ACROSTICHE / Acrostic

Marcel De Grève✝

Modifié le 25 mars 2005

Par MD





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ÉTYMOLOGIE / Philology

Subst. masc. français; 1582, en anglais acrostic, 1587, du grec ἀκροστιχίς, composé de ἄκρος: «extrême; élevé» et de στίχος: «vers».



ÉTUDE SÉMANTIQUE / Definitions.

1. (Poésie; versification). Suite de vers, petit poème dont les lettres initiales (abécédaire), médianes (mésostiche), ou finales (téléstiche et acrotélenton) lues verticalement, forment un mot, un nom propre, un mot-clé ou une phrase manifestant le sujet du poème, ou désignant l’auteur ou le dédicataire. Acrostiche simple, double, triple.

Villon a signé la «ballade pour prier Notre Dame» par un acrostiche dans la dernière strophe.


2. Jeu graphique qui se rapproche du carré magique, puis des mots croisés, comme dans l’acrostiche carré.


3. (XVIIIe siècle). Poème abécédaire/Abecedarian poem.


4. (Vieux, XVIIIe siècle). Début ou fin d’un vers.


CORRÉLATS / Collocations

ABÉCÉDAIRE/Alphabet primer, ABRÈGEMENT/Abbreviation, ABRÉVIATION/Abbreviation, ACRONYME/Acronym, ALPHABET*,

CONTRAINTE/Constraint,

DÉDICACE/Dedication,

ÉNIGME/Riddle, ENVOI*/Envoy, ÉSOTÉRISME/Esotericism,

JEU/Game ; Play,

LECTURE/Reading, LETTRE/Letter,

MOT/Word, MOT-VALISE/Portemanteau word, MÉSOSTICHE/Mesostich,

NOM/Name; Noun,

POÈME/Poem, PRÉCIOSITÉ/Preciosity,

RHÉTORIQUEURS,

SENS/Sense; Meaning, SIGLE/Initials, SIGNATURE*, STROPHE*,

TITRE/Title, TÉLÉSTICHE/Telestich,

VERS/ Verse, VIRTUOSITÉ/Virtuosity.


NOMENCLATURES / Families of terms

ANGLAIS/English studies, ANTIQUITÉ/Antiquity,

BRÈVE/Forma brevis,

CATÉGORIES GÉNÉRIQUES/Literary kinds,

FORMES/Forms, FRANCE/French studies,

GREC/Greek,

LINGUISTIQUE/Language,

LUDIQUE/Play,

POÉSIE/Poetry, PROCÉDÉS/Devices,

RENAISSANCE/Classical revival,

SAVANT/Learned, SÉMIOLOGIE/Semiology and semiotics,

VERSIFICATION/Verse writing,

XVI/16th century.


MOTS-CLÉS

Abécédaire, Acronyme,

Buchstaben,

Carré,

Formes,

Initiale,

Linguistique,

Mot-clé, Mots croisés,

Poésie,

Satz, Sémiotique.


Keywords

Alphabet primer, Acronym,

Crosswords,

Forms,

Keyword,

Language,

Poetry,

Semiology, Semiotics,

Verse writing,

Word-square.


ÉQUIVALENTS / Correspondences

Allemand / German : Akrostichon

Anglais / English : acrostic.

Arabe / Arabic : *** al mutarrazza.

Chinois / Chinese :

Coréen / Korean :

Danois / Danish :

Espagnol /Spanish : acrostico.

Français / French : acrostiche.

Grec / Greek : ἀκροστιχίς, ακρόστιχον.

Hongrois / Hungarian :

Italien / Italian : acrostico.

Hébreu / Hebrew : ןוקיטסורקא aqrostiqon.

Japonais / Japanese : *** oriku.

Latin : acrostichis.

Néerlandais / Dutch : acrostichon, naamclicht, lettervers.

Persan / Farsi :

Polonais / Polish :

Portugais / Portuguese : acróstico.

Roumain / Romanian :

Russe / Russian : акростих akrostix.

