Marcel De Grève

ANTHROPOLOGIE / Anthropology


ÉTYMOLOGIE / Philology

Du grec anthropos, « homme » et logos, « discours, parole » : « Etude de l’homme ». En français : entropologie, en 1516, puis anthropologie, en 1534.


ÉTUDE SÉMANTIQUE / Definitions.

1. (Sciences naturelles). Etude de l’être humain dans ses spécificités biologique et anatomique par rapport aux animaux.


2. (Vieux). Etude des types humains, selon les milieux sociaux et selon les « races ». Mais le concept de « race » a été rejeté comme non scientifique par les anthropologues de la fin du XXème siècle au profit de celui de « population » ( Voir Jonathan Marks, Alberto Piazza, in : La Recherche, octobre 1997, n°302).


3. (Sciences humaines). Depuis le XVIIIème siècle, étude scientifique du phénomène humain dans ses dimensions sociale et culturelle.


4. (Critique littéraire). Lecture des textes littéraires à l’aide de concepts issus de l’anthropologie, surtout depuis l’ouvrage de Gilbert Durand, Les structures anthropologiques de l’imaginaire. Introduction à l’archétypologie générale. (Paris : P.U.F., 1963).


CORRÉLATS / Collocations

ANTHROPOLOGIE ANTHROPOLOGIE-CULTURELLE ANTHROPOLOGIE-DE-L'IMAGINAIRE ANTHROPOLOGIE-SOCIALE ANATOMIE ARCHÉTYPE ART ASSIMILATION BESTIAIRE CARCTÈRE COMPORTEMENT CULTURAL-STUDIES CULTURALISME CULTURAL-STUDIES CULTURE CULTUREL ÉMERGENCE ÉVOLUTION ESTHÉTIQUE ÉTHIQUE ETHNOLOGIE ETHOS, ÉTUDES-CULTURELLES

HABITUS,

HISTOIRE HOSPITALITÉ HUMANISME HUMEUR IMAGINAIRE IMAGINATION INCORPORATION LITTÉRATURE-ÉMERGENTE MOEURS MORALISTE MYTHE MYTHOCRITIQUE NOUVEAUTÉ ORALITÉ PASSION PSYCHANALYSE RÉCIT-DE-VOYAGE REGISTRE SAVOIR-VIVRE SOCIABILITÉ SOCIAL SOCIOLOGIE-DE-LA-LITTÉRATURE STRUCTURAL STRUCTURALISME STRUCTURE SYMBOLISME TEXTE VÉCU VISION-DU-MONDE VOYAGE


NOMENCLATURES / Families of terms

ANTH BOUR COMT CULT EMER EPIS ETHI HIST IMAG RELI SOCI

ANTHROPOLOGIE/µµ

CULTURE/£££

ÉPISTÉMOLOGIE/µµµ


MOTS-CLÉS

Archétype,

Culture,

Ecriture,

Mythe,

Rhétorique,

Schème,

Structure,

Texte.


Keywords

Archetype,

Culture,

Myth,

Rhetoric,

Schema,

Structure,

Text,

Writing.


ÉQUIVALENTS / Correspondences

Allemand / German : Menschenkunde, Menschenlehre.

Anglais / English : anthropology.

Arabe / Arabic :

Chinois / Chinese :

Coréen / Korean :

Danois / Danish :

Espagnol / Spanish : antropologia.

Français / French : anthropologie.

Grec / Greek :

Hongrois / Hungarian :

Italien / Italian : antropologia.

Hébreu / Hebrew :

Japonais / Japanese :

Latin :

Néerlandais / Dutch : anthropologie.

Persan / Farsi :

Polonais / Polish :

Portugais / Portuguese : antropologia.

Roumain / Romanian :

Russe / Russian : antropologia.

Viêtnamien / Vietnamese :


COMMENTAIRE / Analysis

Les relations entre la littérature et l’anthropologie peuvent nous intéresser selon deux aspects qui ont prêté et prêtent encore à des débats : le rôle de l’écriture, entendue comme la dimension littéraire, dans les textes des anthropologues ; la possibilité d’une lecture anthropologique des textes littéraires.

Ni au XVIIIe ni au début du XIXe siècles, on ne s’est posé la question de savoir si la littérature en tant que travail sur le langage et revendication de la subjectivité, et l’anthropologie en tant que recherche sur la nature de l’homme, sur la genèse et le mouvement des sociétés humaines, puis sur la dimension culturelle du phénomène humain, étaient incompatibles ou non. Un même auteur pouvait être considéré comme un écrivain et un savant à la fois, tels les « philosophes » français Voltaire, Rousseau, Diderot, Helvétius ou les frères Humboldt, linguistes allemands. Certes aussi, à la fin du XIXème siècle, lorsque la discipline fut fondée par l’Américain Lewis Henry Morgan (1818-1881),prévalait une conception positiviste et la règle était alors l’évitement des effets littéraires. La primauté de la réflexion sur le matériau brut, la neutralité, le culte de la rigueur logique ou mathématique rangeaient cette fois les anthropologues dans le seul univers scientifique.

