ANECDOTE / Anecdote


Marcel De Grève✝

Didier Coste

Modifié le 28 avril 2005

Par CB


ÉTYMOLOGIE / Philology

Du grec ἀνέκδοτα : «choses inédites» ; «choses qui n’ont pas paru, qui ont été tenues secrètes». Le terme lui-même est formé sur ἀν, préfixe privatif, έκ marquant l’extraction, et -δοτα, adjectif verbal de δίδωμι: «donner». Ce terme a été utilisé pour la première fois par l’historien byzantin Procope de Césarée (VIe siècle) comme titre de son ouvrage inédit sur Justinien et Théodora, Τὰ καλούμενα ἀνέκδοτα.

 

ÉTUDE SÉMANTIQUE / Definitions

1. (Histoire. Biographie). Petit fait qui se situe en marge d’un événement historique ou des événements connus de la vie d’un personnage célèbre servant à les illustrer. Voltaire définit bien ce sens : «Les anecdotes sont un champ resserré où l’on glane après la vaste moisson de l’histoire, ce sont de petits détails longtemps cachés, et de là vient le nom d’anecdotes». (Le siècle de Louis XIV.- Pléiade, Œuvres historiques, p.889).

 

2. Fait caractéristique de la vie d’un écrivain susceptible, selon une tradition critique vieillie (“l’homme et l’oeuvre”) d’éclairer son oeuvre.

 

3. (Littérature). Bref récit relatant un fait piquant ou curieux ou d’une aventure arrivée à un personnage, auteur-narrateur, épistolier, personnage réel ou de fiction.

«La légèreté, la variété, la rapidité du récit, l’heureux choix des expressions, telles sont les principales règles et les conditions de l’art de conter des anecdotes». (De Feletz).

 

CORRÉLATS / Collocations

AGGADA, ALMANACH/Almanac, ANA/(Table talk), APOPHTÈGME/Apophthegm, AUTHENTICITÉ/Authenticity, AVENTURE/Adventure,

 

BIOGRAPHIE/Biography, BIZZARRE/Odd, BLAGUE/Joke, BON MOT/Witticism, BRÈVE/Short;News item;Joke,

CARACTÈRE/Character, CHRONIQUE/Chronicle, CHUTE/Fall, CONTE/Tale, CONVERSATION/

CURIOSITÉ/

 

DÉTAIL/Detail,

 

ÉPISTOLAIRE/Epistolary, ESPRIT/Mind ; Spirit ; Wit, ÉVÉNEMENT/Event, EXEMPLE/

 EXEMPLUM,

 

FABLE/Fable, FACÉTIE/Joke;Trick, FAIT/Event ; Fact, FAIT-DIVERS/News item, FANTASTIQUE/Fantastic, FORME/Form, FORME BRÈVE/Forma brevis, FRAGMENT/Fragment,

 

GAWEDA, GNOMIQUE/Gnomic,

 

HAGIOGRAPHIE/Hagiography, HISTOIRE/History; Story,

HISTORIETTE/Little story, HISTORIOGRAPHIE/Historiography, HYPERRÉALISME/Hyperrealism,

 

ILLUSTRATION/Illustration, INÉDIT/Unpublished ; Novel,

 

JOURNAL/Diary ; Log ; News paper; Magazine, JOURNAL INTIME/Diary, JOURNALISME/**

 

MARGE/Margin, MIDRASCH, MONOGATARI,

 

NARRATION/Narrative, NOUVEAUTÉ/Novelty, NOUVELLE/Short story, NOUVEAU

ROMAN/Anti novel ; New novel,

 

PANORAMIQUE/

, PARADOXE/Paradox,PARTICULARITÉ/

 PHYSIOLOGIE, PIQUANT/Racy;Titilating, PITTORESQUE/Picturesque,

 

RÉCIT/Narrative ; Story ; Tale, RECUEIL/Collection, RÉPÉTITION/Repetition ; Rehearsal,

 

SAN WEN, SATIRE/Satire, SECRET/Secret, SKAZ,

 

Tall Tale, TÉMOIGNAGE/Testimony, TRAIT/**

 

WITZ.

