DIÉGÈSE / Diegesis
ETYMOLOGIE / etymology
ETUDE SEMANTIQUE / Definitions
COMMENTAIRE / Analysis
Le terme
diégèse, francisation de
diegesis, déjà employé tel quel dans la critique, par opposition à
mimesis, est apparu pour la première fois en 1951 sous la plume d’Étienne Souriau, dans un article sur le récit cinématographique,
intitulé : « La structure de l’univers filmique et le vocabulaire de la filmologie » (in :
Revue internationale de Filmologie, n°7-8, pp. 231-240). Il emploie ce terme pour désigner une catégorie en rapport avec le moyen spécifique de raconter que
constitue le cinéma. Ses deux définitions sont suggestives. La première apparaît dans la sous-partie intitulée « 5°. La Diégèse » :
« Est diégétique tout ce qu’on prend en considération comme représenté dans le film, et dans le genre de réalité
supposé par la signification du film : ce qu’on peut être tenté d’appeler la réalité des faits ; et ce terme même n’a pas d’inconvénient
si on se rappelle que c’est une réalité de fiction » (p. 237). Il distingue à ce propos, par exemple le château de Barbe-Bleue,
situé en France, réalité diégétique, et le château de Barbe-Bleue situé en Bavière, utilisé pour un film, réalité « filmophanique ».
La deuxième fait partie d’un résumé des définitions : «
Diégétique.– Qui concerne la diégèse, c’est-à-dire tout ce qui est censé se passer, selon la fiction que présente le film ; tout ce
que cette fiction impliquerait si on la supposait vraie » (p. 240). Ainsi, des scènes du film peuvent être séparées par un
intervalle « diégétique » de plusieurs années. On le voit, la diégèse inclut, dans les deux cas, aussi bien les dimensions
spatio-temporelles que la fiction racontée par le film. Le terme a été repris par les théoriciens du cinéma.
En 1972, Gérard Genette, dans
Figures III, et plus précisément dans la pièce maîtresse de cet ouvrage
Discours du récit (Paris : Seuil), a adapté le terme à l’analyse du récit littéraire. Le terme a été adopté ensuite par la plupart des linguistes,
tandis que bon nombre de critiques littéraires le boudent. Il faut dire qu’il a donné lieu à des malentendus tels que Genette
lui-même dut se livrer à une mise au point sur l’intérêt et la signification de ce terme, en 1983, dans son
Nouveau discours du récit (Paris : Seuil).
En effet, dans
Discours du récit, Genette propose trois termes pour désigner ce que sont pour lui les « trois aspects de la réalité narrative ». Il précise :
« Je propose, sans insister sur les raisons, d’ailleurs évidentes du choix des termes, de nommer
histoire le signifié ou contenu narratif […],
récit proprement dit le signifiant, énoncé, discours du texte narratif lui-même, et
narration l’acte narratif producteur et, par extension, l’ensemble de la situation réelle ou fictive dans lequel il prend place » (p.
72). En note, il annonce cependant qu’il emploiera, dans le sens de « récit comme histoire » (c’est-à-dire les événements
relatés par le discours narratif), le terme
diégèse « qui nous vient des théoriciens du récit cinématographique ». Effectivement, un peu plus loin, annonçant des propositions
d’analyse du récit, selon diverses catégories, il évoque « celle qui tiennent aux relations temporelles entre récit et diégèse »
(p. 75). Il semble que le terme soit employé ici aussi comme équivalent à
histoire. Toutefois, l’Index des matières précise, à l’entrée « Diégétique » : « dans l’usage courant, la diégèse est l’univers spatio-temporel
désigné par le récit ; donc, ajoute Genette, « dans notre terminologie, en ce sens général, diégétique= ce qui se rapporte
ou appartient à l’histoire » (p. 280). De fait, dans la plus grande partie du livre, Genette préfère employer le terme
histoire pour désigner la trame des événements narrés par un récit. Il recourt plus volontiers à une série d’adjectifