ARGUMENTATION / Argumentation


Modifié le 19 mai 2005

Par MD


ÉTYMOLOGIE/Philology

 

ÉTUDE SÉMANTIQUE/Definitions

Du latin argumentatio, dérivé lui-même d’argumentari : « argumenter », de arguere, « démontrer, rendre clair ». Ces verbes sont formés sur argus: « éclat, blancheur ». Le terme argumentatio est attesté en latin depuis Cicéron (De inventione, 2, 155). Introduit en français à la fin du XIIIe siècle.

Marcel De Grève †

 

ETUDE SEMANTIQUE/ Definitions

(Rhétorique). Ensemble de raisonnements fondé sur des arguments, c’est-à-dire des preuves ou des moyens à l’appui d’une thèse ou d’une opinion et qui sont aptes à convaincre un public. Une argumentation peut être fragile, rigoureuse, subtile ou simpliste. Elle peut viser à convaincre de tout et de son contraire :  l’ argumentation des uns en faveur d’une intervention militaire ; l’argumentation des autres à l’encontre de cette même intervention militaire .

 

CORRELATS/ Collocations

AGÔN, ARGUMENT/Argument, ARGUMENTAIRE/Blurb, AUTRE/Other,

 

CONVERSATION/Conversation,

 

DÉBAT/ Debate, DÉLIBÉRATIF, DÉLIBÉRATION, DEMONSTRATION/Demonstration, DIALECTIQUE/ Dialectic, DIALOGUE/Dialogue, DISCOURS/ Discourse,

 

ÉNONCIATION/Enunciation,

 

JOUTE/Joust; Tilt; Duel; Match,

 

LOGOS,

 

PERSUASION/Persuasion, PRAGMATIQUE/Pragmatics, PREMISSES, PREUVE/ Proof,

 

RAISON/Reason, RAISONNEMENT/ Reasoning, RHÉTORIQUE/Rhetoric,

 

STYLISTIQUE/Stylistics; Stylistic,

 

THESE/ Thesis, TRAITÉ/Treatise, TRANSPHRASTIQUE.

 

NOMENCLATURES/ Families of Terms

DÉMONSTRATION/Demonstrative literature,

LINGUISTIQUE/Language, LOGIQUE/Logics,

OPÉRATIONS/Acts,

PHILOSOPHIE/Philosophy, PRAGMATIQUE/Pragmatics,

RHÉTORIQUE/Rhetorical criticism,

SÉMIOLOGIE/Semiology and semiotics.

 

MOTS – CLÉS

Argument,

Assertion,

Débat,

Dialectique,

Discussion,

Persuasion,

Preuve,

Raisonnement,

Thèse.

 

Keywords

Argument,

Assertion,

Debate,

Dialectic,

Discussion,

Persuasion,

Proof,

Reasoning,

Quarrel,

Reasoning,

Thesis.

 

ÉQUIVALENTS / Correspondences

Allemand / German : Beweisführung ; Schlußfolgerung ; Dialektik.

Anglais / English : argumentation.

Arabe / Arabic :

Chinois / Chinese :

Coréen / Korean :

Danois / Danish :

Espagnol / Spanish : argumentacion.

Français / French : argumentation.

Grec / Greek :

Hongrois / Hungarian :

Italien / Italian : argomentazione.

Hébreu / Hebrew :

Japonais / Japanese :

Latin :

Néerlandais / Dutch : bewiijsvoering.

Persan / Farsi :

Polonais / Polish :

Portugais / Portuguese : argumentação.

Roumain / Romanian :

Russe / Russian : аргументирование argumentirovanije, приведение доводов privedenije dovodov, pour « action d’argumenter » ; аргументация argumentatsija pour « ensemble d’arguments ».