 

NOMENCLATURES / Families of terms

ANTIQUITÉ/Antiquity,

BREVE/Forma brevis,

COGNITIF/Knowledge,

FORME INSÉRÉE, FRAGMENTS/Split forms,

GENRES/Genre criticism,

HISTOIRE /Historical criticism and New Historicism,

INSERTS/Embbeddings,

JOURNALISME/Press,

MÉMOIRE/Remembrance, MOYEN ÂGE/Medieval,

NARRATION/Narrative,

PÉJORATIF/Derogatory, POPULAIRE/Popular literature,

RELIGION/Spirituality,

SATIRE/Mockery.

 

MOTS-CLÉS

Aggada,

Bref, Brève, Brièveté,

Conte,

Détail,

Événementiel, Exemplaire, Exemplum,

Fait-Divers, Forme, Forme brève, Fragment,

Gaweda, Genres, Gnomique,

Hagiographie, Histoire,

Jules (André),

Midrasch, Monogatari,

Narration, Nouvelle,

Petite histoire, Populaire, Procope de Césarie,

Ragah, Récit, Religion,

Sanwen, Satire, Scène,

Varillas,

Witz.

 

Keywords :

Detail,

Form, Fragment,

Hagiography, Historical critism and New Historicism, History,

Mockery,

Narrative, New item,

Popular literature,

Satire, Scene, Short story, Spiritualiy, Split forms, Story,

Tale.

 

ÉQUIVALENTS / Correspondences

Allemand / German : Anekdote; LUSTIGE, KURGE GESCHICHTE.

Anglais / English : anecdote. Au sens de «récit plaisant», on emploie plutôt story ou tale (ex : tall tale, tall story : «récit à dormir debout, vantardise, histoire de Marseille»).

Arabe / Arabic : malhatun, plur. mulahun : « bon mot, facétie, anecdote plaisante», de la racine mahala : «saler suffisamment», ﺔﻳ بﻜﺣ hikāyatun, plur. hikàyàtun de la racine hakà : «rapporter, relater» (un conte, une anecdote).

Chinois / Chinese : yi-shi : «fait négligé, fait qui n’apparaît pas » (sous plusieurs écritures, l’expression désigne des détails historiques qui ont été négligés par les historiens officiels et qui apparaissent dans les récits anecdotiques. L’expression est à la fois de langue classique (on la trouve déjà avant l’ère chrétienne) et de langue moderne.

Coréen / Korean :

Danois / Danish :

Espagnol : anécdota; historieta. A noter un sens particulier d’anécdota : «côté extérieur des faits, dans un récit, qui composent une narration, une action pure». «Todo este resplandor español que rodea a la figura de don Juan es anédocta pura.» (Marañon).

Français / French : anecdote ; historiette aux sens 1 et 2, se dit surtout d’une histoire amusante, légère. le terme écho synonyme d’anecdote est employé surtout aujourd’hui en termes de journalisme. Il est des revues satiriques qui ne sont guère composées d’échos.

Grec / Greek :

Hongrois / Hungarian :anekdota, adoma.

Italien / Italian : aneddoto.

Hébreu / Hebrew :

Japonais / Japanese : rekishihiwa ; イツワ ; istuwa. : «fait-divers significatif révélant le caractère de l’homme ou de la nature d’une chose» ; kobanashi : «historiette»; kidan: «histoire étrange, histoire extraordinaire»; shiyômassetsu: «affaire sans importance».

Latin :

Néerlandais / Dutch : anekdote.

Persan / Farsi :

Polonais / Polish : anegdota, dykteryjka.

Portugais / Portuguese : anedota avec l’idée qu’il s’agit d’une «particularité peu connue et ordinairement satirique».

Roumain / Romanian : anecdota.

Russe / Russian : анекдѻт anekdot emprunté au français au XVIIIe siècle pour désigner un fait caractéristique de la vie d’un personnage historique ou une aventure sur laquelle repose une nouvelle.

Viêtnamien / Vietnamese :

 

COMMENTAIRE / Analysis

1. L’anecdote dans la tradition européenne ( MDG )

Avec ses Anecdotes, l’historien Procope de Césarée rompait avec la conception de l’Histoire qui prévalait jusqu’alors, par exemple dans la tradition d’Hérodote et de Thucydide (Ve siècle avant Jésus Christ) pour s’en tenir à l’Europe ou celle des annales, en Chine : la relation d’événements politiques et militaires dignes de mémoire et moralement exemplaires.

Or, sur la nouvelle vision de l’Histoire qu’inaugura Procope, Furetière, en 1690, dans son Dictionnaire, est on ne peut plus clair. Sous une entrée uniquement au pluriel, « Anecdotes », il précise qu’il s’agit d’un « terme dont se servent quelques historiens pour intituler les Histoires qu’ils font des affaires secrettes et cachées des Princes, c’est-à-dire des Mémoires qui n’ont point paru au jour, et qui n’y devroient point paroistre. Ils ont imité en cela Procope, Historien qui a ainsi intitulé un livre qu’il a fait contre Justinien et sa femme Théodora. C’est le seul des Anciens qui nous a laissé des Anecdotes, et qui ait monstré les Princes tels qu’ils étoient dans leur domestique ».

Le déplacement de point de vue est double : vers la vie privée et sous ses aspects les moins favorables. C’est dans ce sens que le terme venait d’être repris, en 1685, par un historien français A. Varillas, comme titre d’ouvrage : Anecdotes de Florence, ou L’histoire secrète de la maison de Médicis. Lui-même se réclame de Procope comme d’un « excellent historien », bien qu’il n’ait pas « laissé par écrit les règles de ce genre d’écrire » (Den Haag : Arnout Leers, p.1). Ce sont souvent des histoires de la même espèce qu’évoquait déjà l’abbé de Saint-Réal, bien qu’il n’employât pas le mot anecdote pour les désigner, histoires d’amour, d’espionnage, par exemple dans Don Carlos et l’ Histoire de la conjuration des Espagnols contre Venise (1674).

Certes, on peut estimer que l’anecdote, en tant que récit de faits empruntés à ce qu’on pourrait appeler la « petite histoire », n’a pas surgi seulement au VIe siècle. On pourrait citer, à cet égard, en Grèce puis à Rome des recueils d’apophthegmes qui, à côté de sentences lapidaires, contenaient ce type de petits récits : des apophthegmes de Socrate que possédait Caton l’Ancien, d’autres, écrits par Horace, Phèdre, Martial et les auteurs satiriques romains comme Perse et Juvénal. Et surtout, au premier siècle, le moraliste grec Plutarque (50-125), sans employer non plus le mot anecdote, y avait recouru pour illustrer ses Vies parallèles. Quelques siècles plus tard, Voltaire les perçoit ainsi : « Les Vies des grands hommes de Plutarque sont un recueil d’anecdotes plus agréables que certaines : comment aurait-il eu des mémoires fidèles de la vie privée de Thésée et de Lycurgue ? Il y a dans la plupart des maximes qu’il met dans la bouche de ses héros plus d’utilité de morale que de vérité historique » (Op. Cit., p.889).

Encore un écart avec l’Histoire traditionnelle : l’histoire anecdotique n’aurait pas de prétention à l’objectivité, à la vérité historique.

Plus tard, les chroniques médiévales tendent parfois vers l’anecdote, dans la mesure où elles abordent les héros historiques dans leur intimité, telles les chroniques du moine Roger of Wendover en Angleterre ou celles de Froissart, en France, aux XIVe et XVe siècles. Ainsi, au troisième livre de ses Chroniques, Froissart, à côté d’épisodes de combats entre la France et l’Angleterre, dans ce qui allait être appelé « la guerre de Cent ans », s’attarde sur des anecdotes relatives à la vie des milieux aristocratiques dans les deux pays.

