ACMÉISME / AKMEIZM /Acmeism
Anne Faivre Dupaigre
Édité et appareillé par Jean-Marie Grassin
Modifié le 25 mars 2005
Par MD
© Vita Nova ( vitanova@ditl.info )
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ÉTYMOLOGIE / Philogogy
Formé sur le grec ἀκμή akmè, dont la racine ἀκ- ak- se réfère à tout ce qui est aigu, pointu, et qui désigne, dans les biographies des Anciens, le point culminant de la courbe décrite par la carrière du grand homme dont on raconte la vie. De là le sens d'«apogée» pris par ce mot.
ÉTUDE SÉMANTIQUE / Definitions
Mouvement littéraire russe entre 1910 et 1920 autour de la revue Apollon fondé sur l'idée d'un épanouissement du potentiel poétique inhérent au monde des réalités sensibles en réaction contre le symbolisme et le mysticisme poétique. Le lieu de cet épanouissement est le poème utilisant un vocabulaire simple et concret, dans lequel se trouve porté à son apogée tout ce que le monde d'ici-bas recèle de poésie cachée. Le régime soviétique lui reproche son engagement social.
CORRÉLATS / Collocations
ACMÉ/Acme, ADAMISME/Adamitism ; Adamism, AVANT-GARDE/Vanguard,
CLARISME/Clarism, CLARTÉ/CLARITAS/Clarity, CORPS/Body,
FUTURISME/Futurism,
IMAGISME/Imagism,
NÉOCLASSICISME/Neoclassicism,
ORIGINE/Origin,
POÉTIQUE COGNITIVE/Cognitive poetics,
RÉALISME/Realism, RÉALITÉ/Reality,
SYMBOLISME/Symbolism.
NOMENCLATURES / Family of terms
AVANT-GARDES/Vanguards,
COURANTS/Currents,
EUROPE/European studies,
MOUVEMENT/Movement
PHILOSOPHIE/Philosophy, POÉSIE/Poetry, POÉTIQUE/Poetics,
RELIGION/Spirituality, RUSSIE/Russian studies,
ÉTATS-UNIS/USA,
XXè SIÈCLE/20th century.
MOTS-CLÉS
Akhmatava (A.)
Courants,
Gorodetsky (S.), Gumilgov (N.),
Kuzmin (M.)
Mandelstan (G.),
Poésie,
Réalisme.
Keywords
Currents,
Imagism,
Poetry,
Realism.
ÉQUIVALENTS / Correspondences
Allemand / German : Akmeismus.
Anglais / English : acmeism.
Arabe / Arabic : ﺔىﻠﺴﻷا ﺔﻋزﻨﻠا alnaz’atu al asliyya; ﺔﻴﻤﻜ ﻷا ﺔﻋزﻧ naz’atu alakmiya.
Chinois / Chinese :
Coréen / Korean :
Danois / Danish :
Espagnol /Spanish : acmeísmo.
Français / French : acméisme.
Grec / Greek : ἀκμή.
Hongrois / Hungarian :
Italien / Italian : acmeismo.
Hébreu / Hebrew : םזימקא aqmeism.
Japonais / Japanese :
Latin :
Néerlandais / Dutch : acmeïsme.
Persan / Farsi :
Polonais / Polish :
Portugais / Portuguese : acmeísmo ( Relativo ao movimento do futurismo modernista, tem origem no nome do autor russo Akhmátova, que recusava idéias das vanguardas em prol da linguagem simples, clara e usual ). V. Futurismo.
Roumain / Romanian :
Russe / Russian : акмеизм akmeizm.
