ACCEPTABILITÉ / Acceptability







Marcel De Grève

Édité, appareillé et complété par Jean-Marie Grassin

Modifié 29 mai 2007

Par GG



ÉTYMOLOGIE / Philology

Le terme français (subst. fém.) date de 1960, sur l'adj. acceptable, issu lui-même du latin acceptare, de accipere : «recevoir, accueillir».



ÉTUDE SÉMANTIQUE / Definitions

1. (Linguistique). Caractère d'une phrase que l'on peut accepter comme étant signifiante.

Jugement porté sur un énoncé fondé sur sa conformité aux règles et conventions.

2. (Critique littéraire). Caractère d'un texte de poésie ou de fiction théâtrale ou romanesque qui est accepté dans la mesure où la fonction poétique de la littérature peut l'emporter sur la fonction référentielle... On peut comparer l'acceptabilité d'un énoncé, poétique notamment, avec son acceptabilité grammaticale ou non. On peut ainsi apprécier les effets esthétiques d'écarts dotés d'une littérarité très forte. Ce qui est vraisemblable ou acceptable dans un texte littéraire ne le serait pas toujours dans la réalité : l'acceptabilité constitue ainsi un critère de littérarité.

3. (Rhétorique). Aptitude d'un discours à convaincre. La vérité judiciaire ne se confondant pas avec une réalité objective ou abstraite, n'est reçu comme vrai que ce dont un sujet peut se convaincre ou convaincre un interlocuteur au moyen de la persuasion, de la délibération, de l'argumentation, de la dialectique.

JMG

CORRÉLATS / Collocations

ABSURDE/Absurd, ACADÉMIE/Academy, ACCEPTABILITÉ/Acceptability, ADÉQUATION/Adequacy, AMBIGUÏTÉ/Ambiguity, Appropriateness - ; Felicity conditions, APPROPRIATION/Appropriation, APTITUDES/Capacities, ATTENTE/Expectation,



BIENSÉANCE/Bienseance,



CIRCONSTANCE/Circumstance, CODE/Code, COHÉRENCE/Coherence ; Consistency, COHÉSION/Cohesion, CONGRUENCE/Congruence, CONTRAT/Contract, CONVENTION/Convention, CONVENANCES/Properties, CONTEXTE/Context,



DÉVIATION/Deviation, DICTIONNAIRE/Dictionary,



ÉCART/Gap, ENCHÂSSEMENT/Embedding, ÉNONCÉ/Utterance ; Statement ; Sentence,



FICTION/Fiction, FONCTION/Function, FONCTIONS DU LANGAGE/Fonctions of language,



GRAMMAIRE/Grammar, GRAMMATICALITÉ/Grammaticality,



HORIZON D'ATTENTE/Horizon of expectation,



INTERPRÉTABILITÉ/Interpretability, INTERPRÉTATION/Interpretation,



JUGEMENT/Judgment,



LÉGITIMATION/Legitimation, LITTÉRARITÉ/Literariness,



NIVEAU DE LANGUE/Language level, NORME/Norm,



PERFORMANCE/Performance, PERTINENCE/Relevance, POÉTIQUE/Poétics, PURISME/Purism,



REGISTRE/Register, RÈGLE/Rule, RELATIVITÉ/Relativity,



SITUATION/Situation, STYLISTIQUE/Stylistics, Suspension of disbelief,



UNIVOCITÉ/Univocity,



VÉRITÉ/Truth, VRAISEMBLANCE/Verisimilitude.



NOMENCLATURE / Familly of terms

APTITUDES/Capacities, AXIOLOGIE/Value systems,

CARACTÈRES/Properties, CHOMSKY (Noam), COGNITIF/Knowledge, COMMUNICATION/Communication,

DÉVIATION SÉMANTIQUE/Semantic deviation,

GRAMMAIRE/Grammar,

LINGUISTIQUE/Language, LITTÉRARITÉ/Literariness, LOGIQUE/Logics,

POÉTIQUE/Poetics, PRAGMATIQUE/Pragmatics, PROPP (Vladimir), PSYCHOLOGIE/Psychology,

RÉCEPTION/Reader-response, RHÉTORIQUE/Rhetorical criticism,

SÉMANTIQUE/Semantics, SÉMIOLOGIE/Semiology and semiotics, STYLISTIQUE/Style.