Viêtnamien / Vietnamese :

 


COMMENTAIRE / Analysis

Les vers acrostiches se limitent souvent à un fragment, à une strophe ou à quelques strophes d’un poème. L’acrostiche n’est donc pas à considérer comme un poème à forme fixe, ainsi qu’il l’est parfois présenté.

Le mot formé par les initiales de l’acrostiche peut désigner le nom de l’auteur ou d’un destinataire, le nom de l’être aimé ou de l’objet d’un éloge. Il peut aussi être un mot-clé, une sentence qui indique le sujet de la composition.

Selon Alphonse Dain, dans son Traité de métrique grecque (Paris : Klincksieck, 1965),ce type de fragment poétique ou parfois de poème n’était « pas connu à l’époque ancienne » (p.148). Il le fut, en revanche, à l’époque byzantine et se développa à l’époque chrétienne. L’exemple le plus célèbre, selon Dain, est celui de l’hymne à Apollon, gravé sur une dalle de grès conservée au musée du Louvre et venue de Séleucie (Suse) et signé en acrostiche. Dain signale aussi qu’une inscription funéraire en hexamètres d’Aristodémos, trouvée à Sidyma, en Lycie, annonce que le nom du défunt se découvre « à partir de l’acrostiche» (p. 149). ὲκ δὲ ἀκροστιχίδος γνθι.

Ce fut effectivement à l’ère chrétienne que les versificateurs latins s’adonnèrent à l’acrostiche, tels le poète Ausone (IVe siècle) et le grammairien Priscien (Ve siècle) qui mit en tête de 25 comédies de Plaute des arguments en vers dont les premières lettres formaient, de haut en bas, le titre de la pièce. Toutefois, Cicéron (De divinatione 2, 111), au premier siècle avant Jésus Christ, paraît croire que les oracles de la Sibylle étaient écrits sur des feuilles disposées de telle sorte que les lettres initiales formaient un mot. On peut remonter plus loin encore dans « l’époque ancienne » et objecter à Dain que l’Ancien Testament contient des psaumes où les lettres initiales des versets suivent l’ordre alphabétique (les psaumes 33 et 118, par exemple).

Toutefois, l’acrostiche devint fréquent, comme jeu poétique, surtout en Europe, à la fin du Moyen Age avec Villon en France, Chaucer en Angleterre, par exemple. En France, il le fut ensuite pendant la moitié du XVIe siècle et le premier tiers du XVI e siècle, avec entre autres, les grands rhétoriqueurs, tels Marot, Destrées, Jean Molinet, Thomas Sebillet. En Angleterre, l’acrostiche revint à l’honneur à l’époque élizabéthaine puis à l’époque jacobéenne. L’acrostiche domine dans des genres poétiques où la virtuosité est maîtresse comme les ballades et les rondeaux.

Villon, Marot, Destrées pratiquent volontiers l’acrostiche comme signature, cette dernière observation atténuant sensiblement l’affirmation fréquente selon laquelle les auteurs du Moyen Age ne signaient pas leurs œuvres. Ainsi, chez Villon, de nombreux envois de ballades donnent en acrostiche le nom du poète :

Vente, gresle, gelle, j’ay mon pain cuit.

Ie suis paillart, la paillarde me suit.

Lequel vault mieux ? Chascun bien s’entresuit.

L’ung vault l’autre ; c’est a mau rat mau chat.

Ordure amons, ordure nous assuit ;

Nous deffuyons onneur, il nous deffuit,

En ce bordeau ou tenons nostre estat.

«Ballade de la Grosse Margot» (Poètes et romanciers du Moyen-Âge, Pléiade, p.1193).


On pourrait encore citer la célèbre « Ballade pour prier Nostre-Dame » (p.1172), la «Ballade de bon conseil» (p.1206) ou la « Ballade des Contre-Vérités (p. 1209). La «Ballade a s’amye» en revanche, du même poète, s’amorce par deux strophes acrostiches où l’on peut lire le prénom de Villon, François, et celui de sa bien-aimée, Marthe (p.1173).

La signature par acrostiche se poursuit à la Renaissance, par exemple sous la plume de Thomas Sébillet, dans son Art poétique françois où il se présente en tant que traducteur , avec en acrostiche son prénom et son nom («Le traducteur au lecteur français», Paris : Nizet, 1988, pp.VI-VII).

