APHORISME / Aphorism
Marcel de Grève †
Valérie Florensan
Modifié le 17 mai 2005
par MD
ÉTYMOLOGIE/Philology
Du bas latin aphorismus , lui-même du grec ἀφορισμός aphorismos: « délimitation », puis « définition », en particulier « brève définition ». Introduit en français en 1270, sous la forme d’amforisme, devenu en 1370 amphorisme et en 1490 aphorisme. (CDG)
Le terme aphorismos est formé de aph (de apo, qui signifie « éloigner, écarter ») et de horismos (« délimitation »), lequel vient lui-même du verbe horizein (délimiter). (VF)
ÉTUDE SÉMANTIQUE / Definitions
1. (Didactique). Brève sentence exprimant une idée générale, scientifique, philosophique ou morale.
2. (Littérature). « Forme poétique de la définition », selon Milan Kundera, dans L’art du roman (Paris : Gallimard, 1986, p.150).
CORRÉLATS/Collocations
ADAGE/Adage; Wise saying, ANALECTES/Analecta; Analects, ANALOGIE/Analogy, ANTITHÈSE/Antithesis, ASSERTION/Assertion, AXIOME/Axiom,
BINAIRE/Binary; Binarism, BRACHYLOGIE/Brachylogy,
CITATION/Quotation, COMPARAISON/Comparaison, CONTRADICTION/Contradiction,
DÉFINITION/Definition, DIALOGISME/Dialogism, DUALITÉ/Duality,
EMPHASE/Emphasis, ÉNIGME/Enigma; Riddle, ÉNONCÉ/Utterance; Statement; Sentence, ESPRIT/Spirit; Mind; Wit,
FRAGMENT/Fragment,
GNOMIQUE/Gnomic,
HADITH, HYPERBOLE/Hyperbole,
LAPIDAIRE/Lapidary,
MAXIME/Maxim, MORALISTES/ Moralists,
OULIPO/Oulipo,
PARADOXE/Paradox, PENSÉE/Thought, POINTE/acutezza/agudeza, PRÉCEPTE/Precept, PRÉGNANT/Pregnant, PROVERBE/Proverb,
RAPPORT/Intercourse; Report; Relation, RECUEIL/Collection, RÉPÉTITION/Repetition,
SAILLIE/Witticism, SENTENCE/Sentence; Maxim, SUPPRÉSSION/Supression, SYMÉTRIE/Symetry.
NOMENCLATURES/Families of terms
BRÈF/Forma brevis,
COGNITIF/Knowledge,
DIDACTIQUE/Teaching,
ÉTHIQUE/Moral,
FORMES/Forms,
GENRES/Genre criticism, GNOMIQUE/Precepts,
LUDIQUE/Play,
MULTISUPPORT/Multimedia,
PHILOSOPHIE/Philosophy, POÉSIE/Poetry,
RECUEIL/Collection,
TEMPORALITÉ/Time structures.
MOTS-CLÉS
Adage, Analectes, Antithèse, Axiome,
Bref, Brièveté,
Chiffre, Concision,
Didactique,
Emphase, Esprit,
Fragment,
Genres, Gnomique, Gnomique,
Hyperbole,
Image,
Ludique,
Maxime, Médecine,
Paradoxe, Pensée, Philosophie, Pointe, Précepte, Proverbe,
Sentence.
Keywords
Adage, Antithesis, Axiom,
Brevity,
Conciseness,
Didactique,
Emphasis,
Forma brevis, Fragment,
Gnomics,
Hyperbole,
Image,
Maxim, Mind,
Pithy, Play, Proverb,
Teaching, Thought,
Statement.
Precept,
Wit.
ÉQUIVALENTS/Correspondences
Allemand/German : Aphorismus, Sinnspruch.
Anglais/English : aphorism.
Arabe/Arabic : ةمكحلا al hikma.
Chinois/Chinese :
Espagnol /Spanish : aforismo.
Français/French : aphorisme.