Viêtnamien / Vietnamese :

 

COMMENTAIRE/ Analysis

Lorsque Chaïm Perelman et L. Olbrechts-Tyteca publient en 1958 leur Traité de l’argumentation (Paris : P.U.F.), c’est pour signifier leur « rupture avec une conception de la raison et du raisonnement, issue de Descartes ». On aurait négligé, depuis le Discours de la méthode (1637) , « l’étude des moyens de preuve pour obtenir l’adhésion» au profit de celle de la démonstration à partir d’idées claires et distinctes, fondée sur l’arithmétique et la géométrie. Les deux auteurs, de ce fait, définissent l’argumentation en l’opposant à la démonstration formelle : « Le domaine de l’argumentation est celui du vraisemblable, du plausible, du probable, dans la mesure où ce dernier échappe aux certitudes du calcul. Or, la conception nettement exprimée par Descartes dans la première partie du Discours de la méthode était de tenir ‘presque pour faux tout ce qui n’était que vraisemblable’ » (p.1).

Cette distinction est fondée sur celle qu’Aristote propose déjà dans ses Topiques. Selon lui, un raisonnement déductif : « C’est une démonstration lorsque les points de départ de la déduction sont des affirmations vraies et premières, ou du moins des affirmations telles que la connaissance qu’on en a prend naissance par l’intermédiaire de certaines affirmations premières et vraies ; c’est au contraire une déduction dialectique lorsqu’elle prend pour points de départ des idées admises » (Budé, 1967, t. I., 100a). D’après ce célèbre passage, on peut poser que ce qu’Aristote appelle « déduction dialectique », en fonction d’un interlocuteur, comme dans la dialectique socratique, correspond à l’argumentation. Alors, Aristote distingue la démonstration et l’argumentation selon leurs prémisses : vraies dans la démonstration, simplement vraisemblables, dans l’argumentation, partageables sinon partagées par tous, en tout cas à faire partager.

Cette distinction entre raisonnement scientifique et argumentation persiste. Mais, en 1976, le logicien, Georges Vignaux, dans son livre L’argumentation. Essai d’une logique discursive (Genève : Droz,), montre que la définition de l’argumentation par opposition à la démonstration ne peut plus être d’actualité depuis la géométrie non euclidienne et les théories d’Einstein, par exemple : nos axiomes n’auraient pas plus de certitude, ne seraient pas plus « vrais » que nos opinions. De plus, on aurait radicalisé la pensée d’Aristote qui distinguait divers degrés d’ ‘  «  admission » des idées. Sans oublier le caractère argumentatif de certains textes scientifiques. Pour Vignaux, la définition de l’argumentation par opposition à la démonstration serait donc arbitraire.

Aucune définition satisfaisante de l’argumentation ne peut être proposée, sauf celle de raisonnement propre à étayer une thèse ou une affirmation, à plaider, à vanter. Vignaux ajoute : « Plus réaliste semblerait la distinction de catégories spécifiques d’argumentation, selon les objets ou les disciplines , à travers une démarche commune de type dialectique ». (p.19). Le « champ argumentatoire » est en effet très vaste et très varié. Il couvre de nombreux secteurs de la vie sociale : la vie quotidienne, la politique, la justice, le commerce, etc. A chaque raisonnement peut correspondre une stratégie discursive. Or ces stratégies dépendent à la fois d’une part, d’enchaînements où entre la logique et, d’autre part, d’effets linguistiques (lexique, syntaxe) et contextuels ( gestes, témoignages, pièces à conviction). Dans la conclusion de son livre, Vignaux encore insiste sur deux notions qui pourraient permettre d’apprécier une argumentation : la notion de « sujet psychologique » et celle de « théâtralité ». La première permettrait d’expliciter « ces opérations intellectuelles que suppose la construction d’un discours et dont on peut résumer la spécificité en disant qu’elles sont l’ensemble des conditions nécessaires pour que le discours d’un sujet soit compris et suffisantes pour que le projet de ce sujet soit reçu par autrui » (pp. 327-328). On voit que l’argumentation ne doit pas être confondue avec un discours mais qu’elle peut le sous- tendre. A propos de la deuxième notion, l’auteur renvoie à son important chapitre sur la « théâtralité » propre à l’argumentation où il écrit : « Le discours argumentatif doit ainsi toujours être considéré comme une mise en scène pour autrui » (p.72).

