ARTIFICE / Artifice
Ann-Déborah Lévy-Bertherat
Jean-Marie Grassin
Modifié le 5 décembre 2005
Par MD
ÉTYMOLOGIE/Philology
Artifice en français 1526, du latin artificium : «métier, habileté», composé des ars : «art» (voir ce mot), originellement «ajustement, emboitement» et de fic vartiante de fac de facere : «faire», issu du radical indo-européen *fe (même sens), que l'on retrouve dans facies : «apparence». Du vieux français, au moyen anglais.Artifice.
ÉTUDE SÉMANTIQUE/Definitions
1. (Vieux). Technique. Habileté. Métier. Fabrication d’un objet avec un art consommé.
2. Habileté à imaginer et utiliser des expédients, à tromper, faire illusion.
Très tôt spécialisé dans le sens de «ruse», le terme d'artifice recouvre, dans le domaine de la création artistique, et littéraire en particulier, une notion ambivalente: il suppose une transformation de la nature qui peut être entendue soit comme un embellissement dans le vain but de la dépasser, soit comme une occultation abusive de la réalité donnée.
3. L'écriture artificielle, en poésie notamment, se caractérise par l'ornementation et par le recours répété aux figures.
4. artificiel / artificial (adj) : Fabriqué, factice, qui n’est pas naturel même s’il simule la nature, feint.
CORRÉLATS/Collocations
APOCRYPHE/Apocrypha, ART/Art, ARTÉFACT/Artifact, ART POUR L’ART/Art for art’s sake,
BAROQUE/Baroque,
Conceit, CONCEPTISMO, COURTOIS/Courtly,
DANDY;DANDYSME/Dandysm, DÉCADENCE/Decadence, DÉCADENTISME, DECOR/Decor; Scenery ; Setting ; Surroundings,
EFFET/Effect, ÉMOTION/Emotion, Euphuism, EXOTISME/Exoticism,
FAUX/Forgery, FIGURE/Figure, FIN -DE- SIÈCLE/Fin de Siecle,
GESAMTKUNSTWERK,
HYBRIS,
ILLUSION/Illusion, IMITATION/Imitation, INTELLIGENCE ARTIFICIELLE/Artificial intelligence,
JEU/Game; Play,
MANIÉRISME/Mannerism,
NATURE/Nature,
ORNEMENT/Ornament, ORNEMENTALISME/Ornementalism,
PRÉCIOSITÉ/Preciosity, PROCÉDÉ/Device,
RÉEL; RÉALITÉ/Real; Reality, ROMANTISME/Romanticism,
SIMULACRE/Simulacrum, SOPHISME, STYLE/Style, STYLISTIQUE/Stylistics,
THÉORIE LITTÉRAIRE/Theory of literature, TRANSGRESSION/Transgression,
VIRTUEL/Virtual library; art; literature; reality; space.
NOMENCLATURES/Families of terms
ARTS/Theory, History of art,
CATÉGORIES GÉNÉRIQUES/Literary kinds,
EFFET/Effect,
LUDIQUE/Play,
PROCÉDÉS/Devices,
ROMANTISME/Romanticism,
STYLISTIQUE/Style,
THÉORIE/Theory of literature, TRAGIQUE/Tragedy, TRANSGRESSION/Trespass,
VIRTUEL/Virtual reality.
MOTS-CLÉS
Androïde, Apocryphe, Art, Artefact, Art pour l'Art,
Baroque,
Catégories génériques, Complication, Conceptismo, Courtois,
Dandy, Dandynisme, Décadence,
Effet, Émotion, Exotisme,
Faux, Figure, Fin de Siècle,
Gesamtkunstwerk, Gratuité,
Hybris,
Illusion, Imitation,
Maniérisme,
Nabokov (Vladimir), Nature,
Ornementalisme,
Préciosité, Procédés,
Raffinement, Réalité, Réel, Robot, Romantisme,
Simulacre, Style, Stylistique,
Théorie littéraire, Transgression,
Virtuel.
Keywords
Apochrypha, Art, Artefact, Art for art’s sake,
Baroque,
Courtly,
Decadence, Devices,
Effect, Ephuism, Emotion, Exoticism,
Fin-de-siecle, Forgery,
History of art, Hybris,
Illusion, Imitation,
Literature, Literary kinds,
Manierism,
Nabokov (Vladimir), Nature,
Ornementalism,
Real, Reality, Romanticism,
Simulacrum, Space, Style, Stylistics,
Theory, Theory of literature, Transgression,
Virtual library, Virtual reality.