Viêtnamien / Vietnamese :
COMMENTAIRE / Analysis
Le mouvement acméiste prend naissance en Russie au début des années dix du XXe siècle, en réaction contre le symbolisme qui avait dominé jusque là l'ensemble de la vie littéraire. La crise du symbolisme russe devient évidente en 1910 : les dissensions internes au mouvement s'affirment et la production se stérilise. De jeunes poètes, soucieux de se démarquer de leurs aînés, se réunissent alors à l'initiative de Nikolaï Goumiliov et Sergueï Gorodetsky pour fonder la «Corporation des Poètes». Le groupe ainsi nommé se réunit pour la première fois le 20 octobre 1911, à Saint-Pétersbourg. Sa composition restera toujours assez mouvante en nombre, et hétérogène quant aux options poétiques de ses membres. Disloqué au début de la guerre de 14, le groupe se reconstituera une première fois, brièvement, durant l'hiver 1916-17, puis une dernière fois trois ans plus tard, en 1920, pour peu de temps là aussi. C'est de la première «Corporation des Poètes», celle de 1911, que naît le mouvement acméiste. Le nom même de «corporation» fournit déjà des indications sur certaines caractéristiques du nouveau mouvement. Il s'agit pour les poètes, en usant de ces dénominations, de se référer aux structures associatives des sociétés d'Ancien Régime, la société française notamment. Ils entendent vraisemblablement évoquer en fait les artisans médiévaux, tant ils sont fascinés par le Moyen Age des pays occidentaux. En même temps, ils affirment que la tâche première du poète n'est pas de se transformer en mage, en mystique, comme le font volontiers certains symbolistes, mais de se poser en artisan du verbe soucieux de s'acquitter au mieux des tâches que lui propose la poésie de son temps.
Au printemps 1912, on en vient à se rendre compte qu'est apparu, à l'intérieur de la «Corporation des Poètes», un nouveau courant poétique distinct de tout ce qui existe déjà, et l'on décide de lui trouver un nom. On hésite alors entre «adamisme» et «acméisme». La première dénomination, qui fait référence au premier homme, Adam, montre que le nouveau mouvement entend exprimer, selon le manifeste de Goumiliov intitulé L'héritage du symbolisme et l'acméisme, «un regard mâlement ferme et clair sur la vie», autrement dit un regard posé sans arrière-pensée sur les choses du monde terrestre acceptées telles qu'elles se présentent à l'expérience humaine. La seconde dénomination, «acméisme», qui a finalement prévalu, vient du mot grec akmè. Goumiliov en tire la définition suivante: «degré suprême d'une chose, floraison, épanouissement» (Ibid.). Il s'agit par là d'exprimer le fait que l'acméisme veut accorder un maximum de réalité et de valeur poétique aux choses et aux faits d'ici-bas, qui sont destinés à manifester leur plein épanouissement dans l'oeuvre qui les considère pour eux-mêmes sans les réduire à n'être que le simple reflet ou symbole de réalités supérieures considérées comme plus réelles. Le monde sensible est, pour les acméistes, porteur de sens par lui-même et le rôle du poète est de déceler le potentiel poétique inhérent à chaque chose, fût-ce la plus ordinaire, pour le porter à son apogée dans le poème. Ce faisant, c'est la réalité existentielle du monde d'ici-bas tout entier dont il constate qu'elle se présente déjà à son apogée dans tout ce qui s'offre à la connaissance sensible. En 1913, le terme d'«acméisme» s'est définitivement imposé. Quant aux représentants de ce mouvement, ils ne sont à proprement parler que six : Nikolaï Goumiliov, Sergueï Gorodetsky, Ossip Mandelstam, Anna Akhmatova, Mikhaïl Zenkievitch et Vladimir Narbout. Six qui se réclament explicitement de l'acméisme et en adoptent sans réticences les principes. Mais l'influence qu'ils exercent dépasse ce cercle étroit et s'étend sur nombre de poètes de leur génération et des générations suivantes. Aussi la destinée de l'acméisme dépasse-t-elle celle de la petite association qui s'est constituée en 1912 au sein de la «Corporation des Poètes» et qui disparaît en même temps que celle-ci, lors de la guerre, du moins en tant que groupe constitué.
Ce qui unit, au départ, les six poètes acméistes, est la reconnaissance commune de principes littéraires et philosophiques. Contre la formule a realibus ad realiora, «du réel vers le plus réel», par laquelle Viatcheslav Ivanov résume l'attitude symboliste qui consiste à rechercher en toutes choses un reflet de l'au delà et contribue en fin de compte à dévaloriser les réalités sensibles au profit des réalités supérieures d'un monde d'idées pures conçu selon le modèle platonicien, les acméistes proclament l'amour du monde d'ici-bas, du réel concret. Au platonisme des symbolistes, qui ouvre la poésie à toutes les exagérations du mysticisme, de la théosophie, du spiritisme, ils opposent une sorte de nominalisme qui entend considérer les phénomènes pour eux-mêmes, individuellement, chaque chose ayant une valeur propre du fait de sa seule existence, et non pas en fonction de réalités extra-sensibles. A la perspective verticale des symbolistes se substitue une perspective horizontale. L'au-delà sera dévoilé à chacun le jour de sa mort. Aussi n'est-ce pas au poète de s'en préoccuper. Sa mission est autre: elle consiste à déceler les rapports secrets qui unissent les choses du monde terrestre, à déchiffrer celui-ci comme une démonstration logique où toutes choses sont liées, du fait de leur appartenance commune au temps et à l'espace. La perspective horizontale adoptée par les acméistes est celle que dessinent les liens qui, unissant entre elles les réalités d'ici-bas, font du réel sensible un ensemble cohérent et intelligible. Ce qui permet d'élaborer une oeuvre dont la fonction soit d'être architecture: ensemble d'éléments dont chacun a un poids et des qualités propres, qui entrent les uns avec les autres dans un jeu d'interactions réciproques d'où surgit l'unité d'un édifice porteur de signification. Par la construction architecturale de leur oeuvre, les acméistes entendent conjurer le non-être, le vide, le chaos que les symbolistes percevaient avec tant d'acuité et par quoi ils se laissaient fasciner. Si les acméistes se veulent architectes, c'est que les symbolistes, eux, se voulaient musiciens.
Quant au matériau de base de la construction, c'est le langage. La conception qu'en ont les acméistes demeure dans la tradition classique. Le mot est une entité historiquement constituée dont le ou les sens, bien définis, se font lire de façon immédiate derrière la forme sonore qui les matérialise. Pas de flou sémantique comme chez les symbolistes, où «rose» veut aussi bien dire «fleur» que «jeune fille», «amour» etc. La référence des acméistes est la langue populaire, dans laquelle les signifiés sont identifiables avec précision. L'originalité de l'acméisme est de refuser la distinction traditionnelle entre la forme du mot et son contenu. Le sens rationnel n'est pas un contenu, il est une forme au même titre que la structure phonétique, et l'ensemble présente une unité organique : telle est la conception que Mandelstam développe dans son manifeste de 1913 Le matin de l'acméisme. Cette perception de la nature organique de ce qu'il appelle «le mot en tant que tel» lui permet d'opposer l'acméisme au symbolisme, pour lequel le sens propre du mot est déprécié au profit d'un sens irrationnel suggéré par les images symboliques et la musique : pour l'acméisme, c'est du mot pris dans son intégralité, forme constituée par l'union du son et du sens, que naît l'effet poétique. Le sens rationnel participe au même titre que la forme sonore à la création du sens poétique. De la même façon, l'acméisme s'oppose au futurisme qui, dissociant le sens, pris comme contenu, des autres éléments du mot, considérés comme forme autonome, manipule à son gré cette dernière dans le but de créer un «langage transmental» dans lequel les nouvelles combinaisons formelles établies de façon arbitraire par le poète sont censées produire de nouveaux sens, puisque le sens-contenu est subordonné à la forme-contenant. Manipulations impensables pour le poète acméiste qui considère que le sens rationnel tel que nous le transmet l'histoire de la langue est un élément constitutif du «mot en tant que tel».