Grec/Greek : παραχρονισμός parachronismos; ἀφορισμός aphorismos.
Italien/Italian : aforisma.
Hébreu/Hebrew :
Hongrois/Hungarian : aforizma.
Japonais/Japanese :
Latin: : aphorismus.
Néerlandais/Dutch : kernspreuk.
Polonais / Polish : aforyzm.
Portugais/Portuguese : aforismo.
Roumain/Romanian : aforism.
Russe/Russian : афоризм aforizm; трюизм trjuizm; банальность banal’nost’.
Vietnamien/Vietnamese :
COMMENTAIRE /Analysis
1. Commentaire historique (MDG).
2. Aphorisme et formes brèves (VF).
1. Commentaire historique (MDG).
Les premiers aphorismes connus sont ceux du célèbre médecin grec Hippocrate (460- 370 avant notre ère), dans son traité intitulé précisément Aphorismes. Celui-ci débute par la célèbre sentence : « La vie est courte, l’art est long, l’occasion fugitive, l’expérience trompeuse, le jugement difficile », cet aphorisme ne portant donc pas exclusivement sur la médecine (Bruxelles : H.Remy, trad. E. Pariset, p.1). De même l’aphorisme n̊6 peut avoir une valeur générale : « Aux plus grands maux les plus grands remèdes ». Mais, il va sans dire que l’ensemble des aphorismes d’Hippocrate touche le diagnostic, le pronostic médicaux, la thérapeutique, en relation avec les saisons et avec les âges du corps humain : le n̊26, par exemple « Il vaut mieux que la fièvre succède à la convulsion que la convulsion à la fièvre ». Mais le genre était lancé. A Rome, au IIe siècle avant notre ère, Galien a repris et commenté ces aphorismes en latin. A telle enseigne que, au début du XVIe siècle, l’auteur anonyme de la Condamnacion des Banquets, met ces propos dans la bouche de Galien : « Ypocras en ses Amphorismes,/ Conseille bien la créature/ Et moy, par gloses infimes/ Ay commencé son escripture » (Paris : Jacob, p.399).
Toutefois, en France, selon le spécialiste de la Renaissance, Lazare Sainéan (La langue de Rabelais.—Paris : E. de Boccard, 1922-1923, t. II, p.42), c’est Rabelais qui a employé pour la première fois dans son œuvre littéraire des mots hérités du grec, comme aphorisme, et ce dernier sous sa forme moderne. Effectivement, dans le Cinquième livre (1564), il attribue à un personnage aveugle et paralytique mais parlant sept langues, Ouyr-dire, un enseignement par aphorismes aux gens de la région, aux langues diverses : « Pour lors tenoit une mappemonde et la leur exposoit sommairement par petits aphorismes, et y devenoient clerz et sçavants en peu d’heure, et parloient de choses prodigieuses élégamment et par bonne mémoyre, pour la centiesme partie desquelles sçabvoir ne suffiroit la vye de l’homme : des Pyramides de nil, et Babillone, des troglodytes, des Himantopodes, des Blemmyes, des Ganifasantes, des Canibales, des montz hyperborées, des Egipens, de tous les diables, et tout pour Ouyr-dire » (Chap. XXXI, Pléiade, 1994, éd. Mireille Huchon, pp.865-866). L’aphorisme est donc censé transmettre avec concision un savoir étendu et varié. (Auparavant, Henri de Mondeville avait recouru au terme d’aforisme, prononcé aforîme, dans ses Chirurgies (1314).
Rabelais (médecin et écrivain à la fois) publia en 1532 une édition annotée des Aphorismes d’Hippocrate (Lyon : S. Gryphe), mais surtout il cite ce dernier dans le Tiers livre (1546). Au chapitre XXIV, « Comment Panurge prend conseil de Epistemon » (avant de se marier), Epistemon lui dit : « Et si jamais feut vray en l’art de médecine le dict du vieil Hippocrates de Lango, JUGEMENT DIFFICILE, il est en cestuy endroict verissime » (Pléiade, p.425) et, au chapitre XXXIV, « Comment les femmes ordinairement appetent (désirent) chose défendues », c’est Rondibilis qui conseille Panurge : « Si ma femme se porte mal : j’en vouldrois veoir l’urine (dist Rondibilis) toucher le pouls : et veoir la disposition du bas ventre et des parties umbilicares (= du nombril) comme nous commande Hippo. 2. Apho 35 avant oultre procéder » (p.461).
Toutefois, chez Rabelais, l’aphorisme relève encore de la citation. Où l’aphorisme se révèle un genre littéraire, c’est dans l’invention ou dans la réécriture de définitions existantes. Certes, les aphorismes sont plus fréquents dans des œuvres religieuses ou philosophiques, où ils résument souvent un raisonnement. On en trouve, en nombre assez élevé dans la Bible, surtout dans le livre de l’Ecclésiaste ; on en trouve aussi sous la plume de Thomas Kempis, d’Erasme, de Montaigne, de Lichtenberg, de Nietzsche. Ainsi, Nietzsche, dès son traité Humain, trop humain, a adopté l’aphorisme qu’il incombe au lecteur de déchiffrer en pratiquant une « lecture lente », ou ce qu’il appelle « une rumination ». Mais ce sont les moralistes français, en particulier La Rochefoucauld et Vauvenargues qui ont consacré l’aphorisme et lui ont conféré un véritable statut littéraire. En effet, certaines des Sentences et maximes de morale (1634) de La Rochefoucauld ont non seulement la teneur mais la brièveté et la concision d’aphorismes, telle la célèbre maxime n̊3 : « Toutes les vertus des hommes se perdent dans l’intérêt comme les fleuves se perdent dans la mer » (Pléiade, p.301, « édition hollandaise) ou encore la maxime n̊43 : « La vraie éloquence consiste à dire tout ce qu’il faut, et à ne dire que ce qu’il faut » (p.308). Mais des Caractères (1688) de La Bruyère, Günther von Schukmann a pu également extraire des aphorismes (Aphorismen. Aus dessen «Caractères » augsgewählt und ôubersetzt.– Göttingen : Vandenhoeck & Ruprecht, 1969). Parmi ceux-ci, il en est bien qui ont la concision d’aphorismes : « Il n’est pas si aisé de se faire un nom par un ouvrage parfait que d’en faire valoir un médiocre par le nom qu’on s’est déjà acquis » (Pléiade, p.65) ou « Un caractère bien fade est celui de n’en avoir aucun » (p.148) ; d’autres caractères contiennent des aphorismes, comme : « Un esprit médiocre croit écrire divinement ; un bon esprit croit écrire raisonnablement » (p.69). La formulation brève de l’aphorisme implique que non seulement la forme du contenu mais non moins la forme de l’expression est destinée à toucher le lecteur. L’auteur d’aphorismes est dès lors censé avoir une connaissance profonde et critique de lui-même, de ses contemporains et de la société dans laquelle il vit. Il doit en outre posséder une technique stylistique qui lui permet de produire une formule à la fois concise et imagée. Ces qualités confèrent à l’aphorisme une valeur littéraire supérieure à celle du proverbe qui exprime plutôt la sagesse populaire. Aussi l’aphorisme de venu genre exige-t-il de l’auteur une telle virtuosité stylistique, surtout dans la pratique de l’antithèse et du paradoxe que les réussites dans ce domaine sont rares.
On connaît cependant de telles réussites, outre celles des moralistes du XVIIe siècle.
En France, Balzac, dans sa Physiologie du mariage, a pratiqué le genre comme tel dans les pages intitulées « Aphorismes » où il propose aux jeunes gens des définitions de la « femme honnête » : « Les principes de cette élection (de la femme honnête) se trouvent dans les axiomes suivants : APHORISMES ». Parmi les nombreux aphorismes proposés (25 !), n’en citons que quelques-uns : I « Une femme honnête est essentiellement mariée » ; II « Une femme honnête a moins de quarante ans » ; VI « Quand un homme a gagné vingt mille livres de rente, sa femme est une honnête femme, quel que soit le genre de commerce auquel il a dû sa fortune » ; XVI « Les mœurs sont l’hypocrisie des nations ; l’hypocrisie est plus ou moins perfectionnée » (Pléiade, t. XI, p.931 et suiv.). Dans des Errata consacrés à ces pages, Balzac commente ses aphorismes comme des passages où il « a mis toute sa pensée » (à charge du lecteur d’y démêler le sérieux et l’ironie).
En Angleterre, également au XIXe siècle, le traité de Coleridge, à la fois poète et philosophe, Aids to reflection (1825) est, quant à lui, rempli d’aphorismes expressément moraux et spirituels, au nom d’une philosophie idéaliste inspirée de Kant, de Schelling et de Burke.
L’aphorisme n’est pas mort. Au contraire ! Christina Ruse et Marylin Hepton dans leur Cassell Dictionary of Literary and Language Terms (London : Cassell, 1992) mettent en évidence un « splendid » aphorisme du poète et critique anglais, T.S. Eliot : « Immature poets imitate, mature poets steal ». Paradoxalement, cet aphorisme est expressif du respect d’Eliot pour la tradition. Conscients de la fécondité de l’aphorisme, les surréalistes l’ont utilisé à leur manière, c’est-à-dire subversive. C’est le cas par exemple du surréaliste belge Achille Chavée qui, de plus en plus tenté par la concision et un langage lapidaire, a détourné les formules toute faites, les vieux clichés, prenant ainsi le contre - pied de la sagesse traditionnelle : ainsi, dans l’un de ses recueils d’aphorismes, Décoctions en 1964, il écrit par exemple : « ce n’est pas de l’inconnu, mais du connu qu’il convient de se méfier » ; « C’est avec de bons proverbes que l’on fait de la bonne soupe » ; « Si vous avez besoin d’une paille , prenez –la sans le moindre scrupule dans l’œil de votre voisin ». En Italie, Gino Ruozzi a publié en deux forts volumes , Scrittori italiani di aforismi (Milani : A. Mondadori, 1994-1996), un vaste recueil représentatif de la littérature aphoristique de son pays, du XVIe siècle à nos jours. C’est dire que l’aphorisme demeure une forme vivante.
Le verbe aphoriser , en français, a été conçu par Claude Roy. Il apparaît dans le Nouvel Observateur du 4 octobre 1971 : « Maître Michaux est donc un moraliste. Le moraliste est ce spécialiste du ‘cœur humain’, qui dit le fait (comment c’est) ou le droit (comment çà devrait être). Qui psychologise ou aphorise, qui décrit, indique ou édicte ». Il a été repris le 23 juin 1978 par Bertrand Poirot-Delpech dans son feuilleton du Monde.
Marcel De Grève†
Rijksuniversiteit Gent
2. Aphorisme et formes brèves (VF)
L’aphorisme n’est pas maxime, ni sentence, encore moins proverbe, et qui est confronté à tel énoncé ne se trompera pas sur sa nature : cela relève de l’évidence. Sur quoi pourtant cette évidence se fonde-t-elle ? Quels critères formels permettent de différencier l’aphorisme des autres formes brèves ? La frontière est ténue, mais réelle : si l’aphorisme emprunte à la maxime, mais aussi à l’énigme, il élabore pourtant, avec des parentés certaines il est vrai, son identité propre.