En Angleterre, Chaucer, dans An ABC , emploie cette forme pour introduire chacune des vingt-trois stances dont se compose le poème (à l’exclusion des lettres J, U et W ( The Poetical Works .– London : Oxford University Press, 1932, pp.617-619): à côté des récits en vers, plus conformes à sa vocation, il prouvait dans ce genre de poèmes, conformes à l’air du temps, la virtuosité dont il était capable. Plus tard, certains dramaturges préfacèrent leurs pièces sous forme d’acrostiches. Ce fut le cas de Ben Johnson, dans l’ « argument » en 12 vers qui précède la comédie satirique The Alchemist (L’alchimiste) (1610). Les initiales des vers permettent de lire de haut en bas le titre de la pièce : « The Sicknesse, hot, A master quit for feare/ His house in town, etc…/ Ease Him, etc… / A Chester, etc… » (Louvain : Librairie Universitaire, 1950, p.7).

En France, ce type de jeu fut remis à l’honneur par les poètes « précieux », ce dont témoigne la manière railleuse dont Molière présente le « savant » Caritidès dans Les fâcheux  (Acte III, scène II) : celui-ci fait cette proposition à Eraste : « Au reste, pour porter au ciel votre renom,/ Donnez-moi par écrit votre nom et surnom ;/ J’en veux faire un poème en forme d’acrostiche/ Dans les deux bouts du vers et dans chaque hémistiche » (Pléiade, t. I, p.517).

Ensuite, dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle, l’acrostiche passa de mode. Cela ne l’empêcha pas d’être repris par des poètes modernes férus de jeux poétiques à la manière médiévale. Apollinaire renouvela le genre au service du lyrisme dans ses Poèmes à Lou. On y trouve, entre autres, tout un poème de cinq tercets, avec en acrostiche, pour chacun des tercets, le prénom de la femme aimée. En voici le premier :

« L’amour est libre, il n’est jamais soumis au sort

O Lou le mien est plus fort encor que la mort

Un cœur le mien te suit dans ton voyage au Nord »

(4 février 1915, Œuvres poétiques. – Pléiade, p.405).


Comme jeu de circonstance, fondé sur la seule virtuosité, l’acrostiche au sens strict du terme n’a pas disparu non plus, comme en témoigne cette plaisanterie du Journal de Jules Renard, le 24 novembre 1887 : « On me raconte que Montépin a devant lui, sur sa table, des petits bonshommes en bois qu’il enlève à mesure que son roman les tue. Ca, un poète ? Il serait refusé à un concours d’acrostiches (Paris : Gallimard, 1935, p.14).

La lecture de l’acrostiche se fait normalement de haut en bas, mais il arrive aussi qu’elle soit censée se faire de bas en haut. C’est le cas chez les rhétoriqueurs (entre 1470 et 1520) devenus « jongleurs de syllabes », selon l’expression de Paul Zumthor, dans Le masque et la lumière (Paris : Seuil, 1978). Ainsi, André de la Vigne, dans la Ressource de la Chrestienté, acrostiche trois fois dans un sens et deux fois dans l’autre Charles de Valois. Paul Zumthor relève dans la Sainte Marguerite de Destrées, véritable musée d’acrostiches, une triple signature de l’auteur, lisible de haut en bas, à l’initiale, à la césure et à la finale de la strophe 41, dont, en outre, « les vers ne riment pas entre eux, mais  chacun avec soi » (p.251). Ces deux premiers vers montrent comment débute l’acrostiche, avec trois fois De, début de Destrées :

« De cueur profond nostre Vouloir se fond

En toute joye et sans fin s’y esjoie »

Peu avant, dans la même œuvre, fait encore observer Paul Zumthor : « la strophe 35 est marquée, aux initiales des vers, du nom de Margareta et, en disposition diagonale croisée, de Maximilianus (de gauche en haut à droite en bas) et de Phylypus (de droite en haut à gauche en bas : le A agrégeant archiduc) : Marguerite d’Autriche, son père et son époux » (ibid).

