Atelier de théorie littéraire : Lecture contrauctoriale



Lire contre l'auteur. Pour (ou contre?) une lecture contrauctoriale.

On lira ici l'appel à contribution et les résumés des communications du séminaire organisé par l'équipe Fabula du 7 au 11 septembre 2009, à Carqueiranne (83), en partenariat avec le projet HERMÈS (Histoires et théories de l'interprétation), coordonné par Françoise Lavocat.

Le tuer? C'est fait! Le ressusciter? C'est en cours et assez bien porté! Le respecter, être à l'écoute du moindre détail de son intention, subjugué par son autorité dont se pare comme d'un droit à écrire ou à parler? On ne fait que cela depuis des siècles. L'inventer? Pourquoi pas, pourvu que sa figure remodelée accompagne et conforte notre lecture.

Mais attaquer l'auteur de front au moment où on lit, non pas en l'ignorant mais en prenant le contre-pied de ce qu'il à dire ou à écrire de son œuvre, prendre le propos auctorial à rebrousse-page et trouver dans cette contestation l'assurance de bien lire ou de lire, en tout cas, de manière acceptable, voilà qui peut sembler plus incongru ou vain.

Pourquoi donc faudrait-il ou pourrait-on lire contre l'auteur? C'est la possibilité de cette herméneutique contrauctoriale que l'on aimerait explorer et interroger, sinon fonder.

Sophie Rabau (Paris 3)

 

A. Théories de la lecture / Théorie de l'auteur

"Pour une critique de l'émergence: la lecture à contre-fil", Jean-Marie Grassin

L'idée d'une "lecture contrauctoriale" convoquée par le thème du séminaire s'inscrit dans un contexte théorique et méthodologique d'une analyse déconstructionniste du discours. Le terme même fait écho à l'interprétation "à contre-fil" du document historique proposé par Walter Benjamin (Thèses sur la philosophie de l'histoire, 1940, 1973). Le texte transmis par la culture dominante est imprégné d'un certain "barbarisme" inhérent à la civilisation moderne ; le lecteur engagé devra donc "s'en dissocier aussi loin que possible" en le prenant "à contre-fil" afin de s'émanciper des présupposés idéologiques et d'en faire émerger les linéaments. Plus récemment, un manuel de lecture américain (David Bartholomae et Anthony Petrosky, 2002) oppose les effets de lectures "avec" l'auteur dans le fil et face à l'auteur "à contre-fil" ("against the grain"). En rapportant cette distinction à celle proposée par Roland Barthes entre les textes de plaisir et de jouissance, on pourrait ainsi parler d'un part de lectures du "lisible", dans le fil du texte, sans accrocs, familières et sécurisantes, et d'autre part de lectures "scriptibles" ou "émergentes" entraînant le sujet dans des perspectives inédites. La lecture à contre-fil fait apparaître les aspérités du texte, ses contradictions, ses apories; elle autorise une multiplicité d'interprétations toujours renouvelées. C'est en provoquant un "effet de vie", une certaine "ébriété" de création chez le récepteur par cette confrontation qu'elle se fait "scriptible". En empruntant la terminologie de Viktor Sholvsky, des formalistes russes et de l'École de Prague, nous dirons alors qu'elle "défamiliarise", ou "singularise" les énoncés, "mettant en évidence" (foregrounding) leurs irrégularités; elle évite l' "automisation" (selon le terme de l'École de Prague) ou la "naturalisation" (selon Jonathan Culler) du texte qui, au contraire, le lisse, réduit son étrangeté, gommant l'inattendu ou l'insupportable. Ce ne sont plus surtout, comme le pensaient les formalistes, les formes déviantes du texte qui lui affecte un statut littéraire, qui en font la "littérarité"; ce serait plutôt ici la lecture à contre-fil qui fait émerger la littérarité du texte en lui insufflant un dynamisme créateur. Si l'auteur reste le "lieu" de la production du texte, ce serait plutôt chez le lecteur "oppositionnel" que jaillirait la littérature.