Cette tradition d’anecdotes comme récits en marge de l’histoire s’est poursuivie partout et se poursuit, excitant la curiosité voire le voyeurisme des lecteurs.

Déjà au XVIIIe siècle, Voltaire lui-même se situe dans le sillage de Procope pour annoncer son Siècle de Louis XIV : « Les anecdotes les plus utiles et les plus précieuses sont les écrits secrets que laissent les grands princes, quand la candeur de leur âme ce manifeste dans ces monuments ; tels sont ceux que je rapporte de Louis XIV » (Chapitre XXV, Pléiade, p.890).

Ce type d’anecdotes lui-même peut faire alliance avec la littérature, lui fournir un matériau. Ainsi, au XIXe siècle, Alexandre Dumas débute dans l’écriture par des Scènes historiques (1831). Celles-ci le conduisent à effectuer ou à faire effectuer un travail de documentation lui permettant de récolter des anecdotes qui alimenteront par la suite ses romans. Plus subtilement, en Irlande, le poète et romancier John Millington Synge combine avec bonheur des anecdotes sur la vie quotidienne et les anciennes légendes de son pays dans, par exemple The Playboy of the Western World (1907). Il parvient ainsi à redonner vie à la tradition mythique et légendaire de l’lrlande.

Au sens moderne de bref récit d’un fait curieux, l’anecdote a commencé à se répandre au Moyen Age. Bon nombre d’auteurs fondent leurs récits sur des anecdotes. Ainsi, en France, au XIIIe siècle, le trouvère Adam de la Halle élaborait ses chansons à partir d’anecdotes résultant souvent de témoignages personnels. En Italie, en 1471, Poggio Bracciolini publia à Ferrare un Liber Facetiarum qui influença plusieurs écrivains européens, comme l’Allemand Heinrich Steinhöwel, en 1476-1477, l’Anglais William Caxton, en 1484, le Français Bonaventure des Périers, en 1558, avec ses Nouvelles récréations.

Au XVIe siècle, les Essais de Montaigne sont structurés à partir d’une multiplication d’anecdotes qu’il exploite pour parvenir à une meilleure connaissance de soi et de l’être humain. Dès le premier Essai du Livre Ier, « Par divers moyens on arrive à pareille fin » (« amollir les cœurs de ceux qu’on a offensez »), Montaigne part d’une anecdote sur Edouard, prince de Galles, qui régenta la Guyenne. Mais beaucoup d’anecdotes sont empruntées à la vie de Montaigne lui-même, dans son château ou en voyage ou à la vie de ses amis. D’ailleurs, il est significatif que Pascal, au début de ses Pensées, tienne pour deux défauts de Montaigne : «qu’il faisait trop d’histoires et qu’il parlait trop de soi » (Pléiade, p.1104).

Il va sans dire que l’anecdote trouve un terrain extrêmement favorable dans la littérature épistolaire qui s’est particulièrement illustrée au XVIIe siècle, entre autres en France. Déjà, la publication posthume des Lettres de Voiture, en 1654, en offre des exemples savoureux, par ses récits de petits faits inspirés des salons parisiens. Et, comme on le pense bien, les lettres de Madame de Sévigné, considérée comme l’épistolière la plus célèbre de France, regorgent de scènes spirituellement narrées de la vie parisienne et, cette fois aussi, de la vie provinciale : ce sont autant d’anecdotes, revivifiées par le style alerte de l’épistolière. La vivacité, l’art de narrer en mettant en valeur le fait curieux, singulier, caractérisent en effet l’anecdote au sens moderne du terme.

Au cours de l’histoire de la littérature, l’anecdote, eu égards à ces traits, a nourri de nombreuses formes d’écrits, allant de l’almanach qu’elle agrémentait, du journal, y compris du journal intime, à la nouvelle, y compris fantastique, en passant par le roman-feuilleton.

Ainsi, Stendhal commence son travail d’écrivain avec un Journal (1818-1842), composé de récits allant de l’anecdote à la nouvelle ou à la chronique.

