ABSURDE / Absurd
Marcel De Grève✝
édité, appareillé et complété par Jean-Marie Grassin
Modifié le 18 décembre 2008 par GG
JMG 28 août 2008,
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Only short quotations are allowed, with a reference to : "[Name of the author], «[Title of the article], in: Grassin, Jean-Marie (ed.), DITL (Dictionary of International Terms in Literary criticism), http://www.ditl.info, [date]"
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ÉTYMOLOGIE / Philology (jmg, cdg)
Adj. et subst. masc., (absorde apparu au XIIè siècle), du latin absurdus : «discordant», lui-même de surdus : «sourd, dissonant, incohérent».
La notion se développe en philosophie au XVIIIe siècle. L’application de la notion d’absurde en critique littéraire associée à des auteurs comme Albert Camus, Franz Kafka, Samuel Becket, Eugêne Ionesco est devenue célèbre avec la publication du Mythe de Sisyphe d’Albert Camus, en 1942. («Cette épaisseur et cette étrangeté du monde, c’est l’absurde») et dans le monde anglophone par l’étude de Martin Esslin en 1961, The Theatre of the Absurd.
(jmg, cdg)
ÉTUDE SÉMANTIQUE / Definitions
A. Adjectif
1. Contraire aux lois de la logique. L’épithète qualifie un raisonnement faux dans la forme de son expression ou par rapport au réel.
Contraire à la raison, au sens commun. (V. les articles FAUX, FORME, LOGIQUE, NONSENS, PARALOGISME, RAISON, RÉEL, SYLLOGISME).
(Subjectivement). Caractérise ce à quoi on n’arrive pas à donner du sens.
2. (Selon Dryden). Contraire à la nature, à l’ordre, au bon goût. Disproportionné, difforme, indécent. (V. les articles BAROQUE, BURLESQUE, GOÛT, GROTESQUE).
Les œuvres littéraires modernes ont pu jouer sur les deux formes d’absurde comme adjectif.
3. (Existentialisme). Se dit du monde, de la condition humaine dénués de sens, de justification, de finalité.
B. Substantif
4. (Philosophie. Après Schopenhauer). Absence de raison d’être, de but. Action privée de justification ou de motivation.
Affirmation contraire à la logique (un infini limité, un cercle carré...).
sentiment de l’absurde: Prise de conscience par un sujet d’une absence de motivation ou de justification aux actes passés par lui-même.
absurdisme / absurdism : Attitude philosophique manifestée dans le roman et le théâtre postmodernes soulignant l’isolement et l’aliénation dont souffrent les êtres humains dans un monde sans Dieu dépourvu de sens métaphysique.
L’absurdisme nie l’existence d’un ordre universel, de valeurs transcendantes, de vérités absolues par opposition aux principes traditionnels de l’humanisme.
5. (Histoire littéraire). Mouvement du XXè siècle ayant pour principe que la condition humaine est dénudé, de raison d’être, de finalité, de valeur.
Il a pour représentants principaux au théâtre Albert Camus (Le mythe de Sisyphe, Caligula), Eugène Ionesco (Rhinocéros, Les chaises), Samuel Beckett (En attendant Godot, Molloy), Nathalie Sarraute (Pour un oui et pour un non), Jean Genet, Harold Pinter, Arthur Adamov, N. F. Simpson, et pour le roman Joseph Heller, Thomas Pynchon, Kurt Vonnegut.
Cette absence d’intelligibilité, ce manque de logique engendre le désespoir et l’angoisse inhérents à la condition humaine dans le monde moderne.
absurdistes danois: Groupe de trois écrivains danois de l’après Deuxième Guerre Mondiale présentant une parentée d’inspiration avec Ionesco, Beckett, Adamov: Leif Panduro (1923-1977), Peter Seeberg (1925-), Vily Sørensen (1929-).
(Génologie). Catégorie des genres, formes littéraires ou procédés fondés sur le nonsens et le désenchantement.
Rejet des conventions et de la vraisemblance. Littérature de l’absurde.
théâtre de l’absurde / theater of the absurd. V. l'article THÉÂTRE DE L'ABSURDE.