MOTS-CLÉS

Aptitude, Axiologie,

Conformité,

Grammaticalité,

Interprétabilité,

Linguistique,

Propp (Vladimir),

Réception,

Sémiologie, Sémiotique,

Tolérance,

Vraisemblance.



Keywords

Chomsky (Noam),

Grammaticality,

Interpretability,

Language,

Property, Propp (Vladimir),

Reader-response,

Semiology, Semiotics,

Value systems, Verisimilitude.



ÉQUIVALENTS / Correspondences

Allemand : Akzeptabilität, Akzeptanz, Annahme.

Anglais : acceptability.

Arabe :

Chinois :

Espagnol : aceptabilidad.

Français : acceptabilité.

Grec :

Italien : accettabilità.

Hébreu :

Hongrois : elfogadhatóság.

Japonais :

Latin :

Néerlandais :

Polonais : akceptowalno.

Portugais : aceitabilidade.

Russe : priemlemost' .

Suédois : acceptabilitet (-en).

Vietnamien :



COMMENTAIRE / Analysis

La notion d'acceptabilité appartient à la terminologie introduite par la grammaire générative et transformationnelle. Comme celles de structure profonde, de structure de surface, de compétence ou de performance, elle offre de nouvelles pistes d'investigation à l'étude de textes littéraires. Il est, en effet, apparu que cette notion, quelque spécifique qu'elle soit d'une théorie linguistique donnée, est exploitable par la stylistique en vue d'analyser le détail textuel.

En grammaire générative, l'acceptabilité appartient à l'étude de la performance et désigne un énoncé qui, à un niveau donné, peut être jugé acceptable dans une situation et un contexte également donnés, même si sa grammaticalité est douteuse, même si elle est résolument agrammaticale, si elle ne répond pas à la forme canonique: SN1 + SV + SN2 = Syntagme nominal 1 + Syntagme verbal + Syntagme nominal 2.

La notion d'acceptabilité se distingue donc de la notion de grammaticalité, et dans une certaine mesure s'y oppose. En français, par exemple, l'interjection: «T'occupe!» est résolument agrammaticale, d'autant qu'elle signifie exactement le contraire («Ne t'en occupe pas!») de ce qu'elle affirme. Elle est pourtant acceptable, et régulièrement acceptée dans une situation et dans un niveau de langue donnés.

L'acceptabilité d'un énoncé connaît des degrés, dans lesquels interviennent bon nombre de facteurs qui n'ont aucun rapport avec la grammaticalité. Le degré d'acceptabilité peut varier en fonction des circonstances de la performance, telles que la rapidité du débit, l'absence ou la présence de bruit, le degré d'attention, la limitation de la mémoire ou le degré d'intuition linguistique de l'interlocuteur, lequel peut, bien évidemment, être le lecteur, la pratique qu'a ce dernier du niveau de langue dans lequel se situe l'énoncé, etc.

Pour illustrer la notion d'acceptabilité, Chomsky, dans Aspects of Theory of Syntax (Cambridge, Mass. 1965), lui-même donne l'exemple suivant : 1) I called up the girl who lives there, énoncé plus acceptable que 2) I called the girl who lives there up, le degré d'acceptabilité de l'énoncé 2 étant inférieur à son degré de grammaticalité. Galisson et Coste signalent même un exemple d'énoncé d'enchâssement (auto-enchâssement) parfaitement grammatical et qui doit être considéré comme tout à fait inacceptable: «La souris que le chat que le chien poursuivait essayait d'attraper s'est échappée» (Dictionnaire de didactique des langues, Paris : Hachette, 1976). Cet exemple d'énoncé devenu indéchiffrable à cause d'une récursivité outrée, est une autre preuve, s'il en fallait, que l'acceptabilité relève de la performance, alors que la grammaticalité relève de la compétence.