ÉQUIVALENTS / Correspondences
Allemand / German : Kniff : «ruse»; Kunstgriff, Kunst; künstlich (adj.) : «artificiel»; List, Arglist.
Anglais / English : artifice, artificiality, conceit.
Arabe / Arabic : séna'i.
Chinois / Chinese :
Coréen / Korean :
Danois / Danish :
Espagnol / Spanish : artificio.
Français / French : artifice.
Grec / Greek : technê, technasma ; dolos : « tromperie » (le Cheval de Troie) ; μήτις mêtis qui normalement évoque la prudence et la sagesse peut être péjoratif au sens d’«artifice, ruse».
Hongrois / Hungarian :
Italien / Italian : artificio.
Hébreu / Hebrew :
Japonais / Japanese : jinkou-no (qui est le produit de l'activité humaine, artificiel).
Latin : ars, artificium; fraude : fraus, dolus.
Néerlandais / Dutch :
Persan / Farsi :
Polonais / Polish :
Portugais / Portuguese : artifício.
Roumain / Romanian : artificiu.
Russe / Russian : искусственность iskusstvennost'.
Viêtnamien / Vietnamese : tài, k xáo.
COMMENTAIRE / Analysis
1. Les artifices du style (ADLB)
2. L’être artificiel (JMG)
1. Les artifices du style (ADLB)
Souvent mis en évidence dans les époques considérées comme décadentes ou de transition, l'artifice littéraire est l'objet d'une certaine suspicion, qui tient autant au caractère obscur des œuvres qu'il engendre, qu'à l'accusation de gratuité portée contre elles. On le reconnaît d'abord dans le caractère formel des textes : la recherche d'une élégance, d'un raffinement où la poésie emprunte aux procédés rhétoriques (effets de rythme, balancement, jeux de répétitions) tendant à une complication qui rend l'écrit inaccessible au lecteur vulgaire, caractérise la poésie grecque alexandrine, celle de Callimaque notamment, et celle des auteurs latins qui s'en sont inspirés. Catulle par exemple recourt, dans ses nugae (bagatelles) mondaines à une somptuosité ornementale qui se suffit à elle-même, revendiquant un art pour l'art étranger à toute utilité. Tibulle et Properce reprennent aux alexandrins un certain nombre de motifs conventionnels de l'élégie et de la mythologie, recherchant plutôt la nouveauté dans des effets formels de surprise: usage de termes impropres, expressions disjointes, jeux d'échos dans les sonorités. On peut déceler dans leur poésie un trait constant de l'artifice littéraire, qui résulte de son raffinement formel et qui le dépasse à la fois: l'écriture s'affirme comme jeu, objet de joutes et de concours, un jeu mondain dont la gratuité même est essentielle.
Quant aux thèmes de prédilection de cette écriture, ils relèvent souvent eux aussi de l'artifice, de l'ornement, de la frivolité : les préceptes de Tibulle concernant la toilette, le goût d'Ovide pour les transformations magiques, motif central de ses Métamorphoses, traduisent une fascination des poètes pour les surfaces, les reflets, les apparences fuyantes, la mise en scène, privilégiant toujours le paraître par rapport à l'être.
Ces trois traits fondamentaux de l'artifice littéraire: recherche stylistique, orientation ludique et choix thématique , se trouvent à nouveau réunis dans la littérature courtoise au XIIIe siècle. Il devient certes impossible de parler alors d'une gratuité de l'écriture, puisque la quête de la perfection du texte constitue, au moins fictivement, le prix payé par le poète pour l'amour de la dame. Mais c'est bien par la dextérité qu'il montre dans ce jeu d'esprit, par des effets brillants, qu'il doit la séduire. Parmi les tropes empruntés à la rhétorique, les plus inattendus, les plus hyperboliques, c'est-à-dire les plus artificiels, sont les plus prisés. Les comparaisons doivent être aussi éloignées que possible, les métaphores filées jusqu'à l'allégorie sur laquelle des récits entiers peuvent être fondés, comme Le roman de la Rose de Guillaume de Lorris. D'une part, la complexité des textes les réserve à une élite érudite; d'autre part, le recours systématique à l'allégorie conduit à une lecture symbolique: l'accès au sens devient dès lors lui-même le résultat d'un artifice.
