APOCOPE / Apocope
Marcel De Grève†
Jean Marie Grassin
Modifié le 17 mai 2005
par MD
ÉTYMOLOGIE / Philology
Subst. fém., en français, 1521. Du latin grammatical apocopa, ou apocope (cf. apocupus : «eunuque», du grec ἀποκοπή : «retranchement, amputation, remise des dettes, arrêt brusque de la voix», utisé par Aristote comme terme de grammaire (Poétique 22, 8); composé sur le préfixe ἀπο- marquant la séparation, l’éloignement, la suppression et κοπειν: «couper».
Subst. anglais, 1991.
ÉTUDE SÉMANTIQUE / Definitions
1. (Phonétique). Suppression ou chute graduelle d’un ou plusieurs phonèmes à la finale d’un mot : «encor» pour «encore».
2. (Graphie). Suppression ou chute graduelle d’une ou de lettres ou d’une ou de syllabes à la finale d’un mot : «ciné» pour «cinématographie».
3. (Versification française). Suppression du e atone dit muet ou caduc, précédé d’une consonne, dans la diction, à la finale d’un mot placé en fin de vers ou à la césure.
4. (Musique). Par analogie, suppression de notes finales dans une phrase mélodique.
CORRÉLATS / Collocations
ABRÈGEMENT/Abridgement, ABRÉVIATION/Abbreviation, ABRUPTION/Abruption, ALTÉRATION/Alteration, APHÉRÈSE/Apheresis,
CÉSURE/Caesura, CONTREPOINT/Counterpoint,
DICTION/Diction,
ÉLISION/Elision,
HÉMISTICHE/Hemistich,
MÉTAPLASME/Metaplasm, MOT/Word,
PHONÈME, PHONÉTIQUE/Phonetics, POÉSIE/Poetry,
SUPPRESSION/Suppression, SYLLABE/Syllable,
SYNCOPE,
VERS/Verse.
NOMENCLATURES / Families of terms
AUDITIF/Audio,
FORMES/Forms,
LINGUISTIQUE/Language,
MUSIQUE/Music,
MÉTRIQUE/ Metrics,
POÉSIE/Poetry, POÉTIQUE/Poetics,
RHÉTORIQUE/Rhetorical criticism,
STYLISTIQUE/Style.
MOTS-CLÉS
Abrègement, Argot,
Caduc, Césure, Chute,
Élision,
Langue populaire, Lettre,
Phonème,
Suppression, Syllabe,
Vers.
Keywords
Abridgement,
Caesura,
Fall,
Letter,
Mute,
Phoneme,
Popular language,
Removal,
Slang,
Syllable,
Verse.
ÉQUIVALENTS
Allemand / German : Apokope, apokoppierter Reim.
Anglais / English : apocope; apocopation. Adj. : apocopic.apocopated rhyme, apocopation, apocope.
Arabe / Arabic :
Chinois / Chinese :
Coréen / Korean :
Danois / Danish :
Espagnol /Spanish : apócope. rima apocopada
Français / French : apocope.
Grec / Greek : ἀποκοπή apokopê.
Hongrois / Hungarian : szócsonkítás.
Italien / Italian : apocope.
Hébreu / Hebrew :
Japonais / Japanese : apocope.
Latin : apocopa, abcisio.
Néerlandais / Dutch : apocope.
Persan / Farsi :
Polonais / Polish : apokopa.
Portugais / Portuguese : apócope.
Roumain / Rumanian :
Russe / Russian: апокопа ( усечение конечного звука, буквы, слога) apokopa ( usečenie konečnogo zvuka, bukvy, sloga).
Viêtnamien / Vietnamese :
COMMENTAIRE / Analysis
Comme l’aphérèse (en début de mot), l’apocope est une forme de métaplasme (altération de mot). L’apocope peut provenir, dans la langue écrite, comme dans la langue parlée, d’une évolution phonétique, comme, en anglais : « ic singe » est devenu « I sing » ; ou en français, l’e muet, caduc, dans la langue parlée et même dans la diction de la poésie. A cet égard, Jean Mazaleyrat et Georges Molinié proposent de définir l’apocope comme : « la disparition , en fin de mot, d’un e caduc non élidable : « comm(e) lui » (Vocabulaire de la stylistique. – Paris : P.U.F., 1989). Ils distinguent l’apocope de l’élision, dans, par exemple : « comm(e) un(e) hydre », chute du e devant une voyelle ou une h non aspirée.
En tant qu’abrègement, l’apocope se manifeste à tous les niveaux de langue, parlée, argotique, poétique.
Dans le vocabulaire populaire et argotique, l’apocope s’applique parfois à toute une syllabe : colon pour colonel, ciné pour cinéma, tram pour tramway ; parfois même à plusieurs syllabes : prof pour professeur, sous-off pour sous-officier, pneu pour pneumatique, dactylo pour dactylographe, stylo pour stylographe, bénef pour bénéfice, métro pour métropolitain, radio pour radiophonie, télé pour télévision, sympa pour sympathique, bac pour baccalauréat. Mais, on le voit, certains mots apocopés sont entrés dans l’usage général en français (stylo, pneu) et même dans d’autres langues. Ainsi les mots métro, radio sont entrés dans le lexique général de nombreuses langues, comme l’anglais, l’espagnol, le russe, etc. En français, des apocopes comme grand-mère font même dorénavant partie de la langue non seulement usitée mais normative.