La nouvelle elle-même, genre qu’a fixé Boccace, en Europe, en 1349-51, avec Il Decamerone (Le Décaméron) est d’abord issue d’anecdotes. Etymologiquement, novella, forgé sur l’adjectif latin novus, « neuf » annonçait un récit centré sur un événement inouï, frappant et piquant. Avant Boccace, c’est-à-dire au XIIIe siècle, s’était constitué un fond d’anecdotes qui circulaient oralement ou sous forme manuscrite (même si l’ensemble ne fut publié qu’au XVe siècle sous le titre Novellino, recueil anonyme). Sans faire ici l’histoire ni la théorie de la nouvelle, on peut rappeler que nombre d’entre elles reposent sur un schéma anecdotique et ont même été inspirées de faits vécus, du moins tels qu’ils ont été rapportés oralement, ou plus tard par la presse, en marge de la vie sociale, économique et politique (comme l’anecdote au sens premier l’était en marge de la vie historique).

Déjà, à côté de longues nouvelles romanesques, maintes nouvelles de Boccace se présentent comme de brefs récits de petites aventures de la vie florentine ou de la vie napolitaine : ce peuvent être des anecdotes galantes ou des récits ancrés dans la vie de marchands, de religieux ou du petit peuple.

Mais, cinq siècles plus tard, à l’âge d’or de la nouvelle, au XIXe siècle, en Europe, aux Etats-Unis et au Japon, par exemple, comme l’a étudié Florence Goyet dans La Nouvelle; 1870-1925 (Paris: P.U.F. 1993), la nécessité pour beaucoup d’écrivains de recourir à la presse pour pouvoir vivre de leur plume les a poussés à privilégier cette forme brève. Or, de nombreux auteurs fondent leur récit sur une anecdote que met en valeur la « chute », ou dénouement rapide et surprenant, de ce récit. Ainsi, Maupassant, dans « La parure » (1884), un de ses chefs-d’œuvre, raconte, avec un art tout particulier de la concentration dramatique, comment une femme d’employé se tue à la tâche pour rembourser un collier emprunté qu’elle a perdu lors d’un bal, avant d’apprendre… qu’il s’agissait d’un bijou de pacotille.

Avant cela, au début du XIXe siècle, en 1834, un écrivain comme Pouchkine provoquait la surprise par les anecdotes qui structuraient ses Povesti Belkina (Récits de Belkine). Ainsi, Le coup de pistolet narre l’histoire d’un duel qui n’a pas lieu (à partir d’un fait vécu par l’auteur lui-même) et d’une vengeance qui se borne à provoquer la peur de la mort chez l’adversaire méprisant : tout est dans la chute. Dans Le maître de poste, la fille de ce personnage, séduite par un hussard, ne revient pas chez son père, comme le lecteur s’y attendrait, n’est pas répudiée par son amant, mais coule des jours heureux avec lui et leurs enfants. Vers la fin du siècle, chez Tchékhov, c’est moins l’anecdote qui dominera qu’un fait banal de la vie quotidienne, des fonctionnaires, des médecins, des paysans.

Mais, même la nouvelle fantastique, qui ne saurait se réduire à des évocations exclusivement imaginaires, trouve souvent dans l’anecdote un moyen efficace d’accorder quelque crédit à des événements invraisemblables. Ainsi, Edgar Poe, dans The Fall of the House of Usher (La chute de la maison Usher) (1839), part d’une visite de son héros-narrateur chez un ami malade, Roderick Usher. Mais, l’ « agitation nerveuse » de celui-ci, l’atmosphère mélancolique de la maison, la maladie et la mort de la sœur de Roderick, lady Madeline, produisent une montée de la terreur qui fait accepter au lecteur les coïncidences les plus étranges et le thème de la mise au caveau prématurée, avant l’effondrement final des Usher et de leur maison.