Ainsi le jeu littéraire prend-il là, comme chez Pétrarque au siècle suivant, une certaine gravité. L'élégance formelle et le symbolisme visent ensemble à une épuration du sentiment. Si l'artifice est anti-nature, l'artifice littéraire conduit à un amour idéalisé, à une définition néo-platonicienne de la beauté pure dégagée des contingences de la chair. La Délie à laquelle Maurice Scève adresse ses vers a pour nom une anagramme de L'Idée.
La préciosité qui parcourt la littérature européenne à la fin du XVIe siècle et au début du XVIIe apparaît comme un âge d'or de l'artifice. L'élaboration savante de la prose dans l'Euphues de Lily, par des jeux formels de symétrie et de rythme, atteint un hermétisme comparable à celui des sonnettistes du temps, et qui prend le nom d'euphuism. Góngora réorganise le langage poétique autour du mot, définissant les principes du cultismo (lexique enrichi à partir du latin, élégance érudite, syntaxe renouvelée et accumulation de tropes ) que suivront après lui Calderón et Tirso de Molina. Aux artifices du style, il joint celui des idées, le conceptismo. En France, les salons des précieux étendent l'artifice d'un jeu littéraire conçu comme pur divertissement, à leur langage et à leur vie sociale : le raffinement de la forme poétique doit viser à la perfection et à la rareté, selon le modèle d'une élaboration artisanale (on parle du tour d'un poète). L'antithèse, la pointe, la devinette, intègrent la pratique de l'écriture brillante dans un commerce mondain rigoureusement codifié.
On ne saurait cependant confondre la préciosité et une autre forme d'artifice qui se développe alors dans les lettres et les arts, le baroque. Les motifs favoris de la poésie baroque rappellent la thématique artificielle des poètes latins: métamorphoses et déguisements, magie, théâtre dans le théâtre, prédominance du décor sur l'action, du paraître sur l'être. Toutefois, Jean Rousset distingue le baroque de la préciosité par le sérieux du premier, qui élève le jeu à une échelle cosmique, bien au-delà des dimensions d'un salon. La préciosité est selon lui une sorte de réduction, de miniaturisation de l'artifice baroque.
Le classicisme apparaît souvent comme une réaction contre l'exubérance baroque, comme un retour à la rigueur et au naturel. Pourtant, le goût de l'ornement et la fascination pour les faux semblants survit au baroque, et comporte des prolongements jusqu'au XVIIIe siècle. L'importance du déguisement et du mensonge, par exemple, dans le théâtre de Marivaux, le langage contourné et inventif de ses personnages, a pu apparaître comme une survivance de la préciosité du siècle précédent. Il reste que la pensée du XVIIIe siècle s'attache à une redéfinition enthousiaste de la nature, qui conduit à une condamnation nouvelle de l'artifice. Celui-ci apparaît alors plus que jamais, chez Rousseau, notamment , comme une sorte de blasphème, mettant en doute l'excellence de la Création. D'où une haine de l'ornement et une méfiance vis-à-vis du paraître, qui domine l'esprit de la génération romantique.
Il peut cependant sembler hâtif de considérer le romantisme comme une consécration du naturel et de la transparence. On peut en effet déceler chez Byron, chez Pouchkine, chez Poe notamment, une tendance inverse, exaltant les artifices du décor, du costume, du langage et de l'écriture, annonçant l'amour du faux, le dandysme que Baudelaire formulera dans son Eloge du maquillage. Cet artifice romantique trouve son prolongement dans les tendances littéraires de la deuxième moitié du siècle, où il apparaît de manière plus évidente, dans les doctrines de l'Art pour l'art, récusant l'utilité de l'œuvre, et dans le goût des symbolistes pour la thématique artificielle (ornementation exotique et rare, raffinement quasi maladif des sensations). A la fin du XIXe siècle, le lien entre artifice et décadence est ouvertement revendiqué. J. K. Huysmans, dans A Rebours, Oscar Wilde, dans The Picture of Dorian Gray, illustrent la fascination du temps pour un luxe inutile mais savamment élaboré. La forme poétique travaillée jusqu'à l'hermétisme se retrouve, par exemple, chez un Mallarmé et chez un d'Annunzio, qui bouleversent la syntaxe ou le lexique, pour donner au poème valeur d'énigme.
