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ANTIPHRASE/ Antiphrasis

Marcel De Grève

Modifié le 20 février 2003

 

Du bas latin antiphrasis, lui-même du grec antiphrasis, de anti, « contre » et phrasein, « parole, discours ».


Trope, figure de rhétorique consistant à employer un mot ou une expression dont le sens propre dit l’inverse de ce qu’on veut faire entendre. (Par exemple : « Comme c’est aimable ! », pour souligner une impolitesse).


AD'DAD, ANTITHÈSE/Antithesis,

DÉCALAGE*/Discrepancy; Lag; Gap,

HUMOUR*,

IRONIE.

INVERSION/Contertypes,

PROCÉDÉS/Devices,

RHÉTORIQUE/Rhetorical criticism.


Ad’dad, Antithèse,

Décalage,

Humour,

Inversion, Ironie,

Procédés,

Rhétorique.


Keywords:

Antithesis,

Contertypes,

Devices, Discrepancy,

Humour,

Gap,

Lag,

Inversion, Irony,

Rhetorical criticism.



Allemand : Antiphrase ; Gegensinn.

Anglais : antiphrasis.

Arabe: ةﺮﻳ بﻐﻤﻟا al mugāyara. Chinois :

Espagnol : antifrasis.

Français : antiphrase.

Grec : antiphrasis.

Hébreu :

Hongrois: antifrázis. Italien : antifrasi.

Japonais :

Néerlandais :

Polonais / Polish : antyfraza. Portugais : antifrase.

Russe : antifraza. « Parler par antiphrase » se dit Gavarija inoskazatelno.

Vietnamien :


COMMENTAIRE

Sans employer le terme antiphrase, mais l’expression inuersio verborum, Cicéron fait de ce trope un procédé efficace de la joute oratoire et en offre des exemples précis : « In uerbis etiam illa sunt, quae aut ex immutata oratione ducuntur aut ex unius uerbi translatione aut ex inuersione uerborum (…). Inuertuntur autem uerba, ut Crassus, apud M. Perpernam iudicem pro Aculeone quon diceret, aderat contra Aculeonem Gratidiano L. Ælius Lamia, deformis, ut nostis ; qui quom interpellaret odiose : ‘Audiamus, inquit, pulchellum puerum’ (Crassus). Quom esset adrisumm : ‘Non potui mihi, inquit Lamia, formam ipse fingere ; ingenium potui’ Tum hic : ‘Audiamus, inquit, dissertum’. Multo etiam adrisum est uehementius ». (« Au nombre des jeux de mots, il y a encore ceux qui se tirent de la métonymie, de la métaphore ou de l’antiphrase. (…) A propos de l’antiphrase : Crassus plaidait devant le juge M. Perpena en faveur d’Aculeo et contre Gratidianus dont l’avocat L. Ælius Lamia était, comme vous le savez, très laid ; comme celui-ci l’interrompait d’une manière désagréable, Crassius dit : ‘Allons, écoutons ce beau garçon’. Et comme l’on se mit à rire, Lamia rétorqua :‘Je n’ai pu former les traits de mon visage, mais j’ai pu former mon esprit’. Sur quoi l’autre repartit : ‘Ecoutons donc ce beau parleur’. Et les rires reprirent de plus belle » (De oratore, Livre II, §§ 261-262, BUDE, pp.116-117). Ici, le procédé peut paraître assez facile.

Par l’emploi d’un mot dans un sens contraire à celui qu’il possède habituellement et pour exprimer le contraire, donc, de ce qu’on veut dire, on peut affaiblir ou renforcer une représentation.

L’antiphrase, en effet, correspond, tantôt à une euphémisation, tantôt, le plus souvent, à une intention ironique ou, plus largement, satirique.

L’antiphrase par euphémisme apparaît dans des expressions inspirées par un sentiment de crainte ou par le souci d’écarter un mauvais présage. Ainsi, les Grecs anciens nommaient les Furies Euménides, c’est-à-dire « bienveillantes ». De même, ils donnaient le nom de « mer inhospitalière » (Pont-Euxin) à la mer Noire où les tempêtes étaient fréquentes. Au XVIème siècle, le poète français Ronsard reprend cette antiphrase dans l’ode 1 « Au roy Henry II », où il attend de la « faveur royale » qu’elle commande à « sa nef » de voguer « Gaignant la mer Euxine, et l’embouchure large/ Où le cornu Danube en la mer se descharge » (Le troisième livre des Odes, Pléiade, t. I, p.469).

