CARNAVALISATION / Carnivalization



Moema CALVACANTE

Brésil


Modifié le 24 mai 2006

Par Cécile Roux


ÉTYMOLOGIE / Philology

Carnavalisation, subst, fem. du latin populaire carnaval au XIIIe puis au XVIe siècles et de l’italien carnevale, issu lui même du verbe carne levare : « ôter la viande », en rapport avec le mardi gras, dernier jour où il était permis de manger de la viande. Précédé au XIXe siècle par la forme italienne carnavalesco: «carnavalesque» il est composé avec les suffixes -iser : « action de » et -tion (substantivation). Le terme est entré dans la critique littéraire avec les travaux du Cercle de Bakhtine. V. les article CARNAVAL et CARNAVALESQUE.


ÉTUDE SÉMANTIQUE / Definitions

Carnaval

1. (Sens commun). La fête, le rire, la danse, les déguisements caractéristiques du jour du mardi gras à la veille du carême.

L’adjectif carnavalesco / carnavalesque peut être appliqué à une personne ou à un groupe de personne au sens de « qui danse, participe à un carnaval ou une fête ».

 

Carnavalisation

2. (littérature) Écriture ou discours empreints de dialogisme et de polyphonie (« capacité à faire entendre, outre la voix de l’énonciateur, une ou plusieurs autres voix »), en rupture avec la normalité, et caractérisé par une subversion des canons de la société et du réel.

Dans la critique et la théorie littéraires, le discours carnavalisé est celui « où la parole (l’idéologie) nie le pouvoir en fonction de la vision du monde de l’écrivain, déforme les mots contre les normes établies par la société, sous forme de déconstruction du sens ».

La carnavalisation peut être écrite dans différents genres littéraires : on la trouve principalement dans le théâtre, et plus précisément dans la comédie ou le burlesque. On la rencontre aussi dans la poésie, la satire, la parodie, et parfois même dans certains romans populaires, dans lesquels l’énonciateur parle de manière caricaturale contre la société et les classes sociales les plus aisées.

 

CORRÉLATS / Collocations

ABJECT; ABJECTION/Abject; Abjection, ACCULTURATION/µµ

ALIÉNATION/Alienation, ALTÉRITÉ/Alterity; Otherness, ANTHROPOLOGIE/Anthropology,

ANTHROPOPHAGIE/ANTROPOFAGIA/Anthropophagism, ANTIHÉROS/Anti-hero, AUTOBIOGRAPHIE/Autobiography, AUTOFICTION/Self-fiction, AUTONOMIE/Autonomy, AUTRE/Other,

 

BURLESQUE/Burlesque,

 

CARICATURE/Caricature, CENTRE/Centre, CERCLE DE BAKHTINE/Bakhtin Circle, COLONIAL/Colonial literature, CONSCIENCE/Consciousness ; Awareness, COQ-À-L’ÂNE, CONTRE ÉPOPÉE, COSMOPOLITISME/Cosmopolitanism, CRÉOLISATION/Creolization, CULTURE/Culture,

 

DÉCALAGE/Off-center ; Lag ; Slippage, DÉCENTREMENT/Decentring, DÉCONSTRUCTION/Deconstruction, DÉCULTURATION/Deculturation,

DÉTERRITORIALISATION/Deterritorialization, DIALOGIQUE/Dialogic, DIALOGISME/Dialogism, DIALOGUE DES CULTURES/Cross cultural discourse, DIFFÉRANCE/Differance, DIFFÉRENCE/Difference, DOUBLE,

 

ÉCRITURE; ÉCRIT/Writing, ÉMERGENCE/Emergence, ÉMETTEUR/Sender; Transmitter, ÉMIGRATION/Emigration literature, ÉMOTION/Emotion, ENGAGEMENT/Commited literature, ESPACE/Space ; Area, ESSENTIALISME/Essentialism, ÉTHNICITÉ/Ethnicity, ETHNOCENTRISME/Ethnocentrism, ETHNOCIDE, ETHNOTEXTE/Ethnotext, EXCLUSION/Exclusion, EXCÈS/Excess, EXIL/EXILLITERATUR/Literature of exile, EXOPHONE/Literature in foreign languages, EXOTISME/Exoticism, EXOTOPIE/Exotopy,

