Marcel De Grève


ANONYME / Anonymous


ÉTYMOLOGIE / Philology

Du latin anonymus (VIe siècle): « anonyme », calqué sur le grec anonomos, formé sur le suffixe privatif a et le substantif onoma, « nom ». Adjectif introduit en français en 1557 et substantif en 1697.


ÉTUDE SÉMANTIQUE / Definitions.

A. Subst.

1.Texte dont l’auteur est inconnu.


2.Texte dont l’auteur n’a pas laissé de nom, parce que ce n’était pas l’usage à son époque, dans sa culture et/ou dans son art.


3.Texte dont l’auteur a caché son nom : « lettre anonyme », « (ouvrage) anonyme ».


B. Adj.

4. Se dit d’un texte dont l’auteur est inconnu.



CORRÉLATS / Collocations

APOCRYPHE/ Apocrypha,

BIBLIOGRAPHIE/ Bibliography,

CENSURE/Censorship,

CLANDESTINITE/Underground,

HISTOIRE LITTERAIRE/ History of literature,

PSEUDONYME/ Pseudonym ; Pen name,

SOCIOLOGIE LITTERAIRE/ Sociology of literature,

STATISTIQUES/ Statistics.



NOMENCLATURES / Families of terms


AUTEUR/***

APOCRYPHE /Apocrypha,

PSEUDONYME/ Pseudonym ; Pen name,

TEXT.



MOTS-CLÉS



Keywords



COMMENTAIRE / Analysis


Bibliographie / References



Liens hypertextes


Mots-clés

Censure,

Discrétion,

Inconnu,

Pseudonyme,

Signature


Keywords

Censorship,

Discretion,

Pseudonym ; Pen name,

Signature,

Unknown.


EQUIVALENTS

 (Voir volume I ; ajouter :

Néerlandais : ongenoemd (schrijver), « (auteur) anonyme) » ou anoniem.

Portugais : anonimo.


COMMENTAIRE

De nombreuses œuvres d’art anciennes, en particulier des œuvres plastiques (sculptures, peintures, monuments etc.) mais également des œuvres littéraires sont parvenues jusqu’à nous sans que l’auteur en soit connu. Il en est ainsi de rhapsodies grecques d’avant Homère, du Livre de guerre de Iahvé, cité dans L’Ancien testament (Nombres) et d’œuvres orales ou écrites collectives très anciennes. L’absence de documents empêche encore d’identifier les auteurs de ces œuvres.

Nombreuses sont également celles que l’auteur n’a pas désiré revendiquer parce qu’il se considérait comme un artisan au service de Dieu, des dieux ou de la société et non comme un artiste ayant une responsabilité spécifique.

C’est le cas bien connu de la littérature sacrée de l’Inde. En Europe également, comme le rappelle J.-K. Huysmans dans En route, «dans le chant liturgique créé presque toujours anonymement au fond des cloîtres, c’était une source extraterrestre, sans filon de péchés, sans trace d’art » (Paris : Tresse et Stock,1895, t. I, p.10). Encore au Moyen Age, la littérature elle-même n’est pas associée à la gloire voire à la simple notoriété individuelle. Régine Pernoud précise à propos de la France : « Or le poète, aux XIe et XIIe siècles, est plus intimement rattaché à la société de son temps qu’en aucune autre époque ; il ignore l’individualisme, tout comme l’artiste qui est son contemporain ; et c’est bien pourquoi il demeure anonyme : parce qu’il est enraciné dans un groupe, et que ses poèmes ne font que traduire les sentiments et les aspirations de ce groupe » (Poètes et romanciers du Moyen Age, éd. Pauphilet, Albert : Pléiade, p.19). Ainsi, des auteurs de poèmes lyriques mais aussi de chansons de geste comme la célèbre Chanson de Roland n’ont pas encore été identifiés. Les premières œuvres signées devaient apparaître au sud de la Loire où les liens féodaux étaient plus lâches qu’au Nord.

Au XIIIe siècle, la pratique de l’anonymat est encore courante en Europe. Ainsi, aux Pays-Bas, Beatrijs (env. 1250), adaptation d’une légende très répandue, sur une nonne tentée par le démon, mais sauvée par sa foi en la Vierge, se présente comme un ouvrage anonyme, malgré le métier dont fait preuve le poète. En effet, de multiples versions (latine, française, germanique, nordique, arabe) s’inspirèrent de cette légende, mais la version néerlandaise apparaît comme la plus esthétique et la plus subtile dans l’analyse de l’évolution intérieure de l’héroïne. La Bibliothèque Royale de La Haye n’en possède qu’un manuscrit dont le poète belge Robert Guiette a donné une traduction française, publiée à Anvers en 1930.

Cette habitude changea principalement à partir de la Renaissance. Alors les peintres commençaient à appliquer leur nom à leurs œuvres, cette signature prenant la forme d’un tracé du nom, d’un monogramme, d’une inscription, d’un cachet, d’une estampille, d’un poinçon ou d’une marque symbolique. Les écrivains également signèrent leurs œuvres.

On publia néanmoins encore un grand nombre d’œuvres sans mention de l’auteur. Rappelons qu’au XVIe siècle, anonyme se dit encore incertain, comme en latin incerti auctores. C’est ainsi qu’il faut entendre ce terme dans la satire de Mathurin Régnier qui commence par : « Ignorez donc l’auteur de ces vers incertains » (Œuvres complètes.- Paris : Nizet, 1982, « Satyre II », p.16). Encore en 1599, le sous-titre de l’Académie des modernes poëtes françois (Paris : Du Breuil) précise Recueil de diverses poésies tant des autheurs nommés qu’incertains.