L’argumentation, plutôt étudiée par les philosophes et les logiciens que par les critiques littéraires, est cependant inséparable de certaines formes littéraires et d’abord, bien sûr , de l’art oratoire. Emmanuel Bury peut ainsi déclarer que « C’est le cœur de la rhétorique » (in : Jarrety, J.-M., éd. – Lexique des termes littéraires. – Paris : Librairie Française Générale, 2001), et rappeler les moyens utilisés, notamment par les orateurs de l’Antiquité pour convaincre : partir de la doxa (croyances partagées), recourir à «  l’éthos » (une image de soi) pour séduire et au « pathos » pour émouvoir, mais également à un agencement logique des arguments.

Cela n’empêche pas certains auteurs, logiciens comme Perelman, d’opposer l’argumentation à la littérature, comme centrée sur l’idée du Beau : ainsi, il reproche à Aristote d’avoir mêlé, dans sa Rhétorique (Livre I, chapitre III) l’idée du Beau, de la valeur esthétique, à l’argumentation. D’où ce jugement assez réducteur sur l’argumentation telle qu’elle peut apparaître dans la littérature : « A cet égard, les textes littéraires – roman, théâtre, discours – ont souvent l’avantage de présenter les arguments de manière simplifiée, stylisée ou exagérée. Situés hors d’un contexte réel où tous les éléments de l’action oratoire se confondent, ils apparaissent avec plus de netteté. Nous pouvons être par ailleurs assurés que si nous les reconnaissons comme arguments, c’est qu’ils correspondent bien à des structures familières » (p. 252). Aussi ne donne-t-il guère d’exemples littéraires sinon d’argumentations par l’illustration, donc de types d’argumentation simples, en deux temps, comme chez Poe et Villiers : « Dans leurs contes fantastiques, Poe et Villiers de l’Isle-Adam commencent souvent leur récit par l’énoncé d’une règle, dont celui-ci ne serait ensuite qu’une illustration : ce procédé vise à renforcer la crédibilité des événements » (p.483). Aux exemples d’argumentations sur les quels sont construits certains contes fantastiques, on pourrait ajouter ceux de romans policiers, fondés sur la déduction. Ainsi, dans un article intitulé « Sherlock Holmes confronts modern logic : toward a theory of information-seeking through questioning » (in : Barth, E.M. ; Martens, J.L. éds. – Argumentation. – Amsterdam : Benjamin, 1982,pp. 55-76), Jaakko Hintikka et Merrill B. Hintikka étudient la méthode du héros détective de Conan Doyle, c’est-à-dire une argumentation qui recourt à des procédures de déduction et d’inférence ainsi qu’au jeu des questions et des réponses. Il s’agit bien d’un raisonnement dialectique.

On peut aussi considérer que dans de nombreuses œuvres littéraires, jusqu’aux plus modernes, l’intertextualité apparaît souvent comme une stratégie discursive pour appuyer une argumentation. L’écrivain prend alors appui sur un autre auteur à travers divers procédés tels que la citation ou le discours rapporté.

Marcel De Grève

Rijksuniversiteit Gent

                                                               

Bibliographie/ References

Barth, E. M. ; Martens, J. L. (éds). – Argumentation. Approaches to Theory Formation. Continuing to the Groningen Conference, October 1978. – Amsterdam : Benjamin, 1982.

Ducrot, Oswald ; Anscombre, Jean-Claude. – L’argumentation dans la langue.- Bruxelles : Mardaga, 1988, 2e éd..

Perelman, Chaïm ; Olbrechts-Tyteca. – Traité de l’argumentation. – Paris : Presses Universitaires de France, 1958.

Vignaux, Georges. – L’argumentation. – Genève : Droz, 1976.