BIBLIOPHILIE / Bibliophilism
Jean-Marie Grassin
Modifié le 2 juin 2005
par MD
ÉTYMOLOGIE / Philology
Du grec βιβλιον biblion : « livre » et ϕιλειν philein : « aimer », d’où : « amour des livres ». Attesté en français pour la première fois en 1845, dans le Dictionnaire national ou universel de la langue française de Louis-Nicolas Bescherelle. Le terme bibliophile avait déjà été enregistré par le Dictionnaire de l’Académie en 1740. En anglais, The Oxford English Dictionary distingue bibliophily, attesté pour la première fois chez Swinburne, dans une lettre du 9 octobre 1877 : « I have lately had two noble windfalls in the way of dramatic bibliophily (if there is such a word », et bibliophilism, chez Dibdin, dans Library composition, déjà en 1824 : « Manias, which sometimes bring disgrace upon the good old cause of bibliophilism ».
ÉTUDE SÉMANTIQUE / Definitions
1. Amour des livres en général.
2. Intérêt pour les livres rares, les premières éditions, généralement dans un but de collection.
CORRÉLATS / Collocation
ALDIN/Aldine, ANTIQUAIRE/Antique dealer, ART/Arts,
BIBLIOTHÈQUE/Library, BOUQUINISTE/Second hand bookseller,
CODEX/Codex, COLLECTION/Collection, COLLECTIONNEUR/Collector,
ÉDITION/Edition ; Publishing, ÉDITION ORIGINALE/ Original, first edition,
ILLUSTRATION/Illustration, INCUNABLE/ Incunabulum,
LIBRAIRIE/ Bookshop LIVRE/Book, LIVRE D’ARTISTE,
MANUSCRIT/Manuscript,
RELIURE/ Binding,
TYPOGRAPHIE/ Letterpress ; Typography.
NOMENCLATURES / Families of terms
AGENT/Agent,
BIBLIOLOGIE/Booklore,
CULTURE/Cultural studies,
DOCUMENTATION/Information,
ÉPISTÉMOLOGIE/Research areas,
MATÉRIALITÉ DE L'ART/Physical aspects of works of art,
PROFESSION/Occupation.
MOTS-CLÉS
Agent, Ancienneté,
Bibliologie, Bibliothèque,
Codex, Collection, Collectionneur, Culture,
Édition,
Illustration, Incunable,
Livre,
Manuscrit,
Précieux, Profession,
Rareté, Reliure.
Keywords
Agent, Antiquity,
Binding, Book, Booklore,
Collection, Collector, Cultural studies,
Edition,
Illustration, Incunabulum,
Library,
Manuscript,
Occupation,
Precious,
Rarity.
ÉQUIVALENTS / Correspondences
Allemand / German : Bibliophilie, Bücherliebhaberei.
Anglais / English : Sens 1 : bibliophily. Sens 2 : bibliophilism.
Arabe / Arabic :
Chinois / Chinese :
Coréen / Korean :
Danois / Danish :
Espagnol / Spanish : bibliofilia.
Français / French : bibliophilie.
Grec / Greek :
Hongrois / Hungarian :
Italien / Italian : bibliofilia.
Hébreu / Hebrew : םירפס תבח khbt sfrim.
Japonais / Japanese : ショセキドウラク、ショセキツウ; shosekidôraku, shosekitsû.
Latin :
Néerlandais / Dutch : bibliofielie ; boekenliefhebberij.
Persan / Farsi :
Polonais / Polish : bibliofilstwo.
Portugais / Portuguese : bibliofilia.
Roumain / Romanian : bibliofilie.
Russe / Russian : библиофильство bibliofilstvo, любовь к книгам ljubov k knigam.
Viêtnamien / Vietnamese :
COMMENTAIRE / Analysis
Le caractère « précieux » d’un livre est aléatoire et dépend de l’intérêt du bibliophile. Les uns s’intéressent à la qualité de la fabrication du volume (reliure, illustrations, typographie, etc.) ; d’autres recherchent la rareté du livre (livres à tirage restreint, pamphlets, éditions originales, séries complètes, ouvrages prohibés, voire épreuves d’imprimerie) ; d’autres encore portent leur attention sur l’ancienneté du livre (incunables, livres du XVe siècle) ; certains enfin recherchent tous les ouvrages d’un auteur particulier.
Dans l’Antiquité, on collectionnait des copies d’écrivains renommés. Au Moyen Âge, de grands seigneurs ou de riches amateurs recherchaient surtout des manuscrits calligraphiés et richement enluminés et illustrés. L’universitaire anglais Richard de Bury était, à cette époque, un bibliophile réputé. Il est l’auteur d’un Philobiblion (vers 1345), qui contient d’intéressantes précisions concernant le commerce des livres au XIVe siècle. À la Renaissance, dès l’invention de l’imprimerie, les bibliophiles privilégièrent les ouvrages dont la confection avait été très soignée. C’est à eux que l’on doit la conservation de bon nombre d’incunables. Beaucoup de souverains, de princes, et quelques riches bourgeois comme Jean Grolier, surnommé le « prince des bibliophiles », collectionnaient les livres en tant que beaux objets, comme les œuvres d’art. Aux XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles, ce fut surtout la perfection esthétique des reliures qui était appréciée, celles-ci étant souvent ornées de fers dorés. Les livres purent devenir marqués des armes de l’acheteur ou d’un ex libris.