Contrairement à l’aphérèse, l’apocope, en conservant le début du mot, apporte d’emblée le plus d’information sur le sens du mot qui sera prononcé. Jean-Louis Calvet explique : « Considérons en effet un locuteur se préparant à prononcer un mot. Personne ne sait ce que sera ce mot, et sa première syllabe (disons mé) apporte une énorme information, puisqu’elle constitue un choix, entre toutes les syllabes initiales possibles de la langue française. Une fois cette première syllabe émise, il y a en français dans un dictionnaire courant, environ quatre cents possibilités. Le locuteur choisit comme deuxième syllabe tro, prononçant donc métro, il ne reste dans le même type de dictionnaire que huit possibilités (métrologie, métrologique, métromanie, métronome, métropole, métropolitain, métropolite, métrorrhagie). Si sa troisième syllabe est po, il ne reste que trois possibilités (métropole, métropolitain, métropolite), etc. C’est dire que plus on avance vers la fin du mot et moins les syllabes apportent d’information. C’est simple, non ? » (L’argot en 20 leçons. - Paris : Payot, 1993.). C’est, en fait, beaucoup moins simple que ne l’affirme Calvet. Car, s’il est vrai que l’adjonction d’une syllabe réduit chaque fois les possibilités, celles-ci n’apparaissent pas d’emblée à l’interlocuteur ou à l’auditeur, surtout étranger. Et si un mot apocopé comme métro est courant et facilement compréhensible dans un contexte, il n’en est pas de même de mots qui désignent des réalités spécifiques au pays de la langue source comme bac pour baccalauréat.
Maurice Grevisse, dans Le bon usage, attire l’attention, pour le français, sur une forme particulière de l’apocope : « la langue populaire ou argotique se plaît à substituer à la partie finale de certains noms désignant le plus souvent des ouvriers, des personnes appartenant à telle ou telle catégorie sociale, un –o qui n’est autre qu’une forme graphiquement réduite du suffixe -ot (lat –ottum). Ce suffixe populaire –o (qui n’a rien à voir avec l’abréviation du type- o, comme dans stylo(graphe), patro(nage) donne au mot une physionomie désinvolte, pittoresque, parfois ironique : Proprio (propriétaire), anarcho (anarchiste), mécano (mécanicien), métallo (métallurgiste), camaro (camarade), apéro (apéritif), garno (garni), convalo (convalescence), prolo (prolétaire) » (Gembloux : Duculot, 1975, 10e éd. p.114, Rem.1).
Certains mots apocopés ont pu trouver leur place dans la langue littéraire. Ainsi, dans Manhattan Transfer (1925), le romancier américain Dos Passos emploie le mot tram pour tramway en tant que narrateur et ses dialogues, où il s’attache à restituer la langue parlée ou argotique abondent de formes verbales apocopées comme les participes présents : « I’m tellin », pour « I’m telling », par exemple. Cela contribue à la richesse de sa fresque sociale new yorkaise. Dans Voyage au bout de la nuit (1932), Céline reproduit volontiers dans ses dialogues des formes apocopées, par exemple « t’ » pour « tu » : « t’as raison ».
En poésie, l’apocope peut résulter d’un désir de produire un texte archaïque. C’est par exemple le cas, en France, au XVIIème siècle, du poète baroque Saint-Amant, dans « Le poète crotté », avec le vers : « Or’ que l’Archerot enfantin » (pour « ores que », l’apocope étant marquée par une apostrophe) (Œuvres. - Paris : Didier, 1967, pp.64-65). Mais l’apocope intéresse particulièrement, du moins en français, le rythme de la langue. En métrique classique, soumise à des règles, l’apocope dans la diction touche la syllabe féminine en fin de vers (syllabe terminée par un e muet ou caduc). Mais l’apocope en fin d’hémistiche, à la césure, est proscrite dans la prosodie classique, alors qu’elle était de rigueur dans l’épopée médiévale. Et, comme le précisent encore Mazaleyrat et Molinié, lorsque le vers est libre, « En métrique libre, elle (l’apocope) est l’objet d’une série d’options à prendre pour le poète – et éventuellement pour le lecteur- pour réaliser de façon pertinente les structures rythmiques latentes et établir un mètre au donné parfois incertain » (Op. cit., p.26). Autrement dit, la diction dépend de la subjectivité du poète puis du lecteur.
Les poètes ont pu utiliser l’apocope dans la graphie même de certains mots, à l’intérieur du vers : encor pour encore apparaît souvent en style élevé, dans le vers classique français, et même chez les romantiques, tels Victor Hugo. Inversement, certains auteurs modernes, imitant la langue parlée, usent de l’apocope graphique pour guider le lecteur dans sa diction, mais non sans effets comiques, tel Alfred Jarry, dans, entre autres, une « Chanson à boire » où il écrit : « C’est un’ vraie dégoûtation/ (…) Tout’ notre vénération » (Pléiade, t. II, p.551).
Marcel De Grève†
Rijksuniversiteit Gen
Bibliographie / References
Alquien, M. –Dictionnaire de poétique. – Paris : Livre de poche, 1993.
Calvet, Jean-louis. – L’argot en 20 leçons, ou Comment ne pas perdre son français. Suivi d’un appendice grammatical .– Paris : Payot, 1993 («Essais Payot »).
Mazaleyrat, Jean. – Eléments de métrique française. Paris : Armand Colin, 1974.
Mazaleyrat, Jean ; Molinié, Georges. – Vocabulaire de la stylistique. – Paris : Presses Universitaires de France, 1989.
Ruse, Christina ; Hepton, Marylin.– The Cassell Dictionary of Literary and Language Terms. – London : Cassell, 1992.