Ce type d’acrostiche croisé se retrouve beaucoup plus tard, aux Etats-Unis, chez l’amateur d’énigmes qu’est Edgar Poe, dans le poème « A Valentine » (1846) où la première lettre du premier vers, la deuxième lettre du deuxième vers, et ainsi de suite donnent l’acrostiche du prénom et du nom de la dédicataire, Frances Sargent Osgood. C’est effectivement une véritable «énigme » (riddle) comme le dit le dernier vers. En voici les trois premiers :

« For her this rhyme is penned, whose luminous eyes,

Brightly expressive as the twins of Leda,

Shall find her own sweet name, that, nestlinglies, etc… » ( Poems and essays.– Leipzig : Tauchnitz, 1884, p.55) .

Il arrive aussi, mais plus rarement, que ce soient les lettres finales qui constituent un mot : il s’agit alors d’un télestiche. Dans une autre variante de l’acrostiche, ce sont les lettres médianes, les initiales à la césure qui forment un mot (acrostiche à l’hémistiche) : le poème est alors appelé mésostiche. Une autre variante est l’abécédaire, ou acrostiche alphabétique, dont les initiales des vers ou des strophes suivent l’ordre des lettres de l’alphabet. Il arrive que le même nom se retrouve au milieu ou en d’autres endroits du vers. Le poème annoncé par Caritidès dans Les fâcheux serait un triacrostiche, ce qui constituerait un pur tour de force, donc une futilité.

Enfin, un type d’acrostiche, sous forme de carré, est attesté dès l’Antiquité où il est doté d’une valeur incantatoire et/ou religieuse. Il s’est réduit à un jeu graphique en évoluant avec le temps. Ainsi, l’acrostiche de Cirencester (exposé au musée de cette ville anglaise, située près de l’ancienne cité romaine de Corinium) a suscité de nombreuses interprétations. Il s’est présenté d’abord sous la forme :

R O T A S

O P E R A

T E N E T

A R E P O

S A T O R

Puis, sur un papyrus égyptien du Ve siècle, sous cette forme :

S A T O R

A R E P O

T E N E T

O P E R A

R O T A S

Cet acrostiche a donné lieu à des interprétations dont la plus plausible serait : « Le semeur Arepo conduit les roues avec soin » (C’est ainsi, par exemple que le traduit David Crystal dans The Cambridge Encyclopedia of Language , Cambridge : Cambridge University Press, 1987). Mais, par la suite, au VIe siècle, en Ethiopie, les cinq mots ont été modifiés en :

S A D O R

A L A D O R

D A N E T

A D E R A

R O D A S

ces mots correspondant aux noms donnés aux cinq clous de la croix du Christ. En Amérique du Sud, au XIXe siècle, l’acrostiche carré avait également une valeur sacrée : il était utilisé comme amulette contre les morsures de serpents. En France, il est devenu de plus en plus un jeu, analogue aux mots croisés, comme en témoigne Claude Aveline dans Le Code des jeux (Paris : Hachette, 1961).

                                                                                       Marcel De Grève✝

                                                                             Rijksuniversiteit Gent

 

Bibliographie / References

Aveline, Claude.– Le Code des jeux.– Paris : Hachette, 1961.

Coran, I.– Jouons avec les mots, 1998.

Crystal, David.– The Cambridge Encyclopedia of Language.– Cambridge : Cambridge University Press, 1987.

Dain, Alphonse.– Traité de métrique grecque.– Paris : Klincksieck, 1965.

Guy, Henri.– Histoire de la poésie française au XVIe siècle. I. L’école des rhétoriqueurs ; II. Clément Marot et son école. 2 vol.– Paris : Champion, 1910-1926.

Mazaleyrat, Jean ; Molinié, Georges.– Vocabulaire de la stylistique.– Paris : Presses Universitaires de France, 1989.

Stern, Willem.– « L’identification par acrostiche », in Alberta Modern Language Journal, t. 22, n°2 (1983/1984).

Zumthor, Paul.– Le masque et la lumière.– Paris : Seuil, 1978.