 

FAMILLE/Domestic fiction, FANTASTIQUE/Fantastic, FARCE/Low comedy, FÉMININE/Women’s literature, FÉMINISTE/Feminist, FOU/Fool; Freak; Madman, FRONTIÈRE/Frontier ; Boundary, Border, limit,

 

GROTESQUE/Grotesque,

 

HÉTÉROGÈNE/Heterogeneity, HÉTÉROGLOSSIE/Heteroglossia, HIÉRARCHIE/Hierarchy, HISTOIRE/History ; Story, HUMANISME/Humanism, HUMEUR/Mood, HYBRIDE; HYBRIDITÉ; HYBRIDATION/Hybrid ; Hybridity ; Hybridazion,

 

IDENTIFICATION/Identification, IDENTITÉ/Identity, IDÉOLOGIE; IDÉOLOGUE/Ideology ; Ideologue, IMAGE/Image, IMAGOLOGIE/Social images, IMMIGRATION/Immigration, INDÉPENDANCE/Independence literature, INDIVIDUATION/Individuation, INITIATION/Initiation, INTERCULTURALITÉ/Interculturality, INVENTION/Invention, INVERTION/Inversion, IPSÉITÉ/Selfhood,

 

LANGUE/Language, LANGAGE/Language, LÉGENDE/Legend, LOGOS,

 

MARGE/Margin, MASQUE/Mask, MÉMOIRE/Memory, MÉNIPPÉE/Menippea, MIROIR/Mirror theory, MYTHE/Myth,

 

NATIONAL/National, NOMALISATION,

 

PARODIE/Parody, PAROLE/Speech ; Word, PASTICHE/PASTICCIO/Travesty, PATRIMOINE/Heritage, PÉRIPHÉRIE/Periphery, PERSONNAGE/Character, PERSONNALITÉ/Personality, PERSONNE; PERSONA/Person, PLURIEL/Plural, POINT DE VUE/Point of view, POLYPHONIE/Polyphony, POSTCOLONIAL/Postcolonial, POSTMODERNISME/Postmodernism, PRIMITIVISME/Primitivism, PROPRIÉTÉ/Propriety,

 

QUÊTE/Quest literature,

 

RABELAISIEN/Rabelaisian, RÉCIT DE SOI, RÉÉCRITURE/Rewriting, RÉGIONALISME/Regionalism, RENVERSEMENT/Reversal, RIDICULE/Ridicule, RIRE/Laughter, ROMANNOST’,

 

SATIRE/Satire, SOCIABILITÉ/Sociability, SUBVERSION/Subversion, SUJET/Subject,

 

TRADITION/Tradition, TRANSCULTUREL(LE)/Transcultural, TRANSGRESSION/Transgression, TRAVESTISSEMENT/Dressing-up ; Cross-dressing; Travesty Misrepresentation,

 

VISION/Vision, VOIX/Voice, VOYAGE/Travel literature ;-narrative ; -writing.

 

NOMENCLATURES / Families of terms

BAKHTINE (Mikhail), BRÉSIL/Brazil, BURLESQUE/Grotesque,

COMIQUE/Funny, COMPARATISME/Comparative literature,

DÉCONSTRUCTION/Deconstruction, DÉRISION/Mockery,

ESTHÉTIQUE/Æsthetics,

FORMES/Forms, FRANCE/French studies,

INVERSION/Countertypes,

MULTISUPPORTS/Multimedia,

NARRATION/Narrative,

PARODIE/Parody, PORTUGAL/Portuguese literature, POSTMODERNISME/Postmodern,

SATIRE/Mockery, SOCIOCRITIQUE/Society,

THÉORIE/Theory of literature,

XVII/17th century.