 

Cette lecture à contre-fil s'apparente à la "lecture par contrepoint" (contrapunctal reading) théorisée par Edward Said dans une perspective postcoloniale ; elle arme le lecteur d'une "contrepartie" permettant de faire émerger l' "autre du texte", de faire apparaître ce contre-texte dynamique. La lecture à contre-fil (reading against the grain) n'a pas manqué non plus d'alimenter le discours féministe, la queer theory, la déconstruction de la "présence" chez Jacques Derrida, la littérature des minorités, les subaltern studies, etc. On voit donc qu'il ne s'agit pas seulement dans la lecture "contrauctoriale" d'une approche de textes singuliers, mais plutôt d'une vision globale d'un monde en mouvement, en mutation, de la mise en mouvement d'un monde autre. Le propre de cette approche "scriptible" est de toujours faire émerger du sens dans les textes, non pas un sens inhérent au texte, ni un sens voulu par l'auteur, mais des significations nouvelles suscitées par des contre-lectures réitérées. Il ne s'agit pas de nier l'intention de l'auteur comme répondant, ni d'imposer au texte l'intention d'un lecteur engagé, ni même de confronter leurs intentions ou de résoudre dialectiquement leurs oppositions, mais de voir ce qui peut résulter de cette violence faite au texte. La définition classique du phénomène émergent est qu'il n'est ni la somme, ni le mélange, ni la simple combinaison de ses constituants, mais une entité autre, inouïe, non-reproductible, imprévisible à partir des conditions préexistantes, comme la naissance d'un enfant n'est pas l'association déterminée des gènes de ses parents, mais un produit unique de leur interaction. La posture de l'auteur et la réaction en contrepoint du lecteur produisent ce que nous avons appelé ailleurs, à propos de la comparaison (autre type de "contre-lecture"), le "tiers-émergent", un "autre du texte". La lecture "contrauctoriale" ou à contre-fil est un fait émergent dans la mesure où cette expérience cognitive n'est déterminée ni par la volonté de l'auteur ni par l'horizon d'attente du lecteur, qu'elle est quelque chose d'autre imprévisible avant qu'elle ne manifeste ses effets, dans la mesure aussi où elle transforme le lecteur en un autre lui-même, le conduit au-delà de lui-même. Il ne sera plus jamais le même après avoir été "réécrit" par sa lecture. Cette bascule de l'objectivité transcendante du texte à la subjectivité réactionnelle du lecteur est la marque d'une poétique de l'émergence s'imposant comme paradigme de la science postmoderne.

 

    "Poétique de la démotivation", Florian Pennanech

On se propose ici de réfléchir dans le cadre général d'une poétique du commentaire conçue comme une typologie des opérations transtextuelles moyennant lesquelles un texte s'écrit à partir d'un autre, et d'analyser un procédé qui nous semble caractéristique de la lecture contrauctoriale, et qui est dûment répertorié, au moins depuis Palimpsestes, sous le nom de « démotivation ». Les exemples illustrant cette réflexion seront tirés de textes critiques des xixe et xxe siècles, la célèbre lecture de Balzac par Engels et ses multiples variations nous tenant lieu de fil conducteur.

 

Selon une proposition déjà ancienne de Tzvetan Todorov, la « décision d'interpréter » est liée au caractère immotivé d'un fragment de texte, dont le reste semble pour sa part parfaitement motivé. On pourrait amender une telle représentation en suggérant, d'une part, que depuis le romantisme au moins l'interprétation tend à se légitimer en posant le caractère globalement immotivé du texte, et d'autre part, que c'est peut-être l'inverse qui se produit : la décision d'interpréter est première, et c'est elle qui conduit l'herméneute à rechercher dans le texte des zones où la motivation fait défaut, ou paraît insuffisante, voire à les créer de toutes pièces. Or, tout énoncé est en droit démotivable : il n'existe donc aucune réalité tangible qui déclencherait l'interprétation, mais plutôt une manière pour la critique de se poser à elle-même les questions qu'elle entend ensuite résoudre, de créer les conditions de possibilité de son propre exercice.

 

On pourrait alors supposer que toute critique est une démotivation, et que la démotivation contrauctoriale (c'est-à-dire le refus de la motivation proposée par l'auteur, que ce soit dans l'épitexte ou dans l'oeuvre elle-même) en est une des versions possibles. Il faudra donc dans un premier temps synthétiser les apports de la poétique concernant la « démotivation » et étudier les modalités de la présence d'une telle opération hypertextuelle dans les métatextes contrauctoriaux.

 

Toutefois, il apparaît aisément que la lecture contrauctoriale, qu'elle soit globale ou ponctuelle, conduit le plus souvent à produire des avatars de l'auteur destinés à assurer les fonctions qui lui sont traditionnellement dévolues, et prioritairement à garantir l'unité et la cohérence du texte. Qui plus est, une telle démarche permet in fine de réintroduire toute une mythologie de l'auteur, grâce à l'idée, déclinée sous de multiples formes, de son « génie inconscient », de sorte que la lecture contrauctoriale semble devoir toujours s'achever en une apologie.