En 1843, Cinel’ (Le Manteau) de Gogol aboutit à un dénouement fantastique : le vol de manteaux par un spectre, à Pétersbourg. La nouvelle narre le vol du manteau d’un modeste employé, manteau acquis au prix d’un an de privations, puis sa maladie et sa mort après qu’il a été repoussé de toutes parts dans ses démarches pour récupérer son bien. Or, Gogol a transformé et poussé ici à l’extrême une anecdote entendue entre 1832 et 1835 : l’histoire de la perte d’un fusil de chasse par un petit fonctionnaire, qui en aurait fait une grave maladie sans la compassion et l’aide financière de ses collègues.

L’emprise de l’anecdote a été si forte dans de nombreux pays que certains mouvements se sont clairement situés contre la référence à ce type de récits. Par exemple, en Italie, dès 1918, l’ultraïsme prétend imposer le poème pur, rejette le recours à l’anecdote au prix d’une poésie résolument formelle. Dans toute l’Europe, le mouvement expressionniste prétend également s’émanciper de l’anecdote. A partir des années 1920, la nouvelle fondée sur une anecdote tend à céder la place à la nouvelle qui privilégie et dilate une instant (Marcel Arland, Katherine Mansfield) ou qui explore des énigmes, de la conscience, de l’inconscient, de l’écriture (Henry James, Borges).

Cela dit, comme le montre Volker Weber en en 1993, dans un livre sur les anecdotes, Anekdote, l’anecdote peut prendre des formes multiples et servir chez les auteurs à des exposés, non seulement historiographiques mais philosophiques et littéraires. Cette pratique se serait surtout manifestée en Allemagne, avec, par exemple, Nicolai, Kleist, Nietzsche, Burckhardt et Blumemberg, qui s’opposent à la große Geschichte. Ces différentes formes ont été néanmoins fort peu étudiées. Il est vrai qu’une étude de ce genre exigerait une approche interdisciplinaire.

Dernier point -et qui fait revenir au sens historique du terme, mais à propos des écrivains comme personnages illustres- si l’anecdote a nourri favorablement un certain nombre d’œuvres littéraires, elle est, par ailleurs, à l’origine de ravages dans une certaine critique, même universitaire. Apparemment, sous l’effet de l’étroitesse d’esprit et de la pusillanimité qui, au XIXe siècle, se développa parmi la petite-bourgeoisie, l’anecdote, souvent désobligeante, se rapportant à la vie privée de l’auteur ou aux privilèges dont il aurait bénéficié, se substitua à l’analyse et au jugement proprement littéraire et esthétique. Cette critique réductionniste se manifesta d’abord dans la critique dramatique. Mais pareil comportement s’infiltra également dans la critique universitaire, pourtant censée pratiquer l’objectivité. Longtemps, et même pendant tout le XXe siècle, de nombreuses explications de texte se limitaient à une paraphrase de l’œuvre et à une série d’anecdotes concernant l’auteur.

Marcel De Grève✝

Rijksuniversiteit Gent

 

2. L’anecdote dans la fiction et la critique contemporaines

L'anecdote moderne vit de son paradoxe: de se présenter comme de l'inédit, de désigner une occurrence singulière, significative par la curiosité qu'elle met en branle, et d'être pour cette même raison répétée à satiété, galvaudée jusqu'à épuisement de sa bizarrerie dans la simple reconnaissance. Proche du fait divers, elle exploite la rencontre du plaisir de la narration privée avec le discours indifférencié et non originé de la rumeur; elle est à la fois incroyable et l'objet d'un tentant désir de croire sur parole, exemplifiant ainsi à échelle réduite l'ambiguïté éthique de la fiction elle-même, voire celle du récit en général. Le caractère péjoratif de l’adjectif anecdotique dans la critique d’art, voire dans la critique littéraire et la théorie historiographique, reflète un certain mépris pour l’événementiel en tant que tel, dont la collection mécanique ou arbitraire, loin d’expliquer le monde, nous tromperait sur sa nature Cce qui en importe à l’action humaine. À ce point de vue, l’anecdote serait à ranger du côté de l’istoria vue par Aristote. Une citation d’Alain fournie par le TLF reflète cette attitude : « ... le dessin en reste à l'anecdote. J'entends par anecdote un récit qui est au roman véritable ce que le lieu commun est à l'idée, et qui subordonne les personnages aux circonstances ». (Alain, Systèmes des beaux-arts, 1920, pp. 291-292.) 