 

MOTS-CLÉS

Acculturation, Aliénation, Altérité, Anthropologie, Anthropophagie culturelle, Anthropophagisme, Autobiographie, Autofiction, Autonomie, Autorité, Autre,

Bakhtine (Mickhaïl), Bioculturalité, Brésil, Burlesque,

Caricature, Centre, Colonial(e), Comique, Comparatisme, Conscience, Cosmopolite, Créolisation, Culture,

Décalage, Décentrement, Déculturation, Dérision, Déterritorialisation, Dialogique, Dialogisme, Dialogues des cultures, Différance, Différence, Double,

Écrit, Écriture, Émergence, Émetteur, Émigration, Émotion, Engagement, Espace, Essentialisme, Esthétique, Ethnicité, Ethnocentrisme, Ethnocide, Ethnotexte, Exclusion, Exil, Exophone, Exotopie,

Famille, Féminine, Féministe, France, Frontière,

Hétérogène, Hiérarchie, Histoire, Humanisme, Hybridation, Hybride, Hybridité,

Identification, Identité, Idéologie, Image, Imagologie, Immigration, Indépendance, Individuation, Initiation, Interculturalité, Invention, Inversion, Ipséité,

Langage, Langue, Légende, Logos,

Masque, Mémoire, Miroir, Mythe,

Narration, National,

Parodie, Parole, Patrimoine, Périphérie, Persona, Personnage, Personnalité, Personne, Polyphonie, Portugal, Postcolonial(e), Postmodernisme, Primitivisme, Propriété,

Quête,

Récit de soi, Régionalisme,

Satire, Sociabilité, Sujet,

Théorie, Tradition, Transculturel(le), Transgression,

Vision, Voyage.

 

Keywords

Acculturation, Aesthetics, Alienation, Alterity, Anthropofagia, Area, Authority, Autobiography, Autonomy, Autorship, Awareness,

Bakhtin group, Bioculturality, Border, Boundary, Burlesque,

Caricature, Centre, Character, Colonial literature, Commited literature, Comparative studies,

Consciousness, Cosmopolitanism, Countertypes, Creolization, Cross cultural discourse, Culture,

Decalage, Decentring, Deculturation, Deterriolisation, Dialogic, Dialogism, Differance, Difference, Domestic fiction, Double,

Emergence, Emotion, Emigration, Essentialism, Ethnicity, Ethnocentrism, Ethnotext, Exclusion, Exotism, Exotopy,

Feminist, French studies, Frontier, Funny,

Heritage, Heterogeneity, Hierarchy, History, Humanism, Hybrid, Hybridity, Hybridization,

Identification, Identity, Ideology, Image, Immigration, Initiation, Independence literature, Interculturality, Invention,

Lag, Language, Langue, Legend, Limit, Literature in foreign languages, Literature of exil,

Mask, Memory, Mirror theory, Mockery, Myth,

Narrative, National, Novelness,

Off-center, Other, Otherness,

Parody, Parole, Periphery, Person, Personality, Polyphony, Portuguese literature, Postcolonial, Postmodern, Postmodernism, Primitivism, Propriety,

Quest literature,

Satire, Self-fiction, Selfhood, Sender, Social images, Space, Speech, Story, Subject,

Theory of literature, Tradition, Transcultural, Transgression, Transmitter, Travel literature, Travel narrative, Travel writing,

Vision,

Women’s literature, Word, Writing.

 

ÉQUIVALENTS / Correspondences 

Allemand / German : Karnevalisierung.

Anglais / English : carnivalization.

Arabe / Arabic :

Chinois / Chinese :

Coréen / Korean :

Danois / Danish :

Espagnol / Spanish :

Français / French : carnavalisation.

Grec / Greek :

Hongrois / Hungarian :

Italien / Italian :

Hébreu / Hebrew :

Japonais / Japanese :

Latin :

Néerlandais / Dutch :

Persan / Farsi :

Polonais / Polish : karnawalizacja.

Portugais / Portuguese :

Roumain / Romanian : carnavalizare.

Russe / Russian : karnavalizacija.

Viętnamien / Vietnamese :

 

COMMENTAIRE / Analysis

Dans la théorie et la critique littéraires issue du Cercle de Bakhtine, on parle de carnaval/carnavalisation, lorsqu’il y a subversion, rupture, inversion du monde dans le récit. L’écriture, qui est marquée par la vision du monde de l’énonciateur, ne peut que transgresser les normes de la société. Les notions connexes de polyphonie, dialogisme et différence/différance posent la problématique (paradoxale comme processus toujours inachevé) de l’émergence des littératures en Afrique, en Amérique Latine et ailleurs dans le monde face l’hégémonie culturelle de l’Europe ; les nouvelles littératures ne se développent pas dans un rapport d’imitation ou de continuité, mais par la subversion des modèles, la rupture, dans la perception et l’expression donc de leur différence. Par la pensée carnavalisée, elles vont renier la notion de centre et en même temps, elles vont proposer un nouveau paradigme, c'est-à-dire une représentation du monde qui leur soit propre, une manière originale de voir le monde.

 

1. Textes fondateurs : le Cercle de Bakhtine

On trouve le discours fondateur sur la carnavalisation littéraire dans les écrits du Cercle de Bakhtine au début du XXe siècle. En écrivant sur l’humour au Moyen Âge, Bakhtine a bâti une réflexion sur les principes dialogue/dialogique de la nature humaine en général et sur le langage du texte littéraire. Les Écrits (1981) ont posé quelques notions qui seront par la suite réinterprétées par des études de sémiotique textuelle, des théories littéraires et des critiques, et par la littérature comparée. Dans Problèmes de la poétique de Dostoïevski (1929), il traite de la conception translinguistique du texte. À partir d’une réflexion sur le roman de Dostoïevski, il a conçu la polyphonie – discours dans lequel « parlent » une ou plusieurs « voix » outre celle de l’énonciateur, de la même manière qu’il y a dans le roman superposition d’un sens sur l’autre.

Bakhtine a élaboré les notions de dialogisme et de carnavalisation, dans le domaine des sciences humaines en général, mais aussi dans l’anthropologie et plus particulièrement, dans la littérature. La nature humaine est dialogique c’est-à-dire qu’elle a un double sens, une double manière de voir le monde. Selon lui, le carnaval a les caractéristiques de la culture populaire et comique, parce qu’il réunit les contraires et favorise « le bas » : par ce terme, il faut comprendre tout ce qui se trouve au bas de l’échelle hiérarchique sociale, tout ce qui échappe au contrôle de l’église. D’autre part il condense tout un système complexe d’images (du bizarre au surprenant, les rapports complexes entre les personnes, la vie et la mort…). Ces images ambivalente possèdent une hétérogénéité qui révèle la présence du « même » et de « l’autre » dans le discours. Bakhtine a écrit que l’être humain avait cette capacité de vivre « deux vies » : l’une – « officielle et sérieuse », pleine de dogmatismes, soumise à la hiérarchie ; l’autre, une vie de « carnaval », empreinte de rires, de profanation du sacré et de liberté. Avec une telle mentalité (pensée carnavalesque), l’homme peut lui-même être un « mélange de stylus », ou un homme « hétérogène ». La culture populaire s’affirme par sa nature dialogique. Le texte littéraire dialogique s’oppose alors au discours du pouvoir, qui lui est monologique.

Dans Le marxisme et la philosophie du langage (1930), Bakhtine a approfondi sa philosophie sociologique (marxiste), en donnant au langage le sens de «phénomène idéologique», provenant des structures sociales, de l’interaction entre les individus. Une théorie des signes les identifie à la pensée de l’être humain par une notion trans-individuelle et trans-linguistique. Elle se concrétise dans les signes et renvoie à une super structure, déterminée par la base économique. C’est pourquoi les différents niveaux sociaux ont leurs différents langages. Pour lui, la conception du langage est indissociable de celle du pouvoir. Le discours écrit, l’écriture, le dialogue sont toujours médiatisés par le sens idéologique. Le pouvoir lui, se manifeste dans tous les types de discours où le rapport intertextuel est essentiel. L’écrivain est la personne qui sait travailler le langage, les discours, ou les différentes « voix » présentes dans le discours, et qui transforme le langage commun en langage littéraire.

Après Bakhtine, plusieurs chercheurs et théoriciens ont élargi et développé ces concepts. Quelques concepts fondamentaux des différentes sciences humaines contemporaines apparaissent dans les études sur le langage et le discours, la théorie sur le dialogue, le dialogisme, les rapports entre signe/idéologie, la littérature et la société, et même dans les rapports intertextuels.

 

2. Carnavalisation et différance: l’espace d’émergence

Une poétique d’émergence littéraire doit d’abord être fondée sur la question de la différence. Cela signifie que l’espace d’émergence où l’on peut entendre de nouvelles voix, est marqué par la recherche de se définir, par opposition au centre, ou par la transgression des références trouvées dans les oeuvres des modèles connus.