Mais, le plus souvent, l’antiphrase sert une intention ironique. Elle peut être railleuse, exprimer la dérision,, le dédain, mais parfois aussi l’indignation et le désespoir. Il va sans dire que, pour éviter toute méprise sur l’intention du locuteur, l’opposition des idées doit être bien marquée. Aussi, dans le discours usuel ou sur scène, l’antiphrase est-elle affectée d’un ton adéquat.

Ainsi, comme l’a montré Michel Cressot, à propos d’un texte du XVème siècle comme Les quinze joyes de mariage, l’antiphrase apparaît dès le titre, pour « douleurs » et dès le cachet « Dieu le sait » (Vocabulaire des 15 Joyes de mariage d’après le texte de la seconde éd. de la Bibliothèque elzévirienne de 1857.- Genève : Droz, 1939). Plus tard, au XVIIIème siècle, par exemple dans Les égarements du cœur et de l’esprit , le romancier Crébillon fils attribue toute une série d’antiphrases à Mme de Lursay, à l’adresse du jeune héros -narrateur sur une de ses conquêtes, Mme de Sénanges, coquette fanée, outrée et indécente. Ces antiphrases expriment clairement la raillerie et le dédain d’une femme jalouse et elle conclut : « Vous avez fait assurément un beau choix, continua-t-elle, voyant que je ne lui répondais rien. Vous ne pouviez débuter mieux : cela est respectable et doit vous faire honneur » (Romanciers du XVIIIème siècle. Pléiade, p.110).

Mais l’antiphrase peut aussi devenir l’instrument d’une ironie ou d’une satire féroce, exprimer l’indignation. Ainsi, le héros de Shakespeare, Hamlet s’exprime volontiers par antiphrases pour désigner ses pires ennemis, tel le roi Claudius, meurtrier de son père et époux de sa mère, qu’il appelle « the good King », par exemple à la scène II de l’Acte II, à l’adresse de Guildenstern (Paris : Aubier, 1988, p.164) ; tels Guildenstein et Rosencrantz eux-mêmes, prétendus amis dont il deviné la trahison à qui il dit : « My good friends » (p.178). C’est le cas également dans Jules César, où Antoine décrit des meurtriers comme des « honorable men ».

La comédie fait également grand usage de l’antiphrase. Ainsi, Molière, dans Le Tartuffe ou l’imposteur, met dans la bouche de la servante Dorine une série d’éloges outrés, paroxystiques, par antiphrase, afin de dissuader la jeune Marianne d’épouser l’imposteur dont s’est entiché son père : Tartuffe : « Quelle allégresse aurez-vous dans votre âme/ quand d’un époux si beau vous vous ferez la femme » ( Pléiade, p.925).

Mais, si l’antiphrase sert à exprimer l’ironie, peut-on faire du terme antiphrase un synonyme d’ironie, comme le fait par exemple Henri Morier dans son Dictionnaire de poétique et de rhétorique (Paris : P.U.F., 1981)? On peut préférer considérer l’antiphrase comme un moyen d’expression, une manifestation de l’ironie, celle-ci ressortissant plus largement à une intention psychologique. L’antiphrase est plutôt une figure de l’ironie.

Marcel De Grève

Rijksuniversiteit Gent


Bergez, Daniel ; Géraud, Violaine ; Robrieux, Jean-Jacques. – Vocabulaire de l’analyse littéraire. – Paris : Dunod, 1994.


Mazaleyrat, Jean ; Molinié, Georges. – Vocabulaire de la stylistique. – Paris : Presses Universitaires de France, 1989.


Morier, Henri. –Dictionnaire de poétique et de rhétorique. – Paris : Presses Universitaires de France.


Ruse, Christina ; Hepton, Marilyn.–The Cassell Dictionary of Literary Language Terms. – London : Cassell, 1992.