 

Du point de vue de la poétique, cette fabrique du contre-auteur doit s'appréhender comme une double opération de démotivation/remotivation. On étudiera la façon dont la lecture contrauctoriale tend ainsi à légitimer sa lecture en confrontant l'oeuvre et la lecture qu'en propose son auteur, en créant des effets d'étrangeté, d'incongruité, et en construisant ainsi une énigme que la lecture de l'herméneute vient pour sa part résoudre.

 

S'il semble donc possible de lire contre l'auteur mais non sans l'auteur, on se demandera pour finir de quelle façon il serait envisageable de fonder une lecture effectivement démotivante qui n'aurait pas pour vocation de restituer au bout de compte une des multiples versions de la figure auctoriale.

 

 

    «Autrement dit: la lecture comme allégorie", Marielle Macé

 

Les lectures du héros de La Recherche du temps perdu rendent exemplairement compte d'un aspect à la fois essentiel et énigmatique de la pratique des oeuvres littéraires, qui fait d'elle une opération figurale, et plus précisément une conduite allégorique :lectures appliquantes, dirigées vers le lecteur dans une indifférence volontaire à l'interprétation, elles servent une sorte d'allégorisation de soi-même, et supposent une altération réciproque, parfois violente,en tout cas précise, du lecteur et du lu. A partir du souvenir que Marcel a de Phèdre, du commentaire idiosyncrasique qu'il en fournit et qu'il compose longuement à la décision chaotique d'écrire ou de ne pas écrire une lettre à Albertine, je voudrais suivre cette dynamique figurale, cet "autrement dit"qui est sans doute la logique de toute lecture à partir du moment où on la conçoit comme une expérience réelle.

 

    "Expropriation ou que toute lecture se fait toujours contre l'auteur", Sophie Rabau

 

Nous partirons de l'hypothèse «qu'une lecture contrauctoriale» vise non pas à rendre l'auteur responsable de son œuvre et par là à l'en blâmer, mais bien plutôt à séparer, en une étrange opération, l'œuvre et l'auteur, à en faire deux entités apparemment indépendantes et à poser par là que l'auteur n'entretient pas avec cette œuvre (qui n'est plus son œuvre) une relation appropriée. En d'autres termes l'auteur devient comme un interprète de son œuvre, mais un interprète qui en donnerait une mauvaise lecture et le lecteur comme un auteur dépossédé qui rétablit la vérité de l'œuvre. Une telle lecture suppose donc d'abord que l'on soit capable de séparer dans une œuvre donnée ce qui revient à l'auteur et ce qui appartient à l'œuvre et nous entendons dans un premier temps étudier les moyens de cette opération, à travers les cas de quatre lectures contrauctoriales, Houdar de la Motte sur Homère, Scudéry sur le Cid, Rousseau sur Molière, et Pierre Bayard sur Agatha Christie. On s'attachera en particulier à montrer que cette distanciation peut se faire par une distinction entre l'univers fictif et le traitement qu'en proposerait l'auteur, par une séparation entre l'œuvre prise dans sa globalité et, dans l'œuvre, les signes qui en indiquent ou sont perçus comme en indiquant, le sens au plan textuel comme au plan péritextuel, par une manière de faire primer les règles ou maximes générales sur l'individualité de l'auteur (l'œuvre devant d'abord se plier à ces règles et non à l'intention individuelle), par la prise en compte enfin d'une distance temporelle qui permet de représenter un auteur soudainement ressuscité et par là en position de désavouer une œuvre qui ne lui semble (plus) au goût du jour (Houdar de la Motte). On s'interrogera ensuite sur les enjeux et les fonctions d'une telle opération. Désapproprier l'auteur c'est pouvoir s'approprier son œuvre de deux manières principales soit en se donnant le droit de la réécrire telle qu'elle l'aurait dû être écrite (et dans ce cas la lecture contrauctoriale est évidemment hypertextuelle autant que métatextuelle), soit С dans les cas où l'auteur est lui-même pensé comme désavouant son texte, en s'autorisant de l'auteur pour se donner le droit de lire contre lui. Sur un plan plus moral, en outre, la désappropriation permet d'approuver l'œuvre sans approuver l'auteur, voire de lui arracher une œuvre dont il ne serait pas digne. Surtout, on se demandera si ce type de lecture est véritablement exceptionnel et si elle ne nous permet pas de mettre à jour un présupposé caché de toute lecture, même et surtout la plus empathique: on se souvient de l'impératif de l'herméneutique romantique, selon lequel il convient de comprendre l'auteur mieux qu'il ne s'est compris lui-même: n'est-ce pas là déjà une manière de désappropriation? Plus largement, le décalage chronologique que suppose toute interprétation ne fait-il pas que l'auteur n'est pas en position de comprendre, ni même de rendre compte de l'œuvre qu'il a produite, qu'il est en dépossédé par le seul fait qu'elle est lue en autre temps et en un autre lieu? Si cette dernière hypothèse est vraie, il s'agirait de comprendre que l'idée d'une sympathie ou d'une empathie, comprise comme condition nécessaire de l'interprétation, n'est qu'un trompe l'œil destiné à masquer la vraie nature «contrauctoriale», de toute lecture.