Les groupes de recherche qui travaillent sur l’émergence des nouvelles littératures ont trouvé en Jacques Derrida un champ théorique très important pour les études sur les textes littéraires. Il a mis en avant des contradictions dans la pensée occidentale, trouvées dans ses constructions idéologiques. Derrida parle de « différance » : il entend à la fois « ce qui est différent, donc l’altérité, et ce qui est différé, donc l’avenir ». Il ajoute aussi le concept de « trace » qui vient montrer que le texte n’est que la trace d’un autre et qu’il se disséminera dans un autre à venir. En d’autres termes, les différentes significations d’un texte peuvent être découvertes en décomposant la structure du langage dans lequel il est rédigé. Elles permettent la « déconstruction » du sens dans le jeu des signes, dans l’écriture, qui ainsi se libère du « logocentrisme » du discours. Le contexte chez Derrida est défini hors du texte. Il a réfléchi sur le jeu des significations textuelles comme un jeu d’écriture/lecture, qui cache/révèle les besoins contradictoires des êtres humains ainsi que la connaissance de soi. La lecture est un acte de recherche de tous ces sens.

En Amérique Latine, la richesse de ces textes est exceptionnelle. En outre, le concept de carnaval/carnavalisation et celui de différence/différance prédominent dans les textes littéraires. Ainsi, ces discours s’adaptent parfaitement aux questions culturelles, pour décrire la «psiquê» du peuple. Dans les pays du Tiers Monde, ces théories sont bien ancrées une fois que le carnaval représente le lieu d’inversion de toutes les normes sociales, où les marginalisés peuvent s’approprier le monde symbolique. Alors, la différence donne vie au discours littéraire, par la rupture de l’idéologie de la société, ou des classes sociales les plus privilégiées. Au Brésil, la littérature post-coloniale s’engage dans un mouvement complexe de déconstruction du pouvoir impérial et de reconstruction de l’identité. Le Professeur Jean-Marie Grassin écrit à propos de l’émergence des identités francophones en Afrique : «... il s’agit plutôt d’un processus en dialogue, d’une polyphonie plutôt : des voix hétérogènes se font entendre au sein du même discours […]Ce processus se réalise dans un jeu de ‘centrement et de ‘décentrement entre des forces centripèdes et centrifuges». Cette conception du monde carnavalisé peut être appliquée à un grand nombre de littératures, en Amérique, au Canada et en Afrique, où l’on peut trouver les différentes littératures émergentes, ainsi que dans d’autres contextes de différentes régions. Á présent, les chercheurs du monde entier ont cette préoccupation d’analyser leurs littératures nationales à la lumière de ces concepts, pour trouver le sens de ce problème d’identité comme processus de la genèse des cultures, après ou même pendant la colonisation. On peut déjà définir l’ensemble des études comme une géocritique, comme une science des espaces littéraires.

Au Brésil, des théories plus récentes ont déjà un champ défini. Les études ont élargi plusieurs de ces aspects et les écrivains brésiliens ont aussi déjà pris conscience de la quête identitaire sur la réalité brésilienne. A l’origine, une tradition littéraire, constituée de biens culturels servait de cadre de référence à la population. L’héritage composé de différentes races est déjà bien marqué par les codes et les systèmes assimilés et la littérature se caractérise par un sentiment spécifique national distinct de celui du Portugal. Si au cours de l’histoire, ont été abordés et assimilés l’acculturation, la transculturation, le dialogue des cultures, ou encore le sens des intercommunautés littéraires, il n’existe pas aujourd’hui une culture qui ne recherche son espace pour affirmer ses singularités. La recherche de valorisation de l’individu comme sujet d’histoire va dans le sens de la notion de globalisation, avec la particularité de respecter les différences de chaque région et de chaque pays.