Précisément pour ces raisons, l'anecdote, dans la littérature contemporaine, dont le personnage est le jouet des circonstances, a trouvé des usages nouveaux. Elle peut être incidente au récit principal ou servir à mettre en relief la déficience ou l'énigmaticité du récit. Tel est précisément le cas, souvent, dans le Nouveau Roman français, à travers la sous-conversation de Nathalie Sarraute ou dans le théâtre dit de l’absurde. Un bel exemple chez Beckett, avec l'anecdote du tailleur, racontée une fois de plus par Nagg à Nell dans Fin de partie : « Écoute-la encore. (Voix de raconteur) Un Anglais [...] ayant besoin d’un pantalon rayé en vitesse pour les fêtes du Nouvel An se rend chez son tailleur qui lui prend ses mesures. [...] » (p. 36)

L'anecdote, par sa forme brève et sa structure de conjonction inattendue ou incongrue qui peut s'apparenter, dans l'ordre du récit, à celle du mot d'esprit, fait jouer le familier avec le déjà vu. En tant que mini-récit, elle participe d'une esthétique du détail, ténu et remarquable à la fois. Elle semble, par son isolement et sa mise en relief, receler plus de vérite profonde qu'il n'y paraît, mais cette vérité se révèlera souvent, à terme, décevante: de l'ordre de l'indécidable, ou bien de celui du truisme. Par ce même caractère excentré ou futile, elle peut servir de noyau à la nouvelle hyperréaliste, mettant en relief le peu de sens des vies ordinaires, l'écrasement du tragique sur le plan du quotidien, ou l'inadéquation des réactions des personnages aux événements qui les affectent. La nouvelle de Raymond Carver « A Small Good Thing » en offre un excellent exemple. Plus généralement ses « short cuts », comme Altman a intitulé le film qu'il en a tiré, illustrent négativement le caractère anecdotique des relations individuelles, par la disproportion entre les ressorts traditionnels de l'intérêt fictionnel et l'incident qui se greffe sur eux ou les parasite. L'anecdote fonctionne alors comme « bruit» narratif qui couvre l'information de fond attendue. Le roman néo-réaliste résurgent dans certaines fictions postcoloniales la met lui aussi à profit, au bénéfice du comique comme dans le récit de mœurs du XVIIIe et du XIXe siècles, cette fois dans la modalité du dérisoire, mais aussi pour produire un effet d'intimité qui relève de la « private joke »: tel est le cas dans plusieurs récits des Tales From Firozsha Baag de Rohinton Mistry et dans son roman Family Matters.

Didier Coste

Université de Bordeaux 3

 

Bibliographie / References

Cooket, Malcolm ; Plagnol-Dieval, Marie-Emmanuelle (éds).– Anecdotes,faits divers, contes, nouvelles 1700-1820. Actes du Colloque d’Exeter, septembre 1998. – Frankfurt : Peter Lang, 2000 (« French Studies of the Eighteenth and Nineteenth Centuries », vol.5).

Goyet, Florence.– La nouvelle 1870-1925.– Paris : Presses Universitaires de France, écriture, 1993. 

Grothe, Heinz.– Anekdote.– Stuttgart, 1984.

Montandon, Alain.– éd.– L'anecdote (actes du colloque de Clermont-Ferrand 8 et 9 janvier 1988).– Clermont-Ferrand : Faculté des Lettres, 1990, 250p.

Voltaire.– Le Siècle de Louis XIV in Œuvres historiques.– Paris : Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1957.

Weber, Volker.– Anekdote. Die andrer Geschichte. Erscheinungsformen der Anekdote in der deutschen Literatur. Geschichtsschereibung und Philosophie.– Tübingen ; Stauffenburg, 1993 (« Stauffenburg Colloquium», 26).