Une pratique formelle
C’est principalement à la maxime que l’aphorisme doit son moule formel – souvent fondé sur la copule, mais aussi sur la comparaison ou l’analogie, à des fins définitionnelles. Cette formalisation s’est trouvée particulièrement mise en relief par l’Oulipo et la machine à fabriquer des aphorismes de Marcel Benabou : il s’agissait, à partir d’un nombre réduit de structures syntaxiques prédéfinies, de combiner un nombre limité de termes pour créer des aphorismes paradoxaux quasi à l’infini. Cette formalisation poussée à l’extrême en a prouvé l’existence tout aussi bien que les limites : si certaines caractéristiques formelles, et particulièrement syntaxiques, sont nécessaires à la création d’aphorismes, cela ne signifie pas qu’elles soient suffisantes.
L’aphorisme, théâtre de la contradiction
Si la maxime sert volontiers l’art du paradoxe, l’aphoriste, quant à lui, se plaît à mettre en scène la contradiction : la structure aphoristique, souvent antithétique, presque toujours binaire et cultivant la symétrie, ne se prête guère à la pratique hégélienne de l’Aufhebung, du dépassement dialectique, mais ouvre plutôt le champ depuis Héraclite à l’eris (querelle, rivalité), ou au polemos (choc, lutte).
On peut alors définir l’aphorisme comme l’expression de la dualité. C’est dire combien l’aphorisme est un outil discursif riche de remise en cause du langage, jusqu’à devenir, chez Wittgenstein, outil de la « dissolution grammaticale ».
Cette forme, le plus souvent péremptoire (l’aphorisme adopte préférentiellement l’assertion), se présente comme un énoncé autoritaire et fermé (« borné » selon Blanchot), et adopte volontiers des procédés d’impersonnalisation (infinitifs, pronoms indéterminés, troisième personne…) qui apparaissent comme autant de procédés d’universalisation conférant à l’énoncé une portée générale.
L’aphorisme se veut pourtant plus constatif que prescriptif. L’injonction enclose dans l’aphorisme ne tient en effet pas tant à une éventuelle valeur impérative (que la maxime, elle, ne dédaigne pas) qu’à la nécessité qu’il impose au lecteur de surmonter la contradiction, de résoudre l’énigme.
Un art du trop peu
Par ailleurs, l’aphorisme ne se définit pas tant comme forme brève de façon quantitative (certains aphorismes peuvent, chez Nietzsche par exemple, largement excéder une page) que comme forme du manque, marquée des traits stylistiques de la suppression : suppression des articles, du verbe, ou mieux encore, suppression des connecteurs logiques ; au lecteur alors d’établir les rapports, d’essayer différentes combinaisons, de choisir (ou pas) entre les variantes. Il ne s’agit donc pas tant de faire court que de faire trop court : c’est en cela que l’aphorisme se rapproche de l’énigme, ou de la devinette, dans un rapport non plus oraculaire, mais bien dialogique entre l’auteur – qui manifeste sa subjectivité au sein de l’énoncé en tant que « chiffreur » – et le lecteur qui déchiffre. L’aphorisme se présente comme un énoncé ouvert dans un espace clos.
De l’hermétique à l’herméneutique
On comprend alors combien exigeante est la demande interprétative faite au lecteur. Celui-ci, en se confrontant à un aphorisme, ne fait pas face à un énoncé hermétique, comme on aurait pu le croire, mais bien plus à un exercice herméneutique, ainsi que l’explicite Nietzsche : « (…) Un aphorisme, frappé et fondu avec probité, n’est pas encore “ déchiffré “ sitôt lu ; au contraire, c’est alors seulement que doit commencer son interprétation (…) » [Généalogie de la morale, Avant-propos §8, GF-Flammarion 1996 p.33-34]
Un aphorisme, des aphorismes
Ce qui fonde l’aphorisme, ainsi que nous l’indique son étymologie, c’est son caractère délimité : énoncé isolé (Schlegel le définit comme « isolé comme un hérisson »), il est cerné par le blanc et le silence, procédant par rupture et discontinuité. Pour autant, si l’on a affaire à l’aphorisme comme énoncé isolé, on n’est jamais confronté à un seul aphorisme : c’est le recueil qui fait œuvre aphoristique. Car un aphorisme ne résonne pas seulement en lui-même, mais en relation avec d’autres énoncés, différents voire opposés - et tout aussi péremptoires. C’est cette pluralité d’énoncés qui permet à l’œuvre aphoristique d’instaurer, à partir d’unités éristiques, une dialectique au sein de la multiplicité.