 

 

B. Modes de lecture et d'interprétation

 

 

    "Contre Racine. Le professeur, l'abbé et le dilettante", Marc Escola

On réfléchira au rôle dévolu à l'autorité de l'auteur dans la polémique académique qui opposa, au lendemain de la parution de Sur Racine, ce lecteur dilettante que fut Roland Barthes à l'éminent professeur de Sorbonne qu'était alors Raymond Picard: suffit-il de remarquer que le professeur appelle le dilettante à plus de rigueur historique et à plus de modestie en demandant à ce que la signification accordée à un texte puisse recevoir la caution, et en quelque façon "l'aveu" de l'auteur? Qui, du professeur ou du dilettante, "sollicite" davantage le texte dramatique, et quelle autre garantie peut-on concevoir à l'établissement d'une signification que l'autorité de l'auteur?

 

On confrontera les textes produits lors de cette polémique à ceux que nous ont légués, dans un tout autre contexte culturel mais s'agissant des mêmes œuvres de Racine, les différentes querelles théâtrale du XVIIe siècle, et l'on fera intervenir, avec l'abbé de Villars qui fut des premiers à écrire sur Bérénice, une troisième figure de lecteur ou de spectateur Т ou plutôt, on tentera d'imaginer l'abbé intervenant en arbitre dans le débat entre le professeur et le dilettante, pour un entretien à trois voix dont le Grand Siècle avait également le goût.

 

 

    "Qui m'aime me contredise !", Laure Depretto

Dans L'Auteur encombrant : Stendhal / Armance, Jean Bellemin-Noël revient sur la présence « passablement encombrante » (Genette, Figures II) de l'auteur dans son oeuvre, pour en tirer les conséquences qui, selon lui, s'imposent : si l'on aime Stendhal, il faut se débarrasser de lui, mieux encore, le contredire. Refusant de prendre pour point de départ (et pour argent comptant) la confidence, faite par Stendhal dans une lettre à Mérimée, de l'impuissance de son héros Octave, il substitue à l'interprétation d'Armance-roman de l'impuissance, jusqu'alors retenue par tous les critiques, une lecture psychanalytique d'Armance comme roman de la folie, dans la lignée de ses travaux de textanalyse. Ce faisant, il ne lit pas tant contre Stendhal que contre les autorités critiques qui le précèdent, jugées trop dociles : les spécialistes de Stendhal auraient dû se « défaire de la problématique du secret d'Octave ». Ultime scrupule - il faut croire qu'on n'échappe jamais à son destin de critique - : se relisant contre lui-même, Jean Bellemin-Noël fait l'aveu d'une tentative d'usurpation : s'il n'avait lu contre Stendhal que pour mieux « encombrer » sa place ?

 

À travers une analyse du cas Armance, et surtout des étapes critiques à l'oeuvre dans L'Auteur encombrant (contre l'auteur, contre la critique antérieure, contre soi), on s'interrogera sur le crédit à accorder à toutes les déclarations théoriques qui font de l'affront la forme supérieure de la fidélité : point d'honneur professionnel ou péché d'orgueil ? Preuve d'amour ou alibi commode pour refuser un héritage critique ? Comment ne pas se tromper de cible ? Le pari de la désobéissance est-il nécessairement condamné à la circularité ?

 

Dans cette perspective, on se demandera en quoi les sciences humaines et sociales telles que la psychanalyse et la sociologie invitent (obligent ?) souvent le critique littéraire à contrarier ses tendances à l'obéissance auctoriale.

 

Lire contre l'auteur revient peut-être d'abord à lire contre soi, contre ce premier lecteur que l'on essaie désespérément de faire mourir pour devenir un critique.

 

 

    "Écrire contre l'auteur : Proust et son pseudo Sainte-Beuve", Matthieu Vernet

 

Comment ne pas penser immédiatement au Contre Sainte-Beuve lorsqu'on veut s'interroger sur une lecture qui se ferait contre l'auteur, une lecture qui prendrait le contre-pied de l'auteur. Bref, comme souvent, Proust serait l'auteur providentiel qui servirait de support à une nouvelle herméneutique.