 

3. Le processus identitaire dans le langage carnavalisé.

Quand on parle d’identité en tant que différence, au point d’avoir un « Soi » et le regard qui s’approche et s’éloigne de l’Autre, on peut rencontrer des registres symboliques dans différents textes littéraires. Au delà de la problématique d’émergence littéraire dans les espaces géographiques différents, on peut parler de l’individu dans sa recherche de soi-même, des groupes sociaux qui voient l’Autre, des générations et de la pensée de chaque époque. On peut également parler d’un grand ensemble de textes où la symbolisation signifie la recherche de l’identité par la différence, comme la carnavalisation littéraire.

 

La littérature carnavalisée est le moteur de :

1- l’émergence littéraire (des nationalités/ anthropologie/ les études culturelles). Déjà vu dans les articles: ANTHROPOLOGIE, AUTRE, CRÉOLISATION, CULTURE, DÉCENTREMENT, DIALOGUE DES CULTURES, DIFFÉRENCE, DOUBLE, ÉMERGENCE, ESPACE, ETHNOCIDE, EXOTISME(E), FRONTIÈRE, HYBRIDE, IDENTITÉ, IMAGOLOGIE, INDÉPENDANCE, INTERCULTURALITÉ.

 

2- La carnavalisation littéraire par « déconstruction » du sens d’un pouvoir établi par hiérarchie : soit la différence identitaire des groupes sociaux, c’est à dire, quand le processus identitaire se réfère à une « conscience implicite ou explicite d’appartenir [...] à une communauté linguistique, [...] religieuse, [...] à une catégorie d’être humains fondée sur le sexe, la couleur de la peau, l’âge... » (DITL, GRASSIN/BERND : IDENTITÉ). Aujourd’hui, on voit l’émergence de certains groupes sociaux, qui luttent pour s’affirmer en tant que sujet, ainsi que l’émergence de l’affirmation d’être différent. La symbolisation du langage démontre l’appartenance que ressent chaque individu de certaines collectivités ; elle montre également les conflits où « le dialogisme va s’instaurer » (DITL, GRASSIN: IDENTITÉ). L’ensemble de ces textes s’agrandit après l’avènement de la société post-moderne. On parle des textes qui représentent plusieurs groupes dans une société, par exemple la littérature féminine (féministe), la littérature des (sur) homosexuels, la littérature des noirs, des groupes de cultures trouvés dans les nations (les japonais, les italiens, les allemands...). La vraisemblance des textes (ou de ce système symbolique) repose sur les problèmes de la personne qui recherche son identité dans un contexte qui lui semble en opposition à son besoin d’être authentique. C’est d’abord la problématique du Soi-même devant l’Autre. L’expression des sentiments dialogiques et la lutte contre la discrimination dont ils sont victimes, ou contre la préconception des valeurs établies par la société, sont les caractéristiques littéraires que l’on peut trouver. La différance bâtit le discours par opposition à la société. Elle participe à la littérature des groupes où les sujets et les objets parlent de leurs complexes et de leurs manières de se voir eux-mêmes.

 

3- Carnaval : le carrefour des voix du Soi-même comme un Autre.

Malgré l’appartenance de l’individu à un groupe social bien spécifique, il peut toutefois souffrir de discrimination par ses différences, et sa difficulté à exposer ses problèmes individuels, sa recherche du soi-même devant l’autre. Dans l’écriture, le jeu des mots symbolise la conception didentité, inséparable de celle de l’altérité. La conscience de l’homme post-moderne, fragmentée par la recherche d’un paradigme (absent?), est toujours à la quête du soi-même. Tous recherchent inlassablement un « logos » aussi absent, pour produire l’écriture ou la lecture de la « trace », de la « différance ». La recherche remonte à l’essence première, l’Être, à un paradigme absolu qui est ailleurs et que l’homme a perdu.

La crise fait chercher son double. Fragmenté par ses doutes, l’être humain peut aussi chercher une manière de trouver ce paradigme, cette essence de l’Absolu. La littérature pose des questions sur le temps, la vie et la mort, la crise et le questionnement.