Lorsque, à la fin du XVIIIe siècle, le livre devint un produit industrialisé, de masse, la qualité de l’imprimerie se dégrada. Mais, vers la fin du XIXe siècle, elle refleurit, entre autres sous l’impulsion de William Morris, fondateur, en 1891, de la Kelmscott Press et initiateur d’une nouvelle typographie, richement décorée.
Dès le début du XXe siècle, des associations groupant des bibliophiles se constituèrent, afin de répandre l’amour du beau livre. Ces associations sont à l’origine de la publication, exécutée avec un soin particulier, ainsi que de la réédition d’ouvrages anciens. Comme ces entreprises étaient le plus souvent parrainées par l’une ou l’autre Fondation, publique ou privée, le prix de revient de ces publications pouvait ne pas être retenu comme facteur principal : le tirage était souvent extrêmement réduit, certaines de ces publications étant d’ailleurs réservées aux seuls membres de l’association : ce sont les éditions pour bibliophiles- ce que le sociologue français de la littérature, Robert Escarpit appelle « édition de conservation », qu’il oppose à l’ « édition de consommation » (« Succès et survie littéraire », in. – Le littéraire et le social. – Paris : Flammarion, 1970, p. 133).
La « Société des bibliophiles français » fut fondée le 1er janvier 1820, par 29 membres titulaires ou associés, et présidée, de 1844 à 1893, par le baron Pichon. Elle se donna pour tâche de rééditer des textes rares. Les statuts, la liste des membres de la Société et surtout la table des ouvrages publiés figurent dans chacun des volumes de la collection Société des bibliophiles français (Paris : Firmin Didot frères, 1820-1834 ; 7 vol.), chaque pièce ayant une pagination séparée. On y trouve, entre autres grands textes, le Jeu de Robin et Marion d’Adam de la Halle, le Jeu de Saint Nicolas de Bodel, les Lettres de Leibnitz à Malebranche, la Relation de la mort des Cenci (qui inspira Stendhal), etc.
Des revues spécialisées virent le jour, telles, en Allemagne la Zeitschrift für Bücherfreunde (Revue pour bibliophiles), de la « Weimare Gesellshaft der Bibliofielen » (« Association des bibliophiles de Weimar »), l’annuaire Imprimatur de la « Gesellschaft der Bücherfreunde » (« Association des bibliophiles ») à Hambourg ; en Belgique, De Gulden Passer (Le compas d’or) de la « Vereniging der Antwerpse Bibliofielen » (« Association des bibliophiles anversois »).
Actuellement, si la bibliophilie se traduit encore par la recherche de livres anciens et rares, ou de livres modernes dans leur édition originale, voire avec autographes ou dédicaces, elle se manifeste également par la collection d’éditions modernes, publiées en tirage limité, numérotées : d’où des ouvrages qui parfois sacrifient au clinquant notamment dans les « clubs du livre » qui, comme le fait remarquer le sociologue allemand Jürgen Habermas, « offrent des succès littéraires éphémères sous la forme de livres faits pour durer : reliés demi-plein et dorés sur tranche » (in : Strukturwandel der Öffentlichkeit, 1962 ; trad. fse : L’espace public. – Paris : Payot, 1978, p. 175). Peut-être pourrait-on se poser la question de savoir ce qui distingue un bibliophile d’un collectionneur. Certes, les éditions de livres anciens et précieux sont pour la plupart coûteuses, mais les bibliophiles peuvent également s’en procurer à bon marché si leur curiosité les amène chez les bouquinistes.
Marcel De Grève
Rijksuniversiteit Gent
Baudini Buti, Antonio. – Manuale di bibliofilia. – Milano : O. Mursia, 1971.
Bielschowsky, Ludwig. Die Büchersammler. Eine Einleitung. . – Darmstadt : Gesellschaft der Bibliophilen, 1972.
Carter, John. – Taste and Technique in Book Collecting. – London : Private Libraries Association, 1972.
Duclos, Abbé ; Cailleau, Jean-Claude. – Dictionnaire bibliographique, historique et critique des livres rares, précieux. – Paris 1791 ; 1802. 3 vol.
Escarpit, Robert (éd.). – Le littéraire et le social. – Paris : Flammarion, 1970.
Habermas, Jürgen. – Strukturwandel der Öffentlichkeit. – Neuwied/Berlin : Luchterland Verlag, 1962. (L’espace public. – trad. fse par Marc B. de Launay, Paris : Payot, 1978).
Haller, Margaret. – The Book Collector’s Fact Book. – New York : Arco, 1976.
Peters, Jean (éd.). – Book Collecting. A Modern Guide. – New York ; London : R.R. Bowker, 1977.
Uzanne, Octave.- Caprices d’un bibliophile. – Paris : E. Roueyre, 1878.
Uzanne, Octave. – Dictionnaire bibliophilosophique. – Paris : Imprimé par les Sociétaires de l’Académie des Beaux-Arts, 1896.
Vaucaire, Michel. – La bibliophilie. – Paris : Presses Universitaires de France, 1970.
Willms, Johannes. - Bücherfreunde, Büchernarren. Entwurf zur Archälogie einer Leidenschaft. – Wiesbaden : O. Harrasowitz, 1978.