Les poètes hermétiques du XXe siècle sont en partie les héritiers de cet amour de la forme parfaite et mystérieuse atteinte par l'artifice : Ungaretti recherche, à travers la brièveté d'un texte où se concentre le sens, à rendre au mot sa puissance vibratoire. Chez Saint-John Perse, c'est du recours à un lexique inusité que naît l'opacité délibérée de la poésie. Pour Yeats, enfin, la forme poétique artificielle se veut une revendication délibérée de l'anti-nature, où l'art apparaît comme la seule issue hors de la mortelle déchéance de chair. Le poète anglais rejoint par là les thèses de Malraux sur l'art, artifice par lequel l'homme se soustrait à sa nature et à son destin, et s'arroge une forme d'immortalité.
Ann-Déborah Lévy-Bertherat
École Normale Supérieure, Paris
2. L’être artificiel (JMG)
Le summum de l’artifice est représenté par la tentative de créer un homme ou une femme artificiel. Le corpus du concours de l’agrégation de lettres modernes en France pour 2000 rassemblait sous le titre «l’homme (ou femme) artificiel» trois œuvres : Der Sanderman(Le marchand de sable in Nachtstűcke, Tableaux nocturnes, 1817) de Ernst T. Hoffmann , Frankenstein, 1817, de Mary Shelley et l’Ève future, 1886, de A. Comte de Villiers de l’Isle-Adam. Non seulement l’art s’y montre capable d’imiter ou de simuler la vie, mais aussi il prétend susciter la vie.
L’artifice peut être si achevé que la créature peut sembler exempte des défauts, des irrégularités, des incongruités ordinaires de la nature, prétendre à une apparence de perfection qui n’est pas dans la nature. Mais toujours elle porte en elle la présence de la transgression humaine. La trace d’une faute originelle, comme le portrait de Dorian Gray dans son insolente beauté imaginé par Oscar Wilde recèle l’horreur du mal.
Dans la mythologie grecque, la génisse artificielle que Dédale construit à la demande de Pasiphaé pourrait constituer l’archétype de l’être vivant fabriqué par l’homme. L’artifice est d’une suprême efficacité. Le taureau s’y trompe et va saillir entre toutes les femelles celle où la reine s’est positionnée. Par métonymie au moins la personne de Pasiphaé se confond avec le simulacre, et c’est un monstre hybride, le minotaure, que la femme mettra bas.
La tentative de perfection où l’artiste, par démesure, porte son imitation de la nature produit un ersatz de vie marquée d’un péché originel. L’artifice est en lui-même une transgression, la transgression suprême étant celle, pour la créature, de prétendre au pouvoir de son Créateur. Cet hybris l’introduit dans le problématique du tragique.
Jean-Marie Grassin
Bibliographie / References
Roland Barthes.– Sade, Fourier, Loyola.– Paris: Le Seuil, 1971.
René Bray.– La préciosité et les précieux de Thibaud de Champagne à Jean Giraudoux.– Paris: Albin Michel, 1948.
Emilien Carassus.– Le mythe du dandy.– Paris: Armand Colin, 1971.
François Chamoux.– «Le Baroque hellénistique», in Questionnement du baroque.– Bruxelles: Nauwelaerts, 1986, p. 1-13.
Ann-Déborah Lévy-Bertherat.– L'artifice romantique de Byron à Baudelaire.– Paris: Klincksieck, 1994.
Hubert Desmarets.– Le je(u) du miroir.– Paris: édition du Temps, 1999.
Hubert Desmarets.– Les créatures artificielles de l’homme au sable à La poupée sanglante, où la science se fit mythe, thèse, V. de Lille III, 1994.
Gisèle Mathieu-Castellani.– «Discours baroque, discours maniériste, Pygmalion et Narcisse», in Questionnement du baroque.– Louvain-Bruxelles: Nauwelaerts, 1986, p. 51-74.
Gérard Peylet.– Les évasions manquées, ou les illusions de l'artifice «fin de siècle».– Paris: Honoré Champion, 1986.
Jean Rousset.– La littérature de l'âge baroque en France.– Paris: J. Corti, 1954.
Guy Scarpetta.– L'artifice.– Paris: Grasset, 1988.
Jean Starobinski.– Le remède dans le mal: critique et légitimation de l'artifice à l'âge des Lumières.– Paris: Gallimard, 1989.