6. (Rhétorique. Polémique) réduction à l’absurde: Dans une argumentation contre un adversaire, pratique consistant à tirer du système opposé ou d’une proposition contraire des erreurs manifestes, des conséquences qui impliquent la contradiction et se retournent dès lors contre les principes avancés. Cette démonstration, tout indirecte qu’elle est, peut se révéler remarquablement efficace.
(Logique). Le raisonnement par l’absurde part d’une proposition qui est la négation du théorème et l’on en déduit les conséquences qui se trouvent être irrationnelles par elles-mêmes, ou bien en contradiction avec un théorème précédemment établi. Il en résulte que la négation du théorème, point de départ de la déduction, est fausse.
Le théorème est donc vrai en vertu du principe de non-contradiction (ce principe affirme qu’un même concept ne peut être défini, à la fois et du même point de vue, comme A et non moins A) ; il a été démontré indirectement, par la fausseté de sa négation.
Le raisonnement par l’absurde est utilisé toutes les fois que l’on ne peut démontrer directement la vérité d’un raisonnement, en particulier en mathématiques, lorsqu’il est impossible de démontrer directement un théorème. Ce mode de raisonnement n’est possible que si l’on admet, avec la logique classique, qu’entre une proposition et sa négation, il n’y a pas de troisième possibilité ( pour le principe du tiers exclu, v. l’article TIERS EXCLU; pour la démonstration par les conséquences ou le résultat aberrants, v. l’article ABERRANT).
Jean-Marie Grassin et Claude de Grève
CORRÉLATS / Collocations (jmg)
Existentialisme
Nihilisme
ABERRANT/Aberrant,ABSENCE/Absence,ABSURDISME/Absurdism, ACCEPTABILITÉ/Acceptability,ACCEPTATION/Acceptation, ACTE/Act, ACTION/Action, ACT GRATUIT/Free action, ALÉATOIRE/Aleatory; Random, ALIÉNATION/Alienation, AMORALISME/Amoralism,ANGOISSE/Anguish,ANTIHÉROS/Anti-héro, ANTILOGIE/Antilogy, ANTITHÉÂTRE/Anti-theatre, APORIE/Aporia,
BAROQUE/Baroque, BIZARRE/Odd, BURLESQUE/Burlesque,
CATHARSIS,Clerihew,COMIQUE/Comic,CONSCIENCE/Consciousness, CONTRADICTION/Contradiction, CRUAUTÉ/Cruelty, CHLEUASME/Chlevasmos,
DADA;DADAÏSME/Dadaism,DÉCALAGE/Lag;Off-center;Slippage, DÉFAMILIARISATION/Defamiliarization,DÉCONSTRUCTION/Deconstruction, DÉRISION/Derision, DESTIN/Destiny, DÉVIANCE/Deviancy, DÉVIATION/Deviation,
ÉNONCÉ/Sentence;Statement;Utterance,ENTFREMDUNG/Alienation, ERRANCE/Errancy, ÉTRANGE/Strange; ÉTRANGETÉ/Strangeless;Uncanny, ÉTRANGISATION; DÉFAMILIARISATION/OSTRANENIE/Estrangement, EXISTENTIALISME/Existentialism,
FANTASTIQUE/Fantastic, FARCE/Low comedy, FARFELU, FATRAS; FATRASIQUE, FAUX/ False, FAUTE/Lapse, FOLIE/Folly, FOU;FOLIE/Fool ;Mad ; Freak , FORME/Form,
GLISSEMENT/Slippage, GOÛT/Taste, GROTESQUE/Grotesque,
HÉTÉROTOPIE/Heterotopy, HUMOUR/Humour, HUMOUR NOIR/Black humour,
ILLUSION/Illusion, IMMANENCE/Immanence, INCONGRU/Incongruous, INCONGRUITÉ/Incongru, INDÉTERMINÉ; INDÉTERMINATION/Indeterminate ; Indeterminacy, INQUIÉTANT/Unsettling, INSOLITE/Unusual, IRONIE/Irony, IRRATIONNEL/Irrational, INVRAISEMBLABLE/Unlikely ; Improble,
KAFKAÏEN/Kafkaian,
LOGIQUE/Logic,
MANQUE/Lack; Hollow, MÉLANCOLIE/Melancholy, Metaphysical conceit, MOTIVATION/Motivation,
NAUSÉE/Nausea, NÉGATION/Negation, NIHILISME/Nihilism, NON SEQUITUR, NONSENS/Nonsense,
ONIRIQUE/Dreamlike,
PANSÉMIE/Pansemy,PARADOXE/Paradox, PARALOGISME/Paralogism, PATAPHYSIQUE, PESSIMISME/Pessimism, POSTMODERNISME/Postmodernism, PROPOSITION/Proposition,
RAISON/Reason, RAISONNEMENT/Reasoning, RÉEL/Real, RÉALITÉ/Reality, REJET/Rejection, RÊVE/Dream, RÉVOLTE/Revolt,
SATIRE, SENS ; SENTIMENT/Feeling, SIGNIFICATION/Meaning;Sense, SOLIPSISME/Solipsism, SOPHISME/Sophism, SURRÉALISME/Surrealism, SYLLOGISME/Syllogism,
TAEDIUM VITAE, THÉÂTRE DE L’ABSURDE/Theatre of the absurd, TIERS EXCLU/Excluded third,
VÉRITÉ/Truth, VIDE/Blank ; Gap, VRAI/True, VRAISEMBLANCE/Verisimilitude.
NOMENCLATURES / Families of terms
ANGLAIS/English studies, ARTS/Theory and History of art,
CARACTÈRES/Properties, CATÉGORIES GÉNÉRIQUES/Literary kinds, COMIQUE/Funny,
DÉCONSTRUCTION/Deconstructionist criticism,
EFFET/Effect, ESTHÉTIQUE/Aesthetics,
FAUTE/Lapse, FAUX/Falsity, FRANCE/French studies,
LOGIQUE/Logics,
MODERNITÉ/Modernity, MOUVEMENT/Movement,
NONS-SENS/Nonsense,
PÉJORATIF/Pejorative, PHILOSOPHIE/Philosophy, POÉTIQUE/Poetics, POSTMODERNISME/Postmodernism,
REGISTRE/Tone, RHÉTORIQUE/Rhetorical criticism, ROMAN/Novel,
SATIRE/ Mockery, SCANDINAVIE/Scandinavia, SÉMANTIQUE/Semantics,
THÉÂTRE/Drama,
XX/20th century.
MOTS-CLÉS
Absence de cause, Acte gratuit, Aliénation, Alogique, Angoisse, Antihéros, Antilogie, Aporie, Arrabal (Fernando), Attente,
Beckett (Samuel),
Camus (Albert), Catégories génériques, Contradiction, Cruauté,
Déconstruction, Défamiliarisation, Déraisonnable, Désenchantement, Désintégration du langage, Désolation, Dissonant, Doute,
Effet, Entfremdung, Étrangisation, Existentialisme,
Farfelu, Fatras, Faux, Folie, Fou, Fuite,
Génération de l’absurde, Gogol (Nicolaï),
Illogisme, Illusion, Incohérence, Incommunicabilité, Incongru, Ionesco (Eugène), Irrationnel, Isolement,
Jarry (Alfred),
Langage désarticulé, Logique,
Malaise, Métaphysique, Monde incompréhensible, Mythe de Sisyphe,
Nihilisme, Non-sens,
Ostranénie,
Pataphysique, Pessimisme, Philosophie, Postmodernisme, Preuve,
Raison, Raisonnement, Référence, Refus, Registre,
Sagesse, Sarraute (Nathalie), Sartre (Jean-Paul), Satire, Sense, Signification, Sisyphe, Solitude, Solipsisme, Sophisme,
Théâtre de l’absurde,
Vacuité, Van der Bosch (Paul), Vanité.
Keywords
Albee (Edward Franklin), Alienation, Antihero, Antilogy, Aporia,
Cruelty,
Despair, Doubt, Drama, Dryden (John),
Effect, Estrangement, Existentialism, Expectation,
False, Fool,
Kafka (Franz),
Incongruous, Indecorous, Inharmonious, Isolation,
Literary kinds, Logic,
Madness, Mockery, Mrozek (Slawomir),
Nonsense,
Pataphysique, Pinter (Harold), Philosophy, Post-modern, Proof,
Reason, Reasoning, Reference,
Satire, Sens, Silly, Sophism, Suicide,
Theatre of the Absurd, Tone,
Unreasonable,
Wisdom.
ÉQUIVALENTS / Correspondences
Allemand / German : absurd, abgeschmackt, umgereimt, widersinnig. À distinguer du nonsens : unsinn, sinnlos ; Absurdität (subst.) ; absurdes Theater ; ad absurdum führen : « démontrer par l’absurde »
Anglais / English : absurd (adj.) ; the absurd (catégorie) ; familièrement : nonsensical (adj.) ; absurdity, nonsense.
Arabe / Arabic : لبﺤﻤﻟا al muhāl (impensable, impossible) ; ﻒﻠﺨﻟا al khalf, ﺚﺒﻌﻠا al ʻabat.
Chinois / Chinese : hu ngmiū de, yúch nde, huáng miù de, bù hé lúo jì de.
Coréen / Korean : pulhamli, puchor.
Danois / Danish :
Espagnol /Spanish : absurdo ; teatro del absurdo.
Français / French : absurde (adj. et subst. masc.) ; absurdité; théâtre de l’absurde.
Grec / Greek : ἄτοπος atopos, ἄλογως alogôs (voir l’article LOGOS), ἀλόκοτος alokotos ; ἀπαγωγὴ είς τὸ ἀδυνάτον apagôgê eis to adunaton: «preuve par l’absurde».
Hongrois / Hungarian : abszurd, abszurdum.
Italien / Italian : assùrdo ; assurdità; teatro dell’assurdo.
Hébreu / Hebrew :
Japonais / Japanese : フジョウリ ナ fujôri na; kaïta gyutsoo.
Latin : absurdus (adj.); reductio ad absurdum : « réduction à l’absurde » ; probatio per incommodum : « preuve par l’absurde » (Bacon, De Dignit., v).
Néerlandais / Dutch : ongerijmd ; absurd ; absurd drama.
Persan / Farsi :ﻰﻬﺗ tohi (vide).
Polonais / Polish :
Portugais / Portuguese : absurdo, estranho, sem sentido ; teatro do absurdo.
Roumain / Romanian : absurd, absurdidate.
Russe / Russian : adj. : нелепый nelepyj, бессмысленный bessmislennyj, абсурдный absurdnyj, несуразный nesuraznij; subs.: абсурд absurd; абсурдность absurdnost’.
Viêtnamien / Vietnamese :
COMMENTAIRE / Analysis
Ce terme, que les critiques littéraires sont amenés à utiliser, est emprunté à la logique où il désigne un raisonnement formellement faux. Pour le logicien, la proposition (énoncé d’une jugement) possède une structure interne, puisque les significations des différents concepts se trouvent articulés les uns aux autres. La pensée exprimée par une proposition est conçue comme appréciable au point de vue de la connaissance ; il s’y attache donc nécessairement la possibilité d’une option, laquelle se manifeste par une acceptation ou un refus. La notion de proposition implique ainsi celle de valeur logique, l’une restant inconcevable sans l’autre. C’est dire que l’on considère la proposition comme un énoncé pris en bloc, inanalysé, susceptible, en logique dite «classique», de recevoir l’une ou l’autre des deux valeurs logiques : le vrai ou le faux. Mais, on peut concevoir une logique où cet axiome (il n’y a que deux valeurs de vérité différentes : le vrai et le faux) serait remplacé par un axiome prévoyant, par exemple, et parmi d’autres : le vrai, le faux, et l’absurde.
La notion d’absurde est à distinguer de celle de vacuité qui est envisageable à propos de la tautologie ou de la contradiction. Vide signifie en logique : «dénué de contenu», et non «dénué de sens». Si on aligne à la suite les uns des autres une série de symboles du calcul logique, on obtient une formule logique.
Ou bien cette formule ne sera pas conforme aux règles de la syntaxe des symboles, auquel cas il s’agira d’une formule mal formée, comme l’est par exemple la formule : p « q/...p@. Pareille formule est complètement dénuée de sens.
