BESTIAIRE / Bestiary


Marcel De Grève †

Édité, appareillé et complété par Jean Marie Grassin

Modifié le 31 mai 2005

par MD


ÉTYMOLOGIE / Philology

Du latin bestiarus (adj.) : « féroce» et (subst.) : à l’origine « gladiateur qui combat les bêtes féroces», lui-même de bestia : «bête (féroce)». Apparaît en français comme subst. masc. en 1119, pour « recueil de récits sur les animaux» ; bestiary en anglais au XIXe siècle.

 

ÉTUDE SÉMANTIQUE / Definitions

1. (Littérature. Moyen Âge). Recueil de récits ou de poèmes où des personnages d’animaux, réels ou mythiques, sont évoqués de manière allégorique pour illustrer un enseignement moral et/ou religieux.

 

2. (Littérature, par extension). Recueil poétique qui recourt à l’animal comme emblème ou comme symbole.

 

3. (Critique littéraire, par extension). Type d’animaux représentés dans telle œuvre, chez tel écrivain, dans telle forme ou tel genre littéraire qui y recourent comme thèmes ou comme métaphores. Le bestiaire de Hugo, de Borges ; le bestiaire mythique.

 

3. (Iconographie). Illustrations animalières d’œuvres manuscrites ou imprimées.

 

4. (Arts). Ensemble d’œuvres représentant des animaux, notamment dans la peinture et la sculpture.

 

5. (Linguistique). Ensemble des métaphores animalières d’une langue. Le bestiaire du français:ânerie, tête de linotte, langue de vipère, etc.

 

CORRÉLATS / Collocations

ALLÉGORIE/Allegory, ANALOGIE/Analogy, APOCALYPSE/Apocalypse, ARCHÉTYPE/Archetype, AUTRE/Other,

 

Beast epic; -fable, BURLESQUE/Burlesque,

 

CARACTÉRISATION/Characterization, CARICATURE /Caricature, CARNAVAL/Carnival, CONTE/Tale, COQ-À-L’ÂNE, CORPORALITÉ/Corporality, CORPS/Body, COURTOIS; COURTOISIE/Courtly; Courtesy,

 

EMBLÈME/Emblem, ENFANCE/Childhood, ENFANTIN/Children’s literature, ENFANT, EXEMPLUM,

 

FABLE/Fable, FANTASTIQUE/Fantastic,

 

HISTOIRE/History; Story, HORREUR/Horror, HUMOUR/Humour, HYBRIDATION/Hybridization, HYBRIDE/Hybrid, HYBRIDITÉ/Hybridity,

 

ICONOGRAPHIE/Iconography, ILLUSTRATION/Illustration, IMAGE/Image, IMAGERIE/Imagery, IMAGINAIRE/Imaginary,

 

MASQUE/Mask, MASQUE AFRICAIN, MERVEILLEUX/Marvellous, MÉTAMORPHOSE/Metamorphosis, Mock epic; Mock heroic, MORALE/Moral; Morals, MONSTRUOSITÉ/Monstruosity, MOYEN ÂGE, MYTHE/Myth, MYTHOCRITIQUE/Myth criticism, MYTHOLOGIE/Mythology,

 

PERSONNAGE/Character, POÈME/Poem, POLITIQUE FICTION/Political fiction,

 

RÉCIT/Narrative; Story; Tale, RECUEIL/Collection, REPRÉSENTATION/Portrayal,

 

SATIRE/Satire, SYMBOLE/Symbol, SYMBOLISME/Symbolism,

 

THÈME/Theme, THEMATIQUE/Thematics, TÉRATOLOGIE/Teratology.TRAITÉ/Treatise, TYPE/Type,

 

ZOOMORPHISME/Zoomorphism.

 

NOMENCLATURES / Families of terms

AFRIQUE/Africa, ARTS/Theory and History of art,

BURLESQUE/Grotesque,

CATÉGORIES GÉNÉRIQUES/Literary kinds, CULTURE/Cultural studies,

DIDACTIQUE/Teaching,

ENFANCE/Children's literature,

FANTASTIQUE/Fantastic, FORMES/Forms,

GENRES/Genre criticism,

IMAGINAIRE/Imagination,

MOYEN ÂGE/Medieval, MYSTÈRE/Secret, MYTHE/Myth criticism,

NARRATION/Narrative,

PERSONNAGES/Characters, POÉSIE/Poetry, POPULAIRE/Popular literature,

RECUEIL/Collection, RELIGION/Spirituality,

SYMBOLIQUE/Symbols,

THÉMATIQUE/Stoff.

 

MOTS-CLÉS

Abeille, Aérien, Agneau, Allégorie, Analogie, Âne, Animalité, Animalisation, Anthropomorphisme, Apollinaire, Aquatique, Aviaire,

Baleine, Bestialité, Bête, Biologie, Brébis,

Catégories génériques, Caméléon, Caricature, Chameau, Cigogne, Cochon, Colombe, Corbeau, Crocodile, Cygne,

Dédale, Didactique, Domestication, Dracula, Dragon,

Éléphant, Éthique, Exemplum,

Gilgamesh,

Fournival (Richard de), Fable,Faucon, Formes,

Genres,

Hirondelle,

Illustration, Imaginaire, Imagerie,

Licorne, Loup,

Ménagerie, Métempsicose, Minotaure, Monstre, Mœurs, Mouche, Mythe,

Oiseau,

Panthère, Personnage, Phœnix, Physiologus,Porc,

Rara Avis, Recueil, Réincarnation, Religion, Renard,

Salamandre, Sirène, Singe, Sphinx, Symbole, Symbolisme,

Taureau, Thaon (Philippe de),Tortue, Types animaliers,

Vampire,

Yéti.

Zodiaque, Zoolâtrie.

 

Keywords

Allegory, Analogy, Animal, Animalization, Apollinaire,

Beast, Beast-epic, Beast-fable, Bestial, Bestialize, Bird, Bull,

Character, Collection,

Donkey, Dove,

Fable, Fly, Forms, Fournival (Richard de), Fox,

Genre criticism,

Habit,

Illustration, Imagination, Imagery,

Jungle,

Literary kinds,

Middle Ages, Monkey, Myth,

Physiologus,

Raven, Religion,

Symbole, Symbolism,

Teaching, Thaon (Philippe de),

Wolf.

 

ÉQUIVALENTS / Correspondences

Allemand / German : Bestiarium, Tierdichtung, Tierepos, Tierfabel.

Anglais / English : bestiary, beast epic, beast fable.

Arabe / Arabic :

Chinois / Chinese :

Coréen / Korean :

Danois / Danish :

Espagnol / Spanish : bestiaro.

Français / French : bestiaire; poésie animale.

Grec / Greek :

Hongrois / Hungarian :

Italien / Italian : bestiario.

Hébreu / Hebrew : תויח ילשמ mshli khiot (fables, contes sur des animaux); תויח ירויצ ףסוא aosf tsiuri khiot (ensemble de dessins d’animaux).

Japonais / Japanese : ドウブツグウワ dòbutsugùwae.

Latin : bestiarus (adj. et subst) ; bestiarum (subst. médiéval) : « recueil moralisateur ».

Néerlandais / Dutch : bestiarium, dierenepiek.

Persan / Farsi :

Polonais / Polish : bestiarium.

Portugais / Portuguese : recinto de feras; fabulário.

Roumain / Romanian : bestiar.

Russe / Russian : бестиарий bestiarij, сборник басен о животных sbornik basen o životnyh (fables) ; собрание изображений животных sobranie izobraženij životnyh (dessin) ; гладиатор, боровшийся с дикими зверями gladiator, borovšijsja s dikimi zverjami.

Viêtnamien / Vietnamese :

 

COMMENTAIRE / Analysis

C’est au Moyen Âge, plus précisément aux XIIe et XIIIe siècles, que le bestiaire comme genre littéraire connut sa plus grande vogue, dans toute l’Europe, notamment en France, en Angleterre et en Italie.