Loin de la linéarité, la lecture aphoristique est fondée sur la répétition (relecture du même énoncé, lecture sur un même thème dans différents énoncés), voire même la « rumination » (Nietzsche). C’est que l’œuvre aphoristique se présente comme anti-systématique (Nietzsche, Kierkegaard) : son organisation en effet se rapprocherait beaucoup plus de la définition de la langue donnée par Saussure, « qui ne connaît que son ordre propre » [Saussure, Cours de linguistique générale, Payot, 1996, p. 43], que du système philosophique auquel elle s’oppose.
Temporalité de l’aphorisme
Les aphorismes sont le plus souvent rédigés au présent, ce qui ne va pas sans déconcerter le critique : le présent a-t-il ici valeur de présent d’éternité, ou est-il pure actualisation ? Une fois encore la contradiction semble se loger au cœur même de l’aphorisme.
C’est dans la temporalité du Kaïros (que Vladimir Jankelevitch a mis en rapport avec l’aphorisme), expression grecque de l’occasion, que l’on trouve la résolution la plus satisfaisante entre durée et instantanéité : l’aphorisme se présente comme le jaillissement, créé par l’occasion, instantanée et unique, d’une expérience longuement mûrie.
Ajoutons que le présent grammatical, selon Sylvie Mellet [« Le présent « historique » ou « de narration » dans L’information grammaticale, Janvier 1980, n°4], est atemporel dans la mesure où il ne possède aucun morphème distinctif – il est alors moins l’expression d’un présent temporel ( par opposition avec le passé et le futur), que d’une présence au monde, ce qui constitue une autre résolution, non moins valide, concernant l’apparente contradiction contenue dans l’emploi du présent dans l’aphorisme.
Expression de la présence, de l’expérience, de l’instant, ou encore de l’occasion, mais aussi expression de la certitude inquiète d’être au monde, on comprend alors mieux que l’aphorisme puisse être appliqué à des champs aussi divers que la médecine (avec Hippocrate), la morale (Gracián, Chamfort), la poésie à résonances éthiques (René Char) ou encore la philosophie (Nietzsche), autant de domaines qui sont confrontés non pas à l’absolu mais au particulier, non à la règle, mais à l’exception.
Valérie Florensan
Université de Bordeaux 3
Berranger, Marie-Paule.– Dépaysement de l’aphorisme.– Paris: José Corti, 1988.
Bishop, John Peale.– « Obscurity, Observations and Aphorisms », in : Western Review, t. II (1948), p. 72.
Blanchot, Maurice.– L’entretien infini, « Parole de fragment ».– Paris: Gallimard, 1969.
Jankelevitch , Vladimir .– « L’occasion et l’aphoristique », in: Bulletin de la société de philosophie de Bordeaux, n°99, 1975.
Krönich, Otto. – Formen der Literatur, in Einzeldartstellungen.- Stuttgart : Alfred Kröner, 1981.
Missac, Pierre.– « Situation de l’aphorisme », in: Critique n°323, 1974.
Moncelet, Christian (éd.).– Désirs d’aphorisme.– Clermont-Ferrand: APFLSH, 1998.
Montandon, Alain .– Les formes brèves.– Paris: Hachette Supérieur, 1993.
Ruozzi, Gino (éd.). – Scrittori italiani di aforismi. – Milano : A. Mondadori, 1994-1996, 2. Vol.
Susini-Anastopoulos, Françoise.– L’écriture fragmentaire, définition et enjeux.– Paris: PUF, coll. Ecriture, 1997.
Vaganay, Hugues. – « Pour l’histoire du français moderne », in : Romanische Forschunsgen, t. XXXII (1913), pp. 1-184.