, renoncement aux illusions (qui sont elles-mêmes une absence de réalité): la lune est absente de l’eau où l’on voudrait la pêcher, la fleur du miroir où la main se tend pour la cueillir. La philosophie du wu taoïste (terme traduit par néant) nous propose, quand à elle, non un vide, mais une sensation de non-agir, ou de non-être semblable au fonctionnement régulier et silencieux de la nature, une absence de désordre.

Se laisser porter par la nature. Pas de résistance : absence d'obstacle.                     En stylistique, Gustave Lanson (L’art de la prose, 1909, p.73-74) définit l’agrément de la lecture comme « un plaisir négatif », une absence de peine engendrant « une joie allègre » grâce à l’aisance de la phrase, à sa clarté, au « jeu habile des signes ».

 

Poétique de l’absencePoétique de labsence

 

Dans la littérature mystique, initiatique, ésotérique et hermétique, l’ascèse conduisant à la révélation d’une vérité supérieure nécessite une mise en absence de la personne et des contingences. Ces catégories littéraires s’alimentent volontiers du motif (du thème, du schème ?) de la noche oscura selon la formulation du poète baroque espagnol Juan de la Cruz (saint Jean de la Croix) ; la «nuit noire» autour de soi permet de percevoir les vérités transcendantes, au -delà du halo de l'existence.

Le poète se met en état d'absence, de raréfaction de l'être (l'ascèse mystique, mais aussi l'ennui, le spleen, la saudade), donc de désir, de manque, pour favoriser l'émergence d'une parole qui va relever, activer, motiver le destin, qui va autoriser une vision du monde dégagée des contingences. (v. l’article EXIL).

La mise en absence de la personne aussi fait partie de l’art du comédien ; l’acteur doit «absenter» sa propre existence pour incarner celle du personnage. Cette absence de soi est cependant relative dans la mesure où c’est au travers de ce qu’il est lui-même qu’il donne vie à l’être de composition qu’est le personnage ; la personne s’oublie dans le personnage, qui cependant garde la «trace» de la personne qui l’«actualise» (v. l’article ACTUALISATION). Cette «marque» de la personne absente dans le personnage est le «style». A force d’interpréter le même type de rôle, l’acteur en finit par réaliser une sorte de fusion avec lui et d’être reconnu comme tel (v. l’article ACTEUR). Le masque porté par le comédien dans de nombreuses dramaturgies a notamment comme effet, ou comme vertu, de limiter cet investissement, de garantir cette absence, d’éviter la contamination (v. les articles CONTAMINATION, GARANTIE, INVESTISSEMENT, MASQUE). Comme pendant du complexe de notions relatives à l’actualisation, ce processus de mise en absence pourrait se dénommer absentisation.

Alors que dans la communication directe, émetteur et récépteur sont en présence l’un de l’autre, certaines situations actuelles et la plupart des médias modernes se définissent par des modalités de l’absence. Celles-ci autorisent, modifient ou interdisent les conditions de l’interactivité. Au téléphone, les interlocuteurs sont présents auditivement l’un à l’autre, mais absents visiblement. Le cinéma et la télévision ont eu en commun d’établir une présence virtuelle, donc une absence matérielle, à ceci près que la «re-présentation» de la personne absente est immédiate dans le direct télévisuel et qu'elle est différée ou fictive dans le cinéma.

La narratologie contemporaine constate que l’œuvre ne se suffit pas à elle-même, qu’elle s’accompagne nécessairement d’une certaine absence. L 'énergie d’une œuvre tient à ce qu’elle maintient le lecteur ou le spectateur en état de désir en raison d’une absence, d’un vide, d’une énigme logée au cœur de l’intrigue. Quand cette absence est comblée, le texte s’abolit. Plus rien ne motive la lecture ou le regard. Déjà le Dictionnaire dramatique de Lacombe au XVIIIe siècle (article «Achèvemens») remarque que le dénouement survient quand cesse le désir: «[L’achèvement] sert à satisfaire entièrement l’esprit du Spectateur sur le sort des principaux Personnages. [...] D’après cela, l’esprit n’a plus rien à désirer». De même que l’absence de désir chez l’être humain préfigure la mort, dans l’acte de lecture elle entraîne la clôture du texte.

Loin d'être un vide de sens, l'absence narrative est une suspension du sens, du chiffre, de la clé. L’absence détermine une catégorie cognitive qui regroupe des notions littéraire, philosophique ou culturelle comme : ésotérisme, hermétisme, énigme, devinette, illisibilité, incommunicabilité, secret, etc. motivant l’émergence des genres spécifiques.