S’il y avait « l’espace dans lequel on devient humain » (Vion-Dury, Juliette. La géocritique... 1999), l’homme pourrait peut-être se découvrir. On parle d’un nouvel humanisme. On trouve la guerre et l’exploitation des (autres) humains. On trouve aussi la dépersonnalisation dans les grandes villes. On pourrait peut-être, faire l’apprentissage d’un « soi-même comme l’autre », s’il n’y avait pas cette absence. Cette recherche doit être faite par l’ensemble. Mais l’homme n’est qu’un carrefour de voix internes et externes, composé par « des forces centrifugues et centrípèdes ». Au-delà de la problématique existentialiste : « Que reste-t-il ? Qui?», c’est le « Soi » absent qui se manifeste dans les textes. Le langage carnavalisé, la « carnavalisation littéraire », montrent ces espaces, cette recherche, ces traces, cette absence.

 

4- la déconstruction des sens (du logocentrisme) par le rire (satire et parodie)

La littérature d’humour produit les sens de la différence, advenus au discours par une vision critique du réel, à partir de la figuration de celui qui est différent : l’excessif, le bizarre, l’excentrique, tout ce qui sort de l’ordinaire. L’objet du rire est donc une chose ou personne qui est différente de la « normalité ». La différence que provoque le rire, est exempte de propos par l’énonciateur. Par ironie, l’écrivain ou poète transforme les problèmes les plus sérieux en moquerie. On trouve sous l’ironie, une situation de conflit du sujet énonciateur avec le monde où il vit. La littérature d’humour concerne, plutôt, la déconstruction des sens, par le rire. L‘infiltration subversive de la pensée carnavalesque à l’idéologie textuelle instaure le nouveau sens, lequel va s’éloigner du logos au mouvement réciproque du Moi-Soi. Il s’agit des conflits d’altérité qu’on peut lire dans le tissu verbal sous forme figuré : les métaphores, les synecdotes, les antithèses et les paradoxes font le langage ambigu, masqué.

Les images carnavalisées ont un sens dont on peut faire une double lecture, car le discours est dialogique. L’interprétation révèle les voix paradoxales : « l’identité pervertie » ou « masqué » par la « vision de l’Autre » qui assume « l’état paradoxale du Même » selon Genette. (1976, pp. 20- 21).

Il existe un type de pensée carnavalisée qui se réalise à travers la littérature du rire, comme il y existe des personnes qui font de l’humour avec les mots. La littérature occidentale comporte un grand nombre de textes, avec des genres et des formes diverses, qui peuvent être lus sous ce point de vue.

Propp (1945, pp.19-21) discernait deux grands types d’humour : « le bas » et « le haut » selon les récepteurs du discours. Quand un texte écrit s’adresse à un public de masse (la plèbe), il assume le langage de vulgarité. Il produit les images grotesques et se carnavalise en renversant la hiérarchie. L’humour « haut » comporte le langage des classes sociales les plus élevées. C’est un langage engagé, communément à l’humour « bas » mais avec une ironie raffinée et subtile. L’ironie sous-entendue est traduite par un vocabulaire plus soutenu et révèle le discours du carnaval littéraire.

Dans quelques genres ou formes (comédie, satire, parodie, roman sérieux) burlesques ou comiques, on peut avoir une portée philosophique du discours carnavalisé. Sur le fond, la lecture (dialogique, comme la pensée), va se substituer à l’écriture -le trace - la différance : cela nous fait réfléchir sur l’être humain, les sociétés en général, et le vaste spectacle de l’humanité en proie à ses passions, à ses conflits intimes ou sociaux.

 

Bibliographie / References

BAKHTINE, Mikhaïl.Problèmes de la poétique de Dostoïevski.- Paris : Seuil, 1970.

BAKHTINE, Mikhaïl.– Le marxisme et la philosophie du langage.- Paris : Minuit, 1977.

 

DERRIDA, Jacques.- L’écriture et la différence.- Paris : Seuil, 1967.

GENETTE, Gérard.- Seuils.- Paris : Seuil, 1987.

 

GRASSIN, Jean-Marie, éd.-. «L’émergence des identités francophones», in: Littératures émergentes/ emerging literatures..- Bern ; Berlin ; Frankfurt ; New-York ; Paris ; Wien : Peter Lang, 1996.

 

TODOROV, Tzvetan.– Mikhaïl Bakhtine et le principe dialogique suivi de Écrits du Cercle de Bakhtine.– Paris : Seuil, 1981.

 

WESPHAL, Bertrand (éd.).– La géocritique, mode d’emploi.– Limoges : UNILIM ; Paris : Cid, 2000.