CONCENTRATIONNAIRE / Concentration camp literature

ETYMOLOGIE / etymology

ETUDE SEMANTIQUE / Definitions

COMMENTAIRE / Analysis

Bien avant la seconde guerre mondiale, et la naissance du terme à proprement dit, l’expérience concentrationnaire, à savoir la déportation d’innocents suivies de sévices et de traitements inhumains, trouve ses racines littéraires dans des textes beaucoup plus anciens tel que la Bible (Exode V), où l’on fait état des Juifs prisonniers de Pharaon contraints aux travaux forcés. En 1552, dans sa Très brève relation de la destruction des Indes (Paris: Éditions La Découverte, 1983), Bartolomé de Las Casas rapporte et dénonce les traitements des Indiens survivants et leur extermination. Cependant jusqu’à présent les victimes ne témoignaient pas elles-mêmes. Puis en 1861, Dostoïevski, déporté pendant dix ans en Sibérie, raconte dans les Récits de la maison des morts (Paris : GF-Flammarion, 1980).

Les premiers camps de concentration en Afrique du Sud pendant la guerre des Boers, à Cuba ont fait naître une littérature des camps parmi laquelle on peut citer les Horreurs de la guerre transvaalienne (1902) de Philippe Deschamps.

À l’issue de la première guerre mondiale, certains prisonniers racontent les camps aussi bien du côté allemand comme Eugène Blanchet dans En représailles (Editions Payot, 1918), que du côté russe où Edwin Erich Dwinger écrit Mon journal de Sibérie (1921). Malgré toute cette ascendance, la littérature concentrationnaire n’est reconnue qu’après 1945 grâce au récit de David Rousset qui lui donne enfin son nom.

L’horreur de la seconde guerre mondiale a atteint des sommets que l’humanité ne croyait pouvoir franchir. Cette frontière entre l’homme et le monstre une fois transgressée, a libéré d’une certaine manière les prisonniers pour en faire des survivants, car la question commune qui hante les concentrationnaires tout comme ceux qui ont échappé à cette expérience est de savoir : comment peut-on vivre après cela ?

C’est la quête insatiable des David Rousset, Charlotte Delbo et autre Primo Levi. Leurs récits retracent l’expérience de vie dans les camps ainsi que celle du témoignage. Libératrice ou non, cette écriture est toute en paradoxe pour ces héros-coupables, qui ont parfois perdu leur âme pour survivre et qui ressentent le poids de la culpabilité de pouvoir en parler. Du devoir de mémoire de certains en ont fait leur purgatoire. De ce fait, l’auteur doit veiller à faire de son expérience celle de tous les prisonniers, c’est-à-dire, ne pas se perdre dans les détails tout en restant sincère. La question de l’objectivité est intrinsèque à la retranscription des souvenirs. Doit-on écrire à sa sortie comme David Rousset l’a fait ? Ou bien attendre, conserver et mûrir son témoignage pour que la transmission ne s’effectue vraiment que dans le but de faire perdurer la mémoire des survivants quand ils ne seront plus de ce monde ? Geneviève de Gaulle en a décidé ainsi lorsqu’elle a publié La traversée de la nuit (Editions du Seuil, 1998) au crépuscule de sa vie, sans doute pour rappeler que la souffrance est toujours aussi grande cinquante ans plus tard, que rien ne s’efface et que personne ne doit oublier. D’autres encore ont choisi de confier leur récit à une personne neutre, plus au fait de la littérature et par conséquent sans doute plus à même de mettre des mots sur des souvenirs trop durs à faire revivre sous sa propre plume. Tel a été le cas d’Ida Grinspan qui a transmis sa mémoire dans l’écriture de Bertrand Poirot-Delpech. De concert, ils ont publié J’ai pas pleuré (Paris : Editions Robert Laffont, 2002).

Le témoignage est nécessaire pour l’auteur qui peut y trouver des vertus thérapeutiques, en expérimentant l’écriture. Il découvre les difficultés et les enjeux d’un récit dont la trame a souvent été préparée durant l’emprisonnement. « Les détenus des camps, dans leur immense solitude, dans le sentiment qu’ils avaient d’être abandonnés du monde, s’étaient parfois efforcés de survivre à la seule fin de témoigner […] » (Luba Jurgenson . – L’expérience concentrationnaire est-elle indicible ? . – Monaco : Editions du Rocher, 2003, p.335). Une fois libéré, l’auteur peut répondre à ses questions de prisonniers : « Mais qui témoignera encore de ce convoi ? » (Geneviève de Gaule .– La traversée de la nuit .– Paris : Edition su Seuil, 1998, p.50).