 

Ce serait néanmoins rapidement oublier que ce que l'on lit actuellement sous ce titre n'est resté d'une part qu'à l'état de brouillon et que son titre n'est qu'un remarquable coup éditorial que l'on doit à Bernard de Fallois en 1954. Notre Contre Sainte-Beuve n'est sans doute pas le Contre Sainte-Beuve de Proust, mais plutôt celui que la nouvelle critique ne tardera pas à façonner au cours des années 1960. Nous souhaiterions ainsi réinterroger la teneur de ce texte et ses fondements théoriques en le débarrassant des habits dont la nouvelle critique l'a revêtu .

 

Le titre Contre Sainte-Beuve peut être lu, au premier abord et a priori de deux manières: soit on y retrouve l'esquisse d'une esthétique, développée en contrepoint et en parallèle d'une herméneutique qui se présenterait comme une clef interprétative de l'œuvre même de Proust, soit on le considère comme un texte à part entière qui s'oppose à Sainte-Beuve, comme un commentaire de son œuvre. Le Contre Sainte-Beuve se situerait donc à cette intersection, manuel pour bien lire Proust ou pour bien lire Sainte-Beuve.

 

Toutefois, on découvre à l'analyse que l'image que Proust nous donne de Sainte-Beuve est déformée, non seulement par les éditions posthumes mais également par Proust lui-même. Celui-ci lit Sainte-Beuve en prenant son contre-pied, en en faisant une référence par la négative. Proust parvient, en réalité, à un monstre littéraire, une figure à partir de laquelle il pourra se construire et construire une herméneutique. Proust lit mal Sainte-Beuve et feint de ne pas le savoir.

 

L'aspect assurément polémique de ce texte masque son enjeu herméneutique : s'attaquer à quelqu'un qui n'existe pas, à une figure auctoriale fantasmée. Proust se construit donc un Sainte-Beuve pour l'attaquer et pour se dire. N'oublions pas que la Recherche naîtra justement de cette réflexion contre Sainte-Beuve. Il n'y aurait alors qu'un pas à franchir pour y voir un crime oedipien, le rejet d'une influence beaucoup plus forte qu'elle ne se dit et qu'on ne la croit. Il nous faudra considérer le beuvisme de Proust qui en découle, cette tentation refoulée, ce modèle honni et fantasmé.

 

On pourra, enfin, s'interroger sur cette personnalisation de l'attaque critique, qui apporte une cohérence au propos qu'elle n'a sans doute pas vraiment à l'origine. Cette même personnalisation a d'ailleurs été renforcée pour défendre la mort de l'auteur, prenant de fait le texte à son propre jeu.

 

 

    "Contre les libertins: pratiques du soupçon herméneutique?", Christine Noille

 

Si tant est que l'intention d'auteur est une notion herméneutique, soupçonner l'auteur, lire contre et par-dessus la lettre, c'est en même temps produire une contre-interprétation qui soit aussi un démasquage et une dénonciation. La construction d'un sens second est toujours une lecture en appel, dans un espace lectorial tenté par le judiciaire. Tel est, emblématiquement, ce qui se noue autour du procès du poète Théophile de Viau, mené par le Jésuite Garasse. Contre la lettre et les déclarations d'intention de Théophile emprisonné - qui joue la carte de l'innocence -, s'accumulent les interprétations à charge de Garasse, le plus subtil et le plus entêté des contre-lecteurs de Théophile, à n'en pas douter. Pour étudier ce télescopage entre contre-intentionalité et surinterprétation exégétique, l'oeuvre monumentale (par son ampleur) du père Garasse nous servira alors de guide.

 

 

Mode d'écritures

 

    "Le retour du contreauteur", Oana Panaïté

 

À une époque où la presse littéraire et la critique universitaire s'accordent pour claironner le retour triomphal de l'auteur, mis au ban par le formalisme et les avant-gardes pendant presqu'un demi-siècle, il convient d'examiner les impensés et les fausses évidences de ce prétendu retour.

 

Cette analyse montrera, dans un premier temps, que la contrauctorialité, qui fut jadis le requisit du Рtournant littéraire de la critiqueП (Elizabeth W. Bruss), est devenue à présent la pierre angulaire du Рtournant critique de la littératureП, manifeste notamment dans la prose narrative. La prolifération contemporaine des discours sur l'autorité et des thématiques correspondantes ramène paradoxalement sur le devant de la scène fictionnelle un ensemble de figures et de topiques caractéristiques d'une écriture contre l'auteur. Chez Antoine Volodine, Linda Lê, Jean Rouaud ou Pierre Michon, pour ne donner que quelques exemples, d'une part l'oeuvre procède d'une autorité absente, diffuse, écartelée ou illégitime et d'autre part elle se livre à ce qu'Éric Méchoulan appelle ailleurs Рla contrebande des paroles d'autoritéП.

