APOLOGUE*
ÉTYMOLOGIE/ Philology
Du latin apologus, lui-même du grec apologos, « récit détaillé, narration ». Introduit en français au XVème siècle.
ÉTUDE SÉMANTIQUE/ Definitions
1. Court récit allégorique qui vise essentiellement à illustrer une leçon morale.
2. Court récit illustrant une « vérité », selon son auteur.
CORRELATS/ Collocations
ALLÉGORIE/ Allegory,
FABLE/Fable, FICTION/Fiction, FORMES BREVES/ Forma brevis,
NARRATION/ Narrative,
PARABOLE/Parable,
RECIT/ Narrative ; Tale.
NOMENCLATURES/ Families of Terms
ÉTHIQUE/Moral.
FORMES BRÈVES/Brevis Forms.
GENRES/Genre criticism.
NARRATION/Narrative.
MOTS-CLÉS
Allégorie,
Brièveté,
Didactique,
Morale ; Moralité,
Vérité.
Keywords
Allegory,
Brevity,
Didactic,
Fable,
Morals ; Morality,
Truth.
EQUIVALENTS/ Correspondences
Allemand / German :
Anglais / English : apologue.
Arabe / Arabic :
Chinois / Chinese :
Coréen / Korean :
Danois / Danish :
Espagnol / Spanish : apólogo.
Français / French : apologue.
Grec / Greek : apologos.
Hongrois / Hungarian :
Italien / Italian : apologo.
Hébreu / Hebrew :
Japonais / Japanese :
Latin : apologus.
Néerlandais / Dutch : fabel (vérif).
Persan / Farsi :
Polonais / Polish :
Portugais / Portuguese : apólogo.
Roumain / Romanian :
Russe / Russian : : apolog ; spécialement : prica, basnja (basni Ezopa, « les fables d’Esope).
Viêtnamien / Vietnamese :
COMMENTAIRE/ Analysis
A l’origine,j le terme grec apologos désignait un récit détaillé. Ainsi, les récits d’Ulysse à Alcinoos , dans l’Odyssée étaient désignés sous le nom de Alkinou apologon, comme on peut le lire dans la Poétique d’Aristote (16, 1455a2) et dans la Rhétorique (16, 1417a 13). On appelait l’ensemble des livres IX à XII de l’Odyssée : O Alkinou apologos.
Chez les Latins, Cicéron écrit dans De oratore : « Ac uerborum quidam genera quae essent facita dixisse me puto. Rerum plura sunt eaque magis, ut dixi ante ; in quibus est narratio, res sane difficilis. Experimenda enim sunt et ponenda ante oculos ea, quae uideantur et ueri similia, quod est proprium narrationis, et quae sint, quod ridiculi proprium est subturpia ; cuius exemplum, ut breuissimum, sit sane illus quod ante posui, Crassi de Memmio. Et ad hoc genus ascribamus etiam narrationes apologorum » (2, 264). (« Touchant les plaisanteries qui consistent dans les mots, je viens de m’expliquer, ce me semble. Celles qu’on tire des choses sont en plus grand nombre et, comme je l’indiquais plus haut, elles prêtent davantage à rire. De ce nombre est l’anecdote, dont l’emploi est difficile à coup sûr, car il faut représenter et mettre sous les yeux des choses, tout à la fois pleines de vraisemblance, ce qui est le propre du récit, et marquées par cette raillerie un peu forte qui caractérise le bon comique. Le meilleur exemple que j’en puisse citer, et le plus court, est celui de Crassus contre Memmius. Nous inscrirons aussi dans cette classe les narrations en forme d’apologues » (Budé, Trad. E. Courbaud, pp.117-118). Cicéron rapproche donc l’apologue de l’anecdote, définie elle-même comme un récit plutôt bref et, selon lui, de tonalité comique.
Beaucoup plus tard le terme apologue a continué de désigner un récit bref, mais de caractère allégorique, avec cette différence que son interprétation se fait globalement et non selon une correspondance terme à terme. L’apologue est aussi à distinguer de la fable, dans la mesure où il peut être considéré comme une forme primitive, purement didactique, du récit moral, tandis que la fable comporte toujours une partie narrative importante. Contrairement à la fable en effet -qui met particulièrement en scène des animaux et/ou des choses inanimées, le mot désignant l’histoire elle-même, le récit, la mise en scène des personnages –l’apologue fait considérer plutôt le sens, le but, la leçon qui résulte de l’allégorie, indépendamment de la forme de l’expression. Dans leur définition actuelle de l’apologue, les auteurs anglais du Cassell Dictionary of Literary and Language Terms (London : Cassell, 1992), Christina Ruse et Marilyn insistent sur cet aspect moral de l’apologue : « A fable with a moral ». Et elles donnent comme exemples typiques d’apologues les Fables d’Esope ( malgré leur titre). L’apologue se distingue et de l’allégorie et de la fable par une relative simplicité et par une relative brièveté.