La position de témoin force l’auteur à une certaine part d’objectivité qu’il ne parvient pas forcément à atteindre dès ses premiers essais littéraires. Ainsi, toute sa vie Primo Levi n’aura de cesse de réécrire encore et toujours cette période de sa vie qui a imprégné tout le reste de son existence jusqu’à son suicide. Ce témoignage du témoignage à l’infini reflète toute la difficulté à dire l’indicible ; car comment faire partager ce qui fut son propre anéantissement ? Comment inscrire le récit de sa mise à mort dans une perspective de retour à la vie ? Chacun des récits apporte son lot de réponse et laisse des interrogations, auxquelles même celui qui a vécu cette expérience ne peut répondre.

L’erreur à ne pas faire serait de limiter la littérature concentrationnaire à l’Holocauste. Une autre part importante de cette littérature, sans doute moins connue, est celle des camps soviétiques.

Bien que les camps de concentration aient existé dès 1918 en U.R.S.S., ceux qui sont parvenus à s’en échapper et qui ont désiré témoigner à cette époque, n’ont pas obtenu la crédibilité de leurs homologues des camps hitlériens. On pressentait le danger du négationnisme peser sur cette littérature. C’est bien souvent hors de leur pays qu’ils ont pu faire découvrir au monde le régime qu’ils subissaient. Et c’est bien après des années de négation que la réalité de ce système fut avérée.

Les deux porte-drapeaux de la littérature concentrationnaire soviétique sont Varlam Chalamov auteur des Récits de Kolyma (Paris : La Découverte –Fayard, 1986) et Alexandre Sljenitsyne pour son Archipel du goulag (Paris : La Seuil, 1974) et Une journée d’Ivan Denissovitch (Paris : Juillard, 1963) considéré comme le premier ouvrage reconnu par l’État sur le sujet. Il faut rappeler que les portes de la littérature concentrationnaire ne se sont pas refermées avec la fin de la seconde guerre mondiale. Bien au contraire, elle porte à notre connaissance des guerres moins médiatisées pourtant source d’une horreur commune, telle que celle des camps grecs, palestiniens, vietnamiens, chinois, …

Enfin un des conflits de la littérature concentrationnaire repose sur l’intégration ou non des œuvres romanesques traitant de l’expérience concentrationnaire sans que l’auteur ne l’ait éprouvée. On peut citer en exemple le cas de Soazig Aaron qui n’a pas vécu les camps mais qui dans Le non de Klara (Maurice Nadeau, 2002) traite du retour à la vie « normale » d’une concentrationnaire. Le devoir de mémoire que se sont imposé tous les rescapés afin de sauver les générations futures ne pourra cependant pas se faire sans que des auteurs tels que Aaron ne s’investissent dans leur Histoire.

Stéphanie Sun-Lecoq

Étudiante, Université de Limoges

BIBLIOGRAPHIE / Bibliographie

Gaule Anthonioz, Geneviève de.– La traversée de la nuit.– Paris : Éditions du Seuil, 1998.

Gaule Anthonioz, Geneviève de.– Auchwitz et après : aucun de nous ne reviendra.– Paris : Éditions de Minuit, 1970.

Gaule Anthonioz, Geneviève de.– Une connaissance inutile.– Paris : Éditions de Minuit, 1970.

Gaule Anthonioz, Geneviève de.– Mesure de nos jours.– Paris : Éditions de Minuit, 1971.

Gaule Anthonioz, Geneviève de.– La mémoire et les jours.– Paris: Berg international, 1995.

Grinspan, Ida ; Poirot-Delpech, Bertrand.– J’ai pas pleuré.– Paris : Éditions Robert Laffont, 2002.

Heller, Michel.– Le monde concentrationnaire et la littérature soviétique.– Lausanne : Éditions de l’Âge d’Homme, 1974.

Jurgenson, Luba.– L’expérience concentrationnaire est-elle indicible ?.– Monaco : Éditions du Rocher, 2003.

Levi, Primo.– Si c’est un homme.– Paris : Juillard, 1987.

Levi, Primo.– La trêve.– Paris : Grasset, 1966.

Levi, Primo.– Le système périodique.– Paris : Albin Michel, 1988.

Levi, Primo.– Maintenant ou jamais.– Paris : Christian Bourgeois éditeur, 1989.

Levi, Primo.– Les naufragés.– Paris : Gallimard, 1989.

Parrau, Alain.– Écrire les camps.– Paris : Belin, 1998.

Rousset, David.– L’univers concentrationnaire.– Paris : Les Éditions du Pavois, 1946.

Rousset, David.– Les jours de notre mort.– Paris : Les Éditions du Pavois, 1947.

Soazig, Aaron.– Le non de Klara.– Paris : Maurice Nadeau, 2002.

Wormser-Migot, Olga.– Le système concentrationnaire nazi (1933-1945).– Paris : Presses Universitaires de France, 1968.