 

On examinera, dans un second temps, les enjeux esthétiques de ce paradigme contrauctorial de la littérature contemporaine. Le refus de rendre à l'auteur sa fonction originaire (générateur du texte) et téléologique (détenteur du sens) serait-il l'indice d'une dévalorisation de la littérature qui ressasse, selon le terme de Jacques Rancière, Рle grand thrène de l'irreprésentable / intraitable / irrachetableП et accomplit, dans la mise en scène contrauctoriale, le deuil de ses contradictions? Les écritures qui revisitent les conceptions historiques et critiques de l'autorité, faisant oeuvre de fiction avec l'outillage conceptuel de la théorie et des sciences humaines, essaient-elles et peuvent-elles échapper à une lecture contrauctoriale?

 

 

    "Lire contre l'auteur : le jeu des romanciers romantiques avec la lecture biographique", Caroline Raulet-Marcel

 

Dans le premier tiers du XIXe siècle, le « sacre » de l'écrivain va de pair avec un développement de la lecture biographique. La vogue des biographies d'écrivains et l'émergence de la critique biographique rendent perceptible la curiosité du lecteur pour l'écrivain, en même temps qu'elles l'alimentent.

 

Le roman romantique est toutefois bien souvent le lieu d'une ironie qui vient mettre à mal cette tentation de lire « tout contre » l'auteur. Dans des oeuvres où un narrateur-auteur soucieux de guider la lecture de son destinataire est pourtant très présent, le désir de chercher les traces de l'auteur dans le texte fictionnel est ainsi fréquemment tourné en dérision : le jeune Hugo raille ses lectrices de l'avoir confondu avec Han d'Islande, Balzac reproche aux lecteurs de la Physiologie du Mariage de lui avoir prêté les traits de ses personnages ou de son auteur fictif (Préface de la première édition de La Peau de chagrin (1831)).

 

S'ils modèlent, de ce fait, un destinataire apte à discerner la part de chimère présente dans la construction de toute figure auctoriale, les romanciers romantiques n'engagent néanmoins pas uniquement leur lecteur à lire « contre » l'auteur. Leur jeu avec l'identité et le statut de l'écrivain vise à explorer sur un mode ludique les ressources littéraires d'une attirance pour l'auteur qui semble au fondement de toute lecture. La lecture biographique est souvent présentée comme une pratique naïve, réservée aux lecteurs « ordinaires ». Il s'agira pour nous de montrer que la part de fantasme qu'elle véhicule est tout aussi constitutive de la lecture littéraire que la distance critique nécessitée par celle-ci. Les écrivains romantiques en sont convaincus, qui alertent le lecteur sur les pièges de cette pratique, tout en jouant constamment avec elle. À une époque où la figure de l'auteur gagne en importance dans les protocoles de publication et de réception des textes littéraires, ils invitent ainsi à une paradoxale mais roborative lecture contrauctoriale, seul biais pour apprendre à lire l'auteur entre les lignes.

 

 

    "Auteur contre Auteur С Des appareillages critiques", Julia Peslier

 

«Mais rien ne démontre plus sûrement la puissance d'un créateur que l'infidélité ou l'insoumission de sa créature. Plus il l'a faite vivante, plus il l'a faite libre. Même sa rébellion exalte son auteur: Dieu le saitи»[1]

 

La querelle est ancienne et le propos, diabolique. C'est la drôle de guerre des fils qui se joue au XXe siècle: la créature s'émancipe, monte au créneau contre son créateur, le défie de son autorité nouvelle. L'affaire était jusqu'alors entendue. Mais qu'advient-il, quand ce sont des auteurs de papiers - des figures et des fictions d'auteurs - qui partent en guerre contre leur auteur, celui en personne dont on lit la biographie?