Toute une tradition dérive d’une compilation, d’une sorte de dictionnaire, qu’on peut considérer comme le premier bestiaire connu, le Physiologus (d’après le grec nLF4o8`(oH fisiologos, Le naturaliste), d’un auteur grec alexandrin anonyme du IIe siècle. Loin d’être un ouvrage d’histoire naturelle, malgré des descriptions d’animaux empruntées à des savants comme Pline, Le naturaliste propose des fables inspirées d’Esope et des évocations d’animaux tirées de la Bible, associées à des citations de l’Ancien et du Nouveau Testament. À côté d’animaux inspirés du réel, familier (le renard) ou exotique (le lion), beaucoup sont mythiques (le dragon, la licorne, le phénix), ce qui déjà distingue ce recueil d’un recueil de fables. Les caractéristiques des animaux y sont mises en parallèle de manière allégorique avec des caractéristiques humaines ou sont associées à un symbolisme christique, autre distinction avec le livre de fables. Enfin, plus qu’il ne témoigne d’un sens de l’observation, le Physiologus se révèle le support d’un enseignement religieux et moral élémentaire. Il relève à la fois du traité et de la narration. Il obtint un immense succès dans le monde chrétien. Ainsi, au IVe siècle, une première traduction latine est utilisée par Saint Ambroise dans les parties descriptives de son Hexaméron et elle est suivie de traductions dans des langues d’Orient, telles l’arabe, l’arménien, l’éthiopien, le syriaque. Et, entre le IVe et le XIIe siècle, le Physiologus suscite un foisonnement de traductions latines, en vers ou en prose, qui jouent un rôle important dans l’éducation des laïcs et des religieux. Il existe également des versions du Physiologus dans des langues européennes comme l’allemand, l’anglais, le français l’islandais,

À cette tradition didactique et édifiante s’est opposée dès le IVe siècle celle qui est issue totalement ou partiellement des Etymologiae d’Isidore de Séville. Dans le chapitre intitulé « De animalibus », celui-ci tente de classer les animaux : en bêtes sauvages, petits animaux, etc. Or, parmi les bestiaires en latin du XIIe siècle, on trouve des synthèses entre la tradition inaugurée par Isidore, à objectif scientifique, et celle du Physiologus, avec son recours au merveilleux et au mythique. C’est le cas essentiellement d’un Aviarium ou Volucraire (vers 1150) de Hugues de Fouilloy, consacré aux oiseaux, à la fois objets d’une classification et dotés d’un symbolisme évangélique.

En Angleterre, paraissent dès le IXe siècle, en vieil anglais, des fragments adaptés, en vers allitérés, du Physiologus, dans l’Exeter Book. Au XIIIe siècle, c’est une version en moyen anglais qui réunit l’inspiration du Physiologus, l’inspiration nationale et celle d’une version latine versifiée du XIe siècle, le Physiologus Theobaldi. En Allemagne, apparaît une version fragmentaire du Physiologus, au XIe siècle, en ancien haut allemand, suivie par quelques autres textes en moyen allemand. Toujours dans le domaine germanique, on peut signaler une version en haut islandais.

Le bestiaire en langue française le plus ancien connu est celui du poète anglo-normand Philippe de Thaon. Son Bestiaire (vers 1125) comprend 38 chapitres en vers, en grande partie des hexasyllabes, chapitres réparties selon trois instances : le Christ, l’homme et le Diable. A travers des animaux, tantôt familiers, tels le cerf, le corbeau, tantôt mythiques, la sirène par exemple, il propose une interprétation symbolique et analogique de l’âme humaine.

Au XIIIe siècle, se distinguent trois auteurs de bestiaires en français : Gervaise, Guillaume Le Clerc et Pierre de Beauvais, qui reprennent la tradition du Physiologus, telle qu’elle est relayée par Philippe de Thaon. Gervaise, en un bref traité, s’inspire de Jean Chrysostome qui avait remanié le Physiologus en vers, et comme le rappelle le médiéviste français Daniel Poirion : « En tête viennent le lion, l’antilope, l’unicorne, bêtes que l’on compare à Dieu, à Jésus, à Marie » (Encyclopedia Universalis, 1964, t. III). Et l’auteur a beau dire de son ouvrage que « ce n’est pas une fable » (vers 863), même les animaux familiers sont dotés de traits étranges, tel le corbeau qui ne nourrit ses petits que quand ceux-ci lui ressemblent. Guillaume Le Clerc (de Normandie), l’auteur de bestiaires le plus célèbre de ce XIIIe siècle, reprend Philippe de Thaon de façon plus développée et plus moralisante que Gervaise, dans son Bestiaire divin. Il manifeste son goût à la fois pour les exempla bibliques et les valeurs courtoises. Le trouvère Pierre de Beauvais traduit en prose une version latine du Physiologus (avant 1218).