Les poètes acméistes se sentent appelés à la liberté dans le respect et l'acceptation du réel. Aussi gardent-ils leur individualité créatrice même si, stylistiquement, un certain nombre de points leur sont communs. Notons pour commencer l'importance que tient la métaphore dans leur poésie. Cela est un héritage symboliste qu'ils n'ont jamais songé à récuser : ce qu'ils refusent en effet n'est pas le symbole en tant que tel, mais bien la dictature du symbole instaurée par leurs prédécesseurs. La démarche acméiste consiste donc à accepter pleinement l'expression métaphorique, car il ne saurait y avoir de véritable poésie sans cela, mais les poètes affirment leur volonté de maintenir l'équilibre entre le réel et l'idéal, et leurs métaphores sont souvent inversées par rapport à celles de leurs prédécesseurs : ce n'est plus la réalité triviale qui se trouve haussée au niveau de l'idéal, mais au contraire les objets «idéaux» se voient comparés aux objets du monde quotidien. Dans le poème de 1912 qui marque son passage à l'esthétique acméiste, Mandelstam construit ainsi une métaphore qui, partant de la lune, aboutit à un banal cadran d'horloge : «Non, ce n'est pas la lune, mais un clair cadran / Que je vois briller (...)». Ce primat de la métaphore, fût-elle inversée, permet à l'acméisme de ne jamais verser dans le naturalisme. C'est bien le monde d'ici-bas qui transparaît derrière ces poèmes, mais un monde spiritualisé qui laisse place à l'expression des sentiments les plus ténus, comme chez Akhmatova, à la quête de l'absolu et de la transcendance, comme chez Goumiliov, ou à celle d'une culture universelle, comme chez Mandelstam. Et ces réalités sont toujours dites dans des formes classiques d'expression et de versification. Les acméistes ne respectent pas seulement les mots tels que l'histoire de la langue les leur a légués, mais aussi la syntaxe et les mètres poétiques forgés par la tradition de leurs prédécesseurs depuis Pouchkine. Dans cette fidélité, chacun d'eux laisse libre cours à ses caractéristiques originales et à son développement propre. On peut ainsi distinguer chez Goumiliov un exotisme teinté de recherche spirituelle, chez Akhmatova un lyrisme profond empreint de renoncement, chez Mandelstam un réalisme idéalisé par la musique et la philosophie, pour ne parler que des trois acméistes qui ont laissé la trace la plus profonde dans la poésie russe .
L'acméisme est un mouvement original dans la poésie russe comme dans la poésie universelle, même si l'on peut déceler en lui la convergence de différentes influences. La fidélité des acméistes aux formes classiques, leur souci de beauté formelle et leur refus de subordonner la poésie à ce qui lui est extérieur, qu'il s'agisse de mystique ou de politique, en fait des tenants de l'Art pour l'Art, dans la ligne de Théophile Gautier. De fait, Goumiliov, dans son manifeste de 1913, place le nouveau mouvement sous le patronage du poète français, auquel il associe les noms de Shakespeare, Rabelais et Villon, ce qui montre son désir de s'insérer dans ce courant de la littérature universelle qui a célébré la vie terrestre sous toutes ses formes. De façon plus précise, si l'on cherche une parenté de l'acméisme avec des mouvements littéraires qui lui soient proches dans le temps, on pense aux parnassiens français. Zenkievitch est à maints égards proche d'un Leconte de Lisle. Quant au mouvement acméiste dans son ensemble, en tant que révolte contre le tout-puissant symbolisme, on peut le rapprocher de l'éphémère «Ecole romane» fondée en 1891 par Jean Moréas en France, avec cette différence que l'acméisme a connu une fortune plus glorieuse et plus durable. Enfin, l'intimisme propre à Akhmatova la place dans la lignée d'Henri de Régnier et Francis Jammes, connus et traduits en Russie à cette époque. Tout cela fait de l'acméisme, en dépit du nombre restreint de ses représentants, un mouvement dont l'impact et la réception sont très larges, un mouvement susceptible de toucher poètes et critiques du monde entier, de la Russie et l'Ukraine aux USA en passant par Israël, les pays de langue germanique et la France. Il n'est que d'évoquer pour s'en convaincre la prédilection du poète suisse Philippe Jaccottet pour l'un des plus grands acméistes, Ossip Mandelstam.
Anne Faivre Dupaigre
Université de Poitiers
Bibliographie / References
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Faivre Dupaigre, Anne.– Genèse d'un poète. Ossip Mandelstam au seuil du XXe siècle.– Valenciennes : Presses Universitaires de Valenciennes, 1995, pp. 11-58.
Faivre Dupaigre, Anne.– «Acméisme russe et Moyen Âge occidental» in : Revue de littérature comparée.– 1987, pp. 47-67.
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