À la question de savoir si cette notion d'acceptabilité peut être profitable à une étude de nature littéraire, il peut sans hésitation être répondu par l'affirmative. Le nombre d'énoncés acceptables en poésie, par exemple, est considérable, qui ne seraient pas acceptables dans le code parlé. Les poèmes de Mallarmé en regorgent, tel le sonnet «Le Pitre châtié» dès la première strophe : «Yeux, lacs avec ma simple ivresse de renaître/ Autre que l'histrion qui du geste évoquais/ Comme plume la suie ignoble des quinquets, / J'ai troué dans le mur de toile une fenêtre» (Pléiade, p. 31). On peut citer également de nombreux vers du poème d'Apollinaire «Zone», tels ceux-ci: «Pupille Christ de l'œil/ Vingtième pupille des siècles il sait y faire/ Et changé en oiseau ce siècle comme Jésus monte dans l'air» (Alcools, Paris: Gallimard, 1976, p. 9).

D'une manière générale, en effet, on peut considérer que si, comme le prétend Jakobson, la fonction poétique consiste à mettre en valeur le message pour lui-même, il doit arriver plus d'une fois que le scripteur tienne compte, en écrivant, de l'aptitude de son futur lecteur à générer deux phrases à structure de surface identiques à partir de structures profondes différentes, ou vice-versa. D'un point de vue stylistique, une déviation sémantique pourra devenir une image, une métaphore. Auquel cas, comme dit R. Kochmann, «il serait parfois imprudent de croire que l'ambigu n'est équivoque qu'à première vue et d'imaginer qu'en surmontant l'ambivalence par une lecture hâtivement synthétique, on fait retrouver au texte l'univocité rassurante de la communication banale» (p. 341). Cela reviendrait à amputer le texte de ses qualités littéraires, de sa littérarité. Car même si alors le texte se redécouvrait authentiquement univoque, il s'agirait d'une univocité factice, d'une lecture hautement discutable dans la mesure où elle ferait fi du caractère global du message. Autrement dit, comme l'explique encore R. Hochmann, ce serait «désamorcer la force spécifique de l'œuvre lue en rapportant trop vite les "doubles sens" à la monovalence de l'ordre langagier le plus commun» (ibid.).

Soit ce vers de Paul Éluard, cité par Kochmann: «Mais j'aime justement». Le dernier mot y est à la fois l'adverbialisation de «avec justice» (ou de «avec justesse») et un adverbe de phrase voisin de «précisément», la simultanéité sémantique correspondant non à une conciliation, mais à une contradiction. Supprimer cette contradiction reviendrait à abroger la littérarité du texte: l'ambiguïté n'a pas le même statut dans un code littéraire que dans le code d'un message univoque.

Tout compte fait, l'usage que fait l'écrivain de la possibilité d'élargir l'acceptabilité d'un mot ou d'un énoncé correspond à une mise en application d'une tolérance que lui accorde ce qu'on pourrait qualifier de «légalité langagière». À cet égard, R. Kochmann observe, non sans pertinence, qu'«il convient peut-être de souligner que ce qui, dans l'emploi du code à des fins «créatrices» relève d'une antisocialité fondamentale, se situe en fin de compte au niveau de l'arrangement verbal, plutôt qu'au niveau de la «thématique» du «contenu», voire qu'à celui du «vécu» de l'auteur» (pp. 343-344). N'est-ce pas pour cette raison que les règles de la grammaire générative et transformationnelle sont des règles «sociales» prégnantes ?

Marcel De Grève

Rijksuniversiteit Gent



Bibliographie / References

Chomsky, Noam.- Aspects of the Theory of Syntax.- Cambridge, Mass., 1965.

Dean, Gary.- Strategies and Structures. The Processing of Relative Clauses.- Amsterdam; Philadelphia : J. Benjamin, 1986.

Galisson, Robert ; Coste, Daniel.- Dictionnaire de didactique des langues.- Paris : Hachette, 1976.

Hutton, C. M.- Abstraction and Insistance. The Type-Spoken Relation in Linguistic Theory.- Oxford : Pergamon Press, 1990.

Kochmann, R.- «Stylistique et acceptabilité», in : Le français moderne, 1970, n°3, pp. 338-344.

Ruwet, Nicolas.- Introduction à la grammaire générative.- Paris : Plon, 1967.