 

Que diable fera-t-on de Pessoa qui se veut С ou se rêve - «littérature à soi seul», c'est-à-dire le composé d'une pluralité d'auteurs où lui devient, à l'égal de ses poètes et prosateurs fictifs, Caiero, Soares, Reis, Campos, Mora, un simple auteur parmi d'autres ? (Notes en souvenir de mon maître Caiero) Et Valéry, lui qui veut malicieusement retourner à Goethe et tout contre lui dans «Mon Faust», ses deux célèbres comparses Faust et Méphistophélès? Ne serait-il allé trop vite en besogne à son tour ? Aurait-il compté sans sa propre postérité littéraire, dont le fort énigmatique Monsieur Teste, qui lui donnera bien du fil à retordre, en matière de réception, tant sa figure vient s'imprimer en lieu et place du visage de l'écrivain? Le même sort échouerait-il également à Arno Schmidt, lui qui s'amuse, auteur contre auteur, à jouer et à miser sur Arno Schmidt le contemporain face à Goethe l'ancêtre réveillé un jour dans le très drôle dialogue Goethe et un de ses admirateurs? Quant aux grands maîtres de l'imposture littéraire et du dispositif auctorial complexe que sont Nabokov avec Kinbote (Feu pâle), et Mann avec Serenus Zeitblom (Le Docteur Faustus), sont-ils si sereins que leur créature ne viendrait-elle pas, un jour, subtile et subreptice, les détrôner de leur paternité littéraire et de leur droit de regard?

 

L'auteur qui dispatche et signe des droits d'auteursС préférant le pluriel au singulier, dans l'appareil critique, la pseudonymie ou l'hétéronymie, risque la critique. Il la met à l'épreuve et la désoriente. Pour rassembler cette étrange mise en boîte auctoriale, on investiguera en priorité du côté des appareillages critiques. Critiques? le mot vaut dans toute son extension С entendre par là qu'ils sont limites, borderlines, qu'ils nous mèneront sur les rives conflictuelles de l'auctoritas et de ses jeux spéculatifs. L'auteur portugais Gonçalo Tavares et son œuvre en cours du Quartier d'auteurs (O Bairro) sera notre compagnon de route pour mieux décrypter les jeux et les troubles qui consiste à se placer contre l'auteur. Or, se placer tout contre l'auteur, ne serait-ce, au final, qu'une autre manière d'être à ses côtés? Avec Tavares, ou contre lui, c'est selon, on côtoiera une belle côterie d'auteurs: O Senhor Valéry (2002), O Senhor Henri (2003), O Senhor Brecht (2004), O Senhor Juarroz (2004), O Senhor Kraus (2005), O Senhor Calvino (2005), O Senhor Walser (2006).

 

 

    "Le désauteur", par Laurent Zimmermann

 

Les interventions de l'auteur sont nombreuses dans les textes et la plupart du temps repérables. Plus discrète est une autre figure, qui répond à celle de l'auteur mais pour s'en distinguer : le désauteur. L'intérêt du désauteur, qui intervient dans certains textes aussi sûrement que l'auteur, n'est pas seulement d'ordre figural ; la figure en l'occurrence n'est que l'occasion de créer le désordre et d'appeler au bouleversement : ce qui distingue un désauteur d'un auteur tient à la fonction et non pas seulement à la figure, ce qu'entraîne un désauteur étant dès lors une contestation de ce que l'auteur impose en termes de lecture. Le désauteur détermine donc un programme de parcours de certains textes profondément différent, et parfois simplement contraire, de celui auquel on est conduit en restant rivé à ce que la figure de l'auteur contient С à la fois comporte et maintient dans certaines limites. Ainsi par exemple « L'Albatros » de Baudelaire compose-t-il une figure de désauteur qui désavoue ce que le poème semble, sous l'autorité de l'auteur, proposer sans équivoque. Les désauteurs ne cessent d'agir dans les textes, et de nous entraîner vers des lectures différentes, imprévues, surgissant à côté des lectures plus attendues, que nous choisissions de les suivre de manière assez timide ou plus franchement, que nous en ayons parfaitement conscience ou que nous les prenions en compte de manière intuitive, qu'elles forment le centre d'une analyse ou s'inscrivent dans ses marges.<p/>

 

 

 

Communications annulées ou sous réserve:

 

 

    "Faire lire contre l'auteur", Marie Degandt [annulé]

 

Comment faire passer d'une œuvre contraignante à une œuvre libre? Pour les romantiques, l'idéal de la démocratie politique moderne s'accompagne d'un changement de sensibilité: le lecteur veut être libre, et l'esthétique nouvelle réclame une nouvelle forme de distance entre l'auteur, son œuvre et le public. Cela impose aussi un changement dans la place occupée par l'auteur: loin de marquer la prégnance de l'auteur sur son œuvre, et son omniprésence, la poétique romantique inaugure l'ère de l'œuvre grâce à l'effacement de l'autorité auctoriale.