Les deux termes fable et apologue sont néanmoins souvent employés avec la même acception. Ainsi, en France, au XVIIème siècle, La Fontaine, dans la préface à ses Fables emploie les deux termes sans qu’on voie clairement la distinction qu’il faut établir entre les deux : « Mais ce n’est pas tant par la forme que j’ai donnée à cet ouvrage qu’on en doit mesurer le prix, que par son utilité et par sa matière. Car qu’y a-t-il de recommandable dans les productions de l’esprit, qui ne se rencontre dans l’apologue ». Immédiatement après, il se demande pourquoi les anciens , qui ont attribué « la plus grande partie de ces fables à Socrate » , « n’ont point fait descendre du ciel ces mêmes fables ». Et il reprend : « Ce que je dis n’est pas tout à fait sans fondement puisque, s’il m’est permis de mêler ce que nous avons de plus sacré parmi les erreurs du paganisme, nous voyons que la Vérité a parlé aux hommes par paraboles ; et la parabole n’est autre chose que l’apologue, c’est-à-dire un exemple fabuleux, et qui s’insinue avec d’autant plus de facilité et d’effet qu’il est plus commun et familier ? Qui ne nous proposerait à imiter que les maîtres de la sagesse nous fournirait un sujet d’excuse : il n’y en a point quand les abeilles et les fourmis sont capables de cela même qu’on nous demande » (Pléiade, pp.7-8). De même, au XVIIIème siècle, Jean-Jacques Rousseau met les deux termes sur le même plan, en tant qu’expressions de vérités morales : « Les fictions qui ont un objet moral s’appellent apologues ou fables, et comme leur objet n’est ou ne doit être que d’envelopper des vérités utiles sous des formes sensibles et agréables, en pareil cas on ne s’attache guère à cacher le mensonge de fait, qui n’est que l’habit de la vérité qui ne débite une fable que pour une fable et ne ment en aucune façon » (Rêveries d’un promeneur solitaire, IVème promenade, Pléiade, pp.684-685).
Au XXème siècle, le terme est utilisé seul, mais avec des significations variées. Ainsi, dans Le mythe de Sisyphe, Albert Camus y recourt, avec un exemple personnel à l’appui, pour désigner une forme brève dotée d’une moralité (tout comme le font en Angleterre, comme on l’a vu, Christina Ruse et Marilyn Hepton ). Partant de la difficulté de connaître l’homme et même un acteur vu cent fois, il conclut : « Pourtant si je fais la somme des héros qu’il a incarnés et si je dis que je le connais un peu plus au centième personnage recensé, on sent qu’il y a aura là une part de vérité. Car ce paradoxe apparent est aussi un apologue. Il a une moralité. Elle enseigne qu’un homme se définit aussi bien par ses comédies que par ses élans sincères » ( Essais, Pléiade, p.106). Il arrive qu’un récit relativement long soit considéré comme un apologue. Ainsi, Bernard Lortholary, préfacier de la version française de la Peter Schlemihls wundersame Geschichte (1813) de l’écrivain allemand Adalbert von Chamisso (L’étrange histoire de Peter Schlemihl.- Paris : Gallimard, 1992), voit un « apologue »(p.17) dans ce récit qui a l’apparence d’un conte fantastique sur une ombre perdue. Selon lui, « ce récit fait songer aux Romans et contes de Voltaire », mais où Chamisso aurait substitué aux idées des motifs comme l’errance maudite, le double et donc « le problème central de l’identité perdue et de la différence » (p.18).
La pratique de l’apologue a continué, fût-ce rarement. Ainsi, on peut considérer qu’André Gide y a recouru dans Les nourritures terrestres en faisant parler son personnage d’Hylas des « soifs » et des « désirs » qui l’animent comme des personnages à la fois séduisants et insatiables (Romans, I, 4, Pléiade, pp. 200-201).
Marcel De Grève
Rijksuniversiteit Gent
Bibliographie/ References(à compléter)
Fables from Incunabula to Modern Picture Books. – Washington (D.C.) : Library of Congress, 1966.
Ruse, Christina ; Hepton, Marilyn.– The Cassell Dictionary of Literary and Language Terms. – London : Cassell, 1992.