C’est au XXe siècle qu’a pu se poser la question de savoir dans quelle mesure, par exemple, l’œuvre de Buffon et notamment son Histoire naturelle pouvait avoir sa place dans une histoire de la littérature française, même si, comme le dit Michèle Duchet, discours scientifique et discours philosophique d’un grand style sont confondus chez Buffon (Anthropologie et histoire au siècle des Lumières. Buffon, Voltaire, Rousseau, Diderot. Paris : Flammarion, 1977). Ce n’est qu’au XXème siècle que, inversement, l’anthropologue américain, Clifford Geertz, dans Works and Lives : The Anthropologist as Author (trad. française, Paris : Métailié, 1996) a pu se poser et poser à ses lecteurs les questions suivantes : l’anthropologue peut-il se libérer de « l’angoisse de la subjectivité » ? N’est-il pas conduit au recours à une rhétorique afin de mieux persuader ? Dès son sous-titre, l’ouvrage de Geertz souligne la dimension littéraire inhérente, selon lui, à l’écriture anthropologique moderne. Pour dépayser le lecteur, le transporter en Afrique ou en Polynésie, il faut, selon lui, déployer d’agiles stratégies discursives. Il le démontre à travers des exemples comme ceux des ouvrages de Bronislaw Malinowski, d’Edward Evan Pritschard et de Claude Lévi-Strauss. Ainsi, le Journal d’ethnographe de Malinowski, publié vingt-cinq ans après sa mort en 1942, a suscité de vives controverses par ses révélations : les difficultés de sympathiser avec l’autre, la nostalgie du raffinement, le regret de ne pas avoir choisi la voie de la poésie pour exprimer ce qu’il ressentait. Dans Tristes tropiques de Lévi-Strauss, Geertz a pu mettre en évidence plusieurs textes à la fois : un récit de voyage (même si l’auteur récuse le genre), une thèse ethnographique, celle, bien sûr, du structuralisme, une réflexion philosophique, sur l’idée de « contrat social », un pamphlet contre les ravages de l’Occident et un texte symbolique aux accents mallarméens. Geertz en déduit l’affirmation qu’il est possible de devenir un savant-écrivain, l’un complétant et enrichissant l’autre. C’est ainsi qu’il s’était imposé lui -même dans ses travaux d’anthropologue sur l’Indonésie et le Maroc, tels Bali, interprétation d’une culture (Paris : Gallimard, 1984) et Observer l’Islam. Changements religieux au Maroc et en Indonésie (Paris : la Découverte, 1992).

Si l’écriture littéraire peut se mettre au service de l’anthropologie, l’anthropologie comme science a été, à partir de la deuxième moitié du XXe siècle, mise au service d’études comme celles du mythe dans la littérature.

Ainsi, Lévi-Strauss, spécialiste des cultures amérindiennes, a contribué à la réflexion des chercheurs littéraires sur les « invariants » et les « variantes » des mythes dans les œuvres littéraires. Dans son Anthropologie structurale (Paris : Plon, 1956) précisément, au chapitre XI, « La structure des mythes », il a pu mettre en évidence la « structure permanente » des mythes « dans diverses régions du monde » et dans le temps. Il a pu préconiser, d’une part, l’étude du mythe, « à travers l’ensemble de ses variantes » et, d’autre part, la recherche du (ou des) sens du mythe à travers leur « structure feuilletée », « des paquets de relations » à la fois chronologiques et intersémiologiques (c’est-à-dire d’un code à l’autre : familial, divin, sexuel, etc. au même moment). De même, le point de vue que cet anthropologue formule à la fin du 4ème volume de Mythologiques, L’homme nu (Paris : Plon, 1971), peut permettre de compléter la définition ethno - religieuse du mythe proposée par le Roumain Mircea Eliade (Aspects du mythe, Paris : Gallimard, 1963). Lévi-Strauss, au lieu de se placer du point de vue religieux de ceux qui adhèrent au mythe et y voient l’expression d’une vérité liée au sacré, se place du point de vue de ceux qui observent et étudient ceux-là mêmes qui adhèrent au mythe. D’où pour lui l’intérêt sociologique des mythes, sur « le fonctionnement » des sociétés dont ils proviennent, psychologique, et anthropologique, sur « certains modes d’opération de l’esprit humain », dans son universalité. L’anthropologie permet donc de s’interroger sur de multiples significations d’un mythe.