La publication d’œuvres anonymes avait en effet d’autres raisons que celles qui inspiraient des auteurs anciens et médiévaux et ces raisons ont persisté dans le temps. La principale est toutefois la censure que l’Eglise catholique exerça, durant des siècles, sur des ouvrages qu’elle considérait comme pernicieux : les auteurs d’ouvrages qualifiés d’hérétiques ou animés d’esprit de révolte étaient condamnés et souvent exécutés. Pareille pratique s’est exercée tout au long de l’époque moderne sous des régimes dictatoriaux ou durant des périodes d’occupation par une puissance étrangère. Les cas de figure sont nombreux : dans les Pays-bas sous l’occupation espagnole (1650-1580), en Russie sous le régime tsariste puis soviétique (Ainsi, il est significatif que «le Maître », romancier- héros du Maître et Marguerite de Boulgakov, n’ait pas de nom : il incarne les écrivains persécutés par le pouvoir et donc rejetés dans la création anonyme), en Espagne sous le régime franquiste, dans les pays occupés par l’Allemagne nazie (1940-1945), dans les territoires occupés par l’Etat d’Israël, etc. Dans ces circonstances, les textes issus de la dissidence et de la résistance paraissaient, pour des raisons évidentes, sans nom d’auteur.

D’autres raisons peuvent être à l’origine de publications anonymes ou sous le couvert d’un pseudonyme. Il peut s’agir d’un devoir de réserve, de discrétion, par exemple de la part d’écrivains issus de l’aristocratie, tels La Rochefoucauld, Madame de La Fayette, leur classe considérant l’écriture comme futile, incompatible avec leur rôle dans la société. En Angleterre, Jane Austen, quant à elle fille de pasteur à la campagne, publia ses œuvres anonymement, avec la mention « by a lady » . L’anonymat ne fut levé que par son frère Henry, dans la préface à la publication posthume de Northanger Abbey et Persuasion, en 1818. Dans d’autres cas, l’anonymat est levé grâce à des indiscrétions de contemporains ou au caractère transparent du pseudonyme, par exemple, encore au XVIe siècle, Alcofribas Nasier, anagramme de François Rabelais !

Les ouvrages anonymes ayant pour fonction de demeurer clandestins, leurs auteurs ne sollicitaient bien évidemment aucune autorisation ni privilège.

Il n’arrive que trop souvent qu’une œuvre soit présentée comme « anonyme », tout simplement parce qu’on néglige d’en rechercher sérieusement l’auteur. C’est souvent le cas de la littérature qualifiée, non sans quelque mépris, de « populaire », du XVe siècle. Telles sont bon nombre de merveilleuses ballades qui ont vu le jour dans les Pays-Bas bourguignons : la ballade « Homme mortel, chair de faible nature », qu’on trouve dans des manuscrits conservés à Paris, à Stockholm, à la British Library, à Bruxelles, l’émouvante ballade « Ung jour que joyeux j’estoie… », également conservée dans un important manuscrit de la Bibliothèque Royale de Bruxelles (Ms. IV, 144).

Il est vrai que d’autres textes, qui ont bénéficié d’une attention érudite soutenue, n’en ont pas moins conservé l’anonymat de leur auteur. C’est par exemple le cas des Cent nouvelles nouvelles. Si ce recueil n’eut, de toute évidence, qu’un seul rédacteur, ou « acteur » comme on disait à l’époque, qui ne serait autre que le trente-sixième conteur, son identification a fait couler beaucoup d’encre : on a suggéré les noms de Philippe de Laon, de Philippe Pot, monseigneur de la Roche, et surtout celui d’Antoine de la Sale, l’auteur du Petit Jehan de Saintré. Mais aucune de ces attributions ne pouvant être retenue, il faut bien se résoudre à décréter l’anonymat. On peut en dire autant des Quinze joyes de mariage et de la Farce de Maître Pathelin.

Anonymes et apocryphes ont toujours suscité la curiosité quant à leur auteur véritable, notamment au XVIIIe siècle. Bon nombre de techniques ont été proposées et utilisées pour découvrir l’identité de cet auteur. Il n’existe toutefois pas de critères infaillibles d’attribution, comme le montre par exemple le Dictionnaire des ouvrages anonymes de Barbier. Pour dégager les traits spécifiques d’une écriture, on fait appel à des études statistiques de vocabulaire, à des analyses grammaticales et stylistiques. Ces études postulent un certain automatisme propre à chaque écrivain. Mais chaque fois on peut se poser la question de savoir quelle est la pertinence de ces critères lorsqu’on a affaire à un faussaire ou à un original très habile.

L’anonymat, de plus en plus rare, l’individualisme et le rôle de l’économie de marché aidant, reste un phénomène bibliographique et sociologique à étudier.


                                                                             Marcel De Grève

                                                                          Rijksuniversiteit Gent


Bibliographie

Barbier, Ant.-Alex . –Dictionnaire des ouvrages anonymes. - Paris : Maisonneuve et Larousse, 1964, 4 vol.


Coulet, Henri. – « La Suite de Marianne de Madame Riccoboni et l’attribution des œuvres anonymes et apocryphes », in : Travaux de linguistique et de littérature, t. XIII (1975), n°2, pp.587-598.


De le Court, Jules-Victor ; De le Court, Gaston. – Bibliographie nationale. Dictionnaire des anonymes et pseudonymes (XVe siècle-1900). - Bruxelles : Palais des Académies, 1960.


Taylor, A. ; Mosher, F.-J. –The Bibliographical History of Anonyma and Pseudonyma. - Chicago : University of Chicago Press, 1951.