A la même époque, le Physiologus a inspiré en partie des ouvrages encyclopédiques d’écrivains comme Bartholomeus Anglicus (Barthélemy l’Anglais), Albertus Magnus et les Italiens Brunetto Latini et Francesco Stabili, dit Cecco d’Ascoli. Politicien et écrivain florentin contemporain de Dante, qui l’évoque dans sa Commedia, Latini, exilé en France après l’échec de son parti, a composé un Trésor (vers 1264) en français, sorte d’encyclopédie. Il l’a ensuite remanié en vers latins sous le titre de Tesoretto. Cecco d’Ascoli dans son poème l’Acerba (1326) traite aussi bien de la nature et des animaux que des vertus et des vices et des religions.

Les poésies d’Oc et d’Oïl se sont inspirées des bestiaires pour illustrer non plus des thèmes bibliques mais des thèmes courtois. Ainsi, vers 1240, Richard de Fournival fit paraître un Bestiaire d’amours. L’animal sert d’image symbolique pour chaque étape de la quête ou de la stratégie amoureuse, par exemple le merle chanteur marque l’étape de la séduction. On peut probablement, selon Cesare Segre, mettre en rapport ce Bestiaire avec le Bestiaire tosco-vénitien, le Bestiario toscano (Bestiaire toscan) et le Libellus de naturis animalium, source directe du Bestiaire vaudois (in : Grente, Georges (éd.) . B Le Moyen Age. B Paris : Fayard, 1964, p.130). Cette œuvre fit fureur et devint l’objet de nombreuses adaptations et imitations en vers, en France et en Italie. Cela n’est pas étonnant, car comme le souligne Daniel Poirion : « Cette œuvre marque une étape importante dans l’histoire de l’imagination littéraire. On passe du symbolisme de l’âge roman, où l’idée dépendait de l’image, à l’allégorie gothique, marquée par la soumission des images à l’idée organisatrice » (Op. cit., p. 542).

Au XIVe siècle apparurent des bestiaires de vénerie, tels Les Livres du roy Modus et de la royne Ratio d’Henri de Ferrières (vers 1350), certaines bêtes douces , comme le cerf, la biche et le chevreuil, étant associées au Christ et les bêtes féroces, comme le sanglier et le loup, à l’Antéchrist .

On observe que la plupart des bestiaires proposaient un mode d’interprétation symbolique et analogique du monde comme réseau de signes, lui-même à éclairer par la Bible, ainsi qu’un catalogue d’ exempla pour la prédication.

Le genre, sous sa forme traditionnelle, exerça une influence considérable sur la symbolique animale dans les arts plastiques. D’ailleurs, les bestiaires eux-mêmes étaient souvent enluminés, richement illustrés de représentations animalières et d’images de personnages bibliques, essentiellement du Christ. L’image pouvait renforcer la noblesse accordée à certains animaux, par exemple au lion, associé à Dieu, et la laideur attribuée à d’autres, par exemple au singe, caricature de l’homme resté sauvage.

Après le Moyen Âge, la culture de l’allégorie s’épuisant, le genre du bestiaire s’épuisa également, encore que le genre se manifestât en Russie au XVIe siècle, après deux siècles de joug tatar.