 

On prendra l'exemple de Stendhal, en partant de sa critique d'un auteur qui force son lecteur à l'adhésion et n'emporte que l'opposition (voir notamment son analyse du style contraignant de Rousseau et du style libérateur de Fénelon). Stendhal reprend la proposition d'A.W. Schlegel d'une œuvre dans laquelle l'auteur anticipe a contradiction que son lecteur pourrait lui porter et laisse flotter la perspective qu'il adopte pour libérer le pouvoir d'illusion de l'œuvre. Faire croire c'est ainsi déjouer un refus de crédulité que les romantiques attribuent à l'esprit moderne. Dans cette perspective, le roman moderne serait marqué par une ironie narrative qui vise à anticiper le refus de l'auteur.

 

Mais l'analyse de la pratique stendhalienne, nous permettra de montrer que cet effacement de l'auteur doit être relativisé.

 

Cet effacement repose sur l'omniprésence de figures de narrateur responsable, mises en scène comme des instances d'autorité sur le texte, figures raillées, à l'autorité déjouée, mais figures présentes. Ces figures de narrateur mi-ironique mi-ironisé sont destinées à leurrer le lecteur sur sa liberté, avec un succès dont témoigne l'histoire des lectures de Stendhal menées par des critiques cherchant à le prendre en défaut d' «erreur» et tombant dans des pièges d'interprétation naïve (on s'interrogera alors sur les différents degrés et moments d'opposition à l'auteur que met en œuvre la lecture).

 

L'effacement de la présence auctoriale libère l'autonomie de l'œuvre pour le lecteur, mais il cache en fait un pouvoir de contrainte supérieur. Croire lire contre l'auteur, comme le pensent les critiques contemporains, de Booth à De Man (selon les diverses versions d'une critique qui pense s'affranchir de l'autorité), ce n'est alors que tomber dans l'ultime tour d'une réception prévue par le texte. En ce sens, une lecture qui se veut critique ne fait qu'obéir à l'œuvre, en la «parachevant», au terme d'une suite d'opérations contraintes initiées par le texte.

 

Dans cette hypothèse, il ne s'agit pas de revenir à l'intention de l'auteur, mais d'explorer la force contraignante à laquelle est soumise la lecture, celle du style.

 

 

    "A la va comme je te prouste,ou РMarcel ProustП dans le discours critique", Vincent Ferré [annulé]

 

Peut-on dire que « dans les beaux livres, tous les contresens qu'on fait sont beaux »? N'observe-t-on pas, dans le discours critique, certaines stratégies consistant à feindre de suivre un texte pas à pas et à proposer une réflexion sans a priori,pour en fait mener l'interprétation à un point déterminé à l'avance et qui ne s'embarrasse, en réalité, que fort peu du (pré)texte? Dans quelle mesure la perspective critique et méthodologique adoptée peut-elle entraîner, en toute connaissance de cause, une distorsion de l'œuvre plus grave qu'elle n'apparaît explicitement ? Le discours du critique est-il toujours dénué d'arrière-pensées, non seulement politiques et idéologiques, bien sûr, mais aussi institutionnelles ou ancrées dans un contexte très circonscrit, bien éloigné de l'œuvre? Certaines analyses, qui affectent de prendre à rebours des positions exprimées par l'auteur, ne font-elles pas, en fait, que le paraphraser sous couvert de le commenter ? Et pourquoi les lieux communs critiques sont-ils trop souvent repris d'un texte à l'autre, sans être discutés?

 

Il s'agira ici, à partir d'A la recherche du temps perdude réfléchir d'une part aux dérives qui amènent à faire dire ce que l'on veut à une œuvre sans toujours se soucier d'elle avant tout ; à prêter à l'auteur ce que ne dit pas le texte, à l'attaquer sur des positions qui ne sont pas les siennes, et toujours en subsumant sous le nom «Marcel Proust» ces énoncés qui sont ceux de la critique plus que les siens ; à examiner, d'autre part, les postulats qui, dévoyés, sous-tendent ces dérives(comme celui de la polysémie de l'œuvre, qui ne possède pas de sens figé); aux limites du commentateur, qui expliquent certaines erreurs. On réservera une place particulière, dans cette perspective, à une interrogation portant sur la démarche comparatiste.

 

 

    "Écrire contre Genette. L'autorité imaginaire", Bérenger Boulay [Sous réserve]

 

 

    * Pages associées: Auteur, Lecture, Interprétation.

 

 

[1] Paul Valéry, « Au lecteur de bonne foi et de mauvaise volonté», dans «Mon Faust» (Ebauches), Œuvres, T.II, Paris, Edition Gallimard, «Bibliothèque de la Pléiade», p. 276.