Ou bien, la formule est correctement formée, auquel cas elle signifiera quelque chose. Dans ce deuxième cas, deux possibilités peuvent encore se présenter. Selon que la valeur de la formule est ou n’est pas fonction de la vérité de ses propositions simples, la formule sera : soit synthétique, soit analytique (tautologique ou contradictoire). Dans le cas où la formule est analytique, elle n’apprend rien sur le réel : elle est vide de contenu. Mais cette formule n’en a pas moins un sens, contrairement à la formule incorrecte : simplement le sens n’est pas conforme à la réalité ou à la vérité. La pratique de l’absurde dans un discours qui se veut par définition logique mène à la crise voire à la désintégration du langage. En littérature, c’est dans le domaine comique que l’absurde est souvent pratiqué. Étienne Souriau observe que «c’est une théorie fréquemment soutenue que le comique résulte de la découverte subite d’une absurdité d’abord cachée» (Les 200 000 situations dramatiques, Paris : Flammarion, 1950, p. 11).
L’absurde au théâtre, inauguré par La Cantatrice chauve, (1950), la première pièce d’Eugène Ionesco, se fonde résolument sur la notion d’absurde telle qu’elle est envisagée en logique : la forme est en délire comme dans la formule logique (dénuée de sens) précitée. Mais, ce genre se fonde aussi sur le spectacle total prôné par Antonin Artaud.
Au théâtre, la crise du langage se manifeste aussi -et entre autres- dans Los soldades (1952) et Los hombres del triciclo (1953) (en français sous le titre Le tricycle) de Fernando Arrabal, et dans l’Acte sans paroles (1957) de Samuel Beckett.
«Un des recours [de Tchekhov] pour supporter l’absurde est l’humour. Présent dans chaque oeuvre, chaque lettre, chaque note, l’absurde chez Tchekhov est à la fois comique et tragique. L’auteur regarde ainsi la vie en face et perçoit le nonsens un peu plus lucidement que le commun des mortels. Il trouve burlesque ce qui devrait être terrifiant et devient sinistre devant un moment heureux. Chez lui, la limite entre le grave et le léger, le comique et le tragique devient imperceptible.» ( Roger Grenier, Regardez la neige qui tombe).
L’absurde dans ce sens ne s’est pas manifesté seulement au théâtre, ni seulement au XXe siècle. Ainsi, la célèbre nouvelle de Gogol, Nos (Le Nez), publiée en 1839 peut servir d’exemple de jeu sur l’absurde dans son narré comme dans son expression. Le narrateur présente un enchaînement d’événements auxquels aucun esprit sensé ne peut trouver de lien logique : un barbier trouve le nez d’un de ses clients dans son pain ; celui-ci jette le nez dans la Néva ; le client, le major Kovaliov se voit privé de nez «sans rime ni raison» ; il rencontre son organe transformé en Conseiller d’État ; un gendarme lui rapporte l’organe ; après de vains efforts pour le recoller, le major retrouve celui-ci à sa place. Le langage, à travers les dialogues, notamment, souligne le caractère insensé, dépourvu de logique des situations: ainsi, lors d’une rencontre, le nez-Conseiller d’État ne répond qu’en termes de hiérarchie administrative, déplaçant le problème sur un autre plan que la perte fâcheuse d’un organe pour son interlocuteur.
La notion d’absurde s’est introduite dans la littérature depuis qu’Albert Camus, dans le Mythe de Sisyphe (1942) a ainsi qualifié la condition humaine. Celui-ci analyse la tension qui surgit de la détermination de l’homme à trouver un sens au monde et de la résistance qu’oppose le monde à cette aspiration : «l’absurde naît de cette confrontation entre l’appel humain et le silence déraisonnable du monde» (Essais, Pléiade, pp. 117-118) ou encore «L’absurde, c’est la raison lucide qui constate ses limites» (p. 134). Le terme est devenu un lieu commun depuis que Martin Esslin l’a employé en 1970 pour désigner certains dramaturges d’après la Deuxième Guerre mondiale, tels que Beckett, Ionesco, Pinter, qui rejetaient les techniques de représentation du théâtre réaliste au profit d’une mise en scène et d’un appareillage fantaisistes. Depuis, le terme a été appliqué à certains romans comme ceux de Samuel Beckett, associés au Théâtre de l’Absurde. Camus lui-même citait des romans comme Die Verwandlung (La Métamorphose) (1913-1915), Der Prozess (Le Procès) (1925) et Das Schloss (Le Château) (1926) de Kafka comme illustrations de l’absurde, les héros ou anti-héros, Grégoire, Joseph K., étant entraînés sans raison dans un engrenage sans issue. Toutefois, un romancier et critique comme Milan Kundera a pu refuser cette assimilation de Kafka à un philosophe de l’absurde (Les Testaments trahis, Paris : Gallimard, 1993, p. 58). Le roman de Camus, l’Étranger, paru peu avant son essai, a pu être considéré, eu égard au meurtre gratuit sur lequel il est centré, comme une application anticipée des idées du Mythe de Sisyphe (par exemple par Sartre). Mais ce sobre récit est trop ouvert pour être réduit à cette interprétation.