Toutefois, des écrivains modernes, friands de poésie emblématique et descriptive médiévale, renouvelèrent le genre du bestiaire en le dépouillant de son didactisme. Ainsi, le poète français Apollinaire, dès 1906, à l’atelier de Picasso, conçut un bestiaire illustré. Le projet se réalisa en 1910 grâce à la collaboration du peintre Raoul Dufy qui illustra de gravures sur bois le Bestiaire ou cortège d’Orphée. C’est en effet par un poème sur Orphée, à qui le poète s’identifie, que s’ouvre son recueil de 29 poèmes, le premier comme les autres, étant surmonté d’une gravure. Alternent de brefs poèmes (souvent des quatrains) sur des animaux familiers comme le cheval, le lapin, le chat et d’autres sur des animaux mythiques comme la sirène ou liés par le poète à des mythes, tel le serpent à Ève. On connaît la confidence mêlée

d’humour d’Apollinaire sur le chat : « Je souhaite dans ma maison : / Une femme ayant sa raison,/ Un chat passant parmi les livres,/ Des amis en toute saison/ Sans lesquels je ne peux pas vivre » (Œuvres poétiques, Pléiade, p. 8). Il lui arrive aussi de mêler souvenir de l’Evangile, comme en écho aux bestiaires médiévaux, et confidence amoureuse, comme dans « La colombe » : « Colombe, l’amour et l’esprit/ Qui engendrâtes Jésus B Christ,/ Comme vous j’aime une Marie. / Qu’avec elle je me marie » (p. 28). En 1969, Maurice Genevoix, épris de nature, publiait Tendre bestiaire et Bestiaire enchanté et en 1971 Bestiaire sans oubli, « impressions descriptives », souvenirs et rêveries à propos d’animaux qui lui inspirent des leçons de sagesse. En Angleterre, Terence Hanbury White, romancier, chasseur et collectionneur d’animaux domestiques ou domestiqués, publia en 1939 The Elephant and the Kangoroo , d’orientation satirique et, en 1951, The Goshawk, avatar des bestiaires médiévaux de vénerie.

Au XXe siècle, le développement de la critique thématique (ou thématologie) et de la mythocritique s’est accompagné d’un intérêt pour la présence de l’animal comme thème ou comme symbole dans la littérature, donc pour la « symbolique animale, selon les termes de Claude Aziza, Claude Olivieri et Robert Sctrick, dans leur Dictionnaire des symboles et des thèmes littéraires (Paris : Nathan, 1978, p. 17), et pour le « bestiaire mythique », titre d’un article d’André Siganos dans le Dictionnaire des mythes littéraires (Brunel, Pierre (éd.), Monaco : Le Rocher, 1988, pp. 211-241).

On pourrait citer de nombreux écrivains de par le monde dont l’animal fut un thème ou une métaphore de prédilection, étudier leur bestiaire en tant que choix de tel animal ou de tels animaux, s’interroger sur ce choix et étudier la transposition littéraire du bestiaire en question. Tels pourraient être abordés des fabulistes bien connus comme Phèdre, Esope, La Fontaine, Krylov ; l’auteur médiéval du Roman de Renart ; des auteurs épiques comme Homère qui, par exemple transforme les compagnons d’Ulysse en porcs et valorise le chien du héros, mais aussi des moralistes comme Ovide qui, dans ses Métamorphoses, relie chaque défaut humain à un animal. Encore au XXe siècle des écrivains comme Jules Renard, dans Histoires naturelles, recourent à l’animal comme métaphore. Plus étranges sont les récits de métamorphoses comme celles de Kafka avec précisément Die Verwandlung (La métamorphose) (1915). Des études thématiques ont pu et peuvent se compléter d’explorations psychanalytiques des rapports entre l’animal et l’homme dans la littérature, et d’abord entre l’animal et l’enfant. La littérature de jeunesse contient un abondant bestiaire, que ce soit celui des contes, des récits merveilleux ou des bandes dessinées. Les exemples sont innombrables, tels les Contes de Perrault, mais aussi Alice’s Adventures in Wonderland (1862) de Lewis Carroll, The Jungle Book (1894) de Rudyard Kipling, mais aussi les albums de Mickey. Angoisses, fantasmes, tabous sont souvent décelés à travers le bestiaire de telles œuvres. C’est ce qui fut fait par Freud dans Cinq psychanalyses et plus récemment par Bruno Bettelheim

dans Psychanalyse des contes de fées ( 1976). Et la littérature pour adultes n’est pas en reste, encore au XXe siècle, avec des récits de Colette comme La chatte (1933) ou des fictions de Borges, comme celles de El Aleph (1962), avec son tigre récurrent. La science - fiction et la politique - fiction peuvent, elles aussi, fournir de nombreux exemples de transformation du monde et de l’homme en rapport avec l’animal : tels sont des romans comme ceux de Wells, The Island of Dr Moreau (1896), de Mikhaïl Boulgakov, Cœur de chien (1925), de Vercors, Les animaux dénaturés (1952), et pour la politique - fiction, la fable satirique de George Orwell, Animal Farm (1944), où porcs et chiens de garde servent à dénoncer les dangers du totalitarisme.