Entre-temps, en 1963, Gilbert Durand, dans Structures anthropologiques de l’imaginaire (Paris : P.U.F.) a pu confirmer la vitalité du mythe dans l’imaginaire humain et s’est efforcé d’en rechercher la genèse. Pour cela, il propose de se placer sur « le trajet anthropologique », c’est-à-dire un mélange de « pulsions subjectives » (issues de la conscience, de l’inconscient, de l’inconscience) et d’ « intimations objectives » (venues de conditions aussi bien atmosphériques qu’historiques et sociales, de la physiologie, de réflexes de toutes sortes, sexuels, mais aussi de succion, de digestion, de position. Et surtout, l’anthropologie de Durand a pu fournir une terminologie nouvelle ou du moins un classement des notions pour ce « dynamisme transformateur » qu’est l’imagination. A la base est le schème, squelette dynamique qui fait la jonction entre les dominantes réflexes et les représentations imagées : le schème de la descente, par exemple. Le schème engendre des archétypes, « substantifications de schèmes » : ainsi, au schème de la descente correspondent par exemple les archétypes de l’abîme, de la terre. Les archétypes, eux, s’illustrent par des symboles, à la fois plus nombreux et plus friables, comme ici l’escalier, la pluie, le météore. L’ensemble permet la formation du mythe que Durand définit ainsi : « système dynamique de symboles et d’archétypes qui, sous l’impulsion d’un schème, tend à se composer en récit » (p.64). (Quelques directions intéressantes peuvent s’offrir pour repérer et analyser dans un texte sur, par exemple, le mythe de Satan, des éléments fondamentaux de l’imaginaire qui lui sont associés : schème de la descente, archétype de l’abîme, symboles de l’ombre, de l’éclair, etc. ) Enfin, c’est aussi Gilbert Durand qui, à l’encontre de la psychocritique, a proposé la « mythocritique », le mythe « passant » la personne. Il emploie ce terme pour la première fois en 1972, dans un article sur Xavier de Maistre, sous-titré : « Contribution à la mythocritique » (Romantisme, n°4). Or, le terme et la notion ont été repris et exploités par le comparatiste français Pierre Brunel, notamment dans Mythocritique. Théorie et parcours (Paris : Presses Universitaires de France, 1992).

La présence de l’anthropologie dans les études littéraires ne va cependant pas de soi. Même si la culture littéraire ressortit, comme toute culture, à l’anthropologie, l’étude des mythes littéraires, par exemple, ne saurait se réduire à celle de leur structure et/ou de leur genèse, en dehors des formes et des genres où ils fonctionnent et des procédés (du « style ») propres à l’écrivain voire à tel écrivain. Et, inversement, l’étude des savants - écrivains, entreprise par Geertz resterait à poursuivre.

                                                                              Marcel De Grève

                                                                          Rijksuniversiteit Gent


Bibliographie / References

Apostel, Léo.– « Symbolisme et anthropologie philosophique. Vers une herméneutique cybernétique », in : Cahiers internationaux du symbolisme. – n° 5 (1964), pp.7-31.

 

Bourdieu, Pierre.– Raisons pratiques. Sur la théorie de l’action.– Paris : Seuil, 1994.

Daniel, E. Valentine ; Peck Jeffrey M. (éds).– Culture / Contexture. Explorations in Anthropology and Literary Studies.– Berkeley : University of California Press, 1995.

Davidadhazi, Peter ; Karafiath, Judith (éds).– Literature and its Cults. An Anthropological Approach/La littérature et ses cultes. Approche anthropologique.– Budapest : Argumentum, 1994.

Duchet, Michèle.– Anthropologie et histoire au siècle des lumières. Buffon, Voltaire, Rousseau, Diderot. – Paris : Flammarion, 1977.

Durand, Gilbert.– Les structures anthropologiques de l’imaginaire. Introduction à l’archétypologie générale .– Paris : Presses Universitaires de France, 1963.

Geertz, Clifford.– Works and Lives. The Anthropologist as Author (Ici et là-bas. L’anthropologue comme auteur. ).– Trad. fse. de Lemoine, Daniel, Paris : Métailié, 1996.

Gehlen, A.– Anthropologie et psychologie sociale. L’homme à la recherche et à la découverte de soi. – Paris : Presses Universitaires de France, 1990.

Groethuysen, Bernard.– Anthropologie philosophique. – Paris : Gallimard, 1980.

Montandon, Alain (éd.);– Littérature et anthropologie.– Paris: Champ social Editions, 2006.


Sebeok, Thomas ; Hayes, Alfred S. ; Bateson, Mary Catherine (éds).– Approaches to Semiotics. Cultural Anthropology, Education, Linguistics, Psychiatry, Psychology.– London; Paris; Den Haag : Mouton, 1964.

Van Delft, Louis.– Littérature et anthropologie. Nature humaine et caractère à l’âge classique. – Paris : Presses Universitaires de France, 1993.