Une motivation forte de la critique littéraire est depuis longtemps la recherche de ce qui manque dans l’œuvre, un questionnement sur les absences du texte. L’ouvrage de Pierre Macherey (1966) a dirigé l’attention sur les insuffisances de tout énoncé, de l’énoncé littéraire particulièrement. La littérarité d’un texte tient ainsi à une certaine absence, à une attente qui va être prise à défaut. Quelque chose devrait être là, et c’est autre chose qui émerge. Pas d’émergence sans une absence. Ce qui est attendu, un cliché connu, un stéréotype usé, un lieu commun ne peuvent être littéraires. La poésie tire son énergie du non-lieu de l’écriture.

Georg Lukàcs (Théorie du roman, éd. fr. , p.174) voit dans la structure romanesque une forme littéraire de l’absence. Sans existence autonome, les «valeurs authentiques» qui régissent l’œuvre ne sont jamais explicitées ni dans la conscience du héros, ni dans le monde. Elles correspondent pourtant à l’objet recherché du schéma actantiel du roman ; comme fantasme elles ne sauraient être atteintes. «Leur seule présence manifeste se situe dans la conscience de l’auteur [comme] exigence conceptuelle éthique, [...] un devoir-être». L’absence motive la quête; la quête est le seul mode d’actualisation de ces valeurs authentiques qui motivent limplicitement le récit.

Les œuvres ouvertes ou polymorphes qui ne finissent pas se caractérisent par une absence de sens implicitement ou explicitement formulée ; cette déficience constitue en fait une matrice de sens. L’absence de logique caractérise les genres du non-sens où la motivation de l’œuvre d’art n’est pas la signification, mais plutôt le caprice, la forme insolite, l’effet possible, l’émergence de l’ineffable.

L’absence peut être reliée au concept freudien d’inconscient. La critique psychanalytique nous montre comment l’omission d’un mot, d’un nom peut être plus lourd de sens que la désignation de la chose même. Ce signifiant absent fonctionne sur le modèle de l’énigme ; il affirme son sens à travers l’absence, non pas absence de sens, mais sens absent ; cette absence est une omniprésence. L’inconscient, c’est ce qui ne se sait pas, ce qui est absent de la conscience, mais présent quelque part.

 

Les vides du texte v. la disparition de Georges Pérec.

 

C’est paradoxalement quand s’achève la séquence des événements qui constituent une histoire qu’émerge un double désir ; celui de dire cette histoire, de la créer, de la recréer qui va motiver l'écriture du poète, et celui de lire cette histoire, de relier les événements qui va motiver notre lecture. Notre intérêt est éternellement suscité par

 

Ulysse absent à lui-même dans sa quête d’identité, non par celui qui atteint l’égalité avec lui-même à la fin du périple.

                                                                                                Jean-Marie Grassin

            Université de Limoges

 

Bibliographie / References

Barthes, Roland. -- «L’auteur comme absence», in : Brunn, A. (éd.).-- L’auteur [anthologie].-- Paris : GF-Corpus, 2001, p. 152-157.

 

Derrida, Jacques.-- Marges de la philosophie.-- Paris : Minuit, 1972. English Transaction : «The Supplement of Copula : Philosophy before Linguistics», in : Margins of Philosophy, trans. Alan Bass.-- Chicago : Univ. of Chicago Press, 1982, pp. 176-205.

 

Foucault, Michel.– «Qu’est-ce-qu’un auteur ?», in : Brunn, A. (éd.). -- L’auteur [anthologie].-- Paris : GF-Corpus, 2001, p. 76-82.

 

Lukàcs, Georg.– Théorie du roman,

 

Macherey, Pierre.– Pour une théorie de la production littéraire.-- Paris, 1966. English Transaction: A Theory of Literary Production, trans. Geoffrey Wall.-- London : Routledge, 1978.

 

Mourey, Jean-Pierre (éd).-- Figuration de l'absence. Recherches esthétiques.-- Saint-Etienne : CIEREC, 1987.

 

 Nouvelle revue de Psychanalyse, nE 11, Figures du vide : 1975. [Articles sur le vide et le "soi blanc" dans une perspective psychanalytique].

 

Sayad, Abdelmalek ; Bourdieu, Pierre (préface).-- La double absence. Des illusions de l’émigré aux souffrances de l’immigré.-- Paris : Seuil, 1999.

 

Vance, Eugene.-- «Roland and the Poetics of Memory», in : Textual Strategies : Perspectives in Post-structuralist Criticism, (Josué V. Harari, ed.)- Ithaca, N.Y : Cornell Univ. Press, 1979, pp. 374-403.