Dans Rhinocéros (1959), Ionesco illustre bien une variante de la définition de l’absurde par Camus : «Ce malaise devant l’humanité de l’homme même, cette incalculable chute devant l’image de ce que nous sommes, cette nausée comme l’appelle un auteur de nos jours (Sartre), c’est aussi «l’absurde» (p.108). Le dramaturge met en scène la métamorphose des habitants d’une petite ville en rhinocéros, la première transformation, phénomène inexplicable, entraînant toutes les autres par conformisme. Il montre comment, ce qui apparaissait d’abord comme «inouï» devient la norme, un retour souhaitable à la nature aux yeux de presque tous. Face à cette barbarie (qu’on peut interpréter d’un point de vue politique ou de façon universelle) seul résiste Bérenger qui, dans son monologue final s’affirme comme «être humain», le «dernier homme». End game (Fin de partie) de Samuel Beckett se déroule dans un monde de désolation, comparable aux romans qui évoqueront l’après Holocauste. Une tendance absurde s’est également manifestée dans la science-fiction : J.C. Ballard, Kurt Vonnegut Jr., Harlan Ellison, Brian Aldiss, et Thomas Disch. C’est dans ce sens que l’on parle d’absurdisme.
Au syntagme art de l’absurde, Étienne Souriau préférait substituer des termes tels que insolite, bizarre, fantastique, onirique, etc. Il ouvrait déjà une discussion possible sur la notion d’absurde appliquée à la littérature : «Dans une acception récente, venue de l’existentialisme, on a appelé absurde un monde considéré comme privé de signification et de justification. Aussi, a-t-on nommé littérature de l’absurde, les uvres dont l’auteur a cherché à mettre en évidence un tel aspect de la réalité. Bien entendu, ce n’est pas là un terme d’esthétique, ne concernant pas l’uvre en tant qu’œuvre d’art, mais l’idée philosophique qui dans cette oeuvre prend l’art ou la littérature comme véhicule. Il n’y a d’esthétique de l’absurde dans cette littérature, que dans la mesure où les œuvres littéraires procédant à cette inspiration en reçoivent les caractères esthétiques particuliers, ce qui peut être discuté.» (Op. cit, p.12).
Marcel De Grève†
Rijksuniversiteit Gent
Bibliographie / References
Beideger, Marc.– Contradiction et nouvel entendement.– Paris ; Bruxelles ; Montréal : Bordas, 1972.
Benoit, Jean-Marie.– Tyrannie du Logos.– Paris : Minuit, 1975.
De Grève, Marcel.– Cours de logique.– Bruxelles : École Royale Militaire, 1965.
Dopp, Joseph.– Notions de logique formelle.– Louvain : Publications universitaires ; Paris : Béatrice Nauwelaerts, 1965.
Eley, Lothar.– Metakritk der formalen Logik. Sinnliche Gewissheit als Horizont der aussagen Logik und elementaren Prädikatenlogik.– Den Haag: Nijhoff, 1969.
Esslin, Martin.– The Theater of the Absurd.– London : Methuen, 1961, 1974.
Au-delà de l’absurde, trad. de l’angl. par Françoise Vernan.– Paris : Buchet/Chastel, 1970.
Husserl, Edmond.– Logische Untersuchungen.– Den Haag : Nijhoff, 1975.
Sartre, Jean-Paul.– L’être et le néant.– Paris : Gallimard, 1943.
Sartre, Jean-Paul.– La nausée.– Paris : Gallimard, 1938.