S’agissant des rapports entre l’animal et le mythe, André Siganos distingue entre « le mythe de l’animal, l’animal mythique et l’animal mythique littéraire » (p. 212). Dans le premier cas, l’animal peut être l’objet même d’un mythe, comme le Minotaure, mi-taureau, mi-homme ; dans le deuxième cas, l’animal est ramené à « des considérations de symbolique générale » ; dans le troisième, l’animal n’est pas forcément mythique en lui-même, mais est « hiérophanique », l’attribut d’un dieu et a connu un riche destin littéraire depuis lors. Siganos examine alors « le redéploiement littéraire de ce bestiaire bien spécifique » à travers 14 animaux privilégiés : l’abeille, l’aigle, l’âne, l’araignée, le chat, le cheval, la cigale, le dauphin, le monstre, la mouche, le scarabée, le serpent, le taureau, le ver. Les exemples de transposition littéraire de ces animaux proviennent de toutes les époques B de l’Antiquité grecque, hébraïque, égyptienne, indienne, chinoise, amazonienne, etc. – au XXe siècle. L’un ou l’autre de ces animaux ou plusieurs d’entre eux constituent des thèmes privilégiés d’œuvres allant par exemple de la Bible et des épopées d’Homère à des œuvres comme celles d’Yves Bonnefoy (poète français) ou de Moacyr Scliar (écrivain brésilien), ou encore d’Odysseas Elytis (poète grec) en passant par celles d’Apulée, d’Ovide, d’Héliodore, de Dante, de Shakespeare, de Blake, de Poe, de Hugo, de Baudelaire, de Saint-John Perse, de Rilke, de Garcia Lorca, de Kafka, de Borges, de Jünger, et l’on pourrait encore allonger la liste tant l’animal a inspiré les mythes et les archétypes sur toute la planète.

Marcel De Grève †

Rijksuniversiteit Gent

 

Bibliographie / References

Aziza, Claude ; Olivieri, Claude, Sctrick, Robert.– Dictionnaire des symboles et des thèmes littéraires.– Paris : Nathan, 1978.

Barber, Richard.– Bestiary. An English Version of the Bofleian Library. – Oxford, MS Bodley 764. Woodbridge : Boydel & Brewer, 1993.

Bianciotto, Gabriel.– Bestiaires du Moyen Âge.– Paris : Stock plus, 1980.

Bianciotto, Gabriel.– « Bestiaires médiévaux », in : Beaumarchais, Jean-Pierre ; Couty, Daniel ; Rey, Alain (éds).– Dictionnaire des littératures de langue française.– Paris : Bordas, 1987, t. I, pp. 262-263.

Febel, Gisela ; Maag, Georg.– Bestiaren im Spannungsfeld zurischen Mettelalter und Moderne.– Tübingen : Gunter Narr, 1997.

Lauchert, Friedrich.– Geschichte des Physiologus. – Strassburg : Karl Tübner Verlag, 1889.

Mc Culloch, F. – Mediaeval Latin and French Bestiary.– Chapel Hill : The University of North Carolina Press, 1962.

Poirion, Daniel. – « Bestiaires : l’animal dans la littérature du Moyen Âge », in :– Encyclopedia Universalis, 1964, t. III.

Pedrosa, José Manuel.– Bestiaro. Antropología y sim balismo animal.– Madrid : Medusa, 2002.

Schober, Angelica (éd.).– Les animaux pour le dire. La signification des animaux dans la caricature.– Limoges, colloque EMIC, 2003.

Siganos, André.– « Bestiaire mythique », in : Brunel, Pierre (éd.), Dictionnaire des mythes littéraires.– Monaco : Le Rocher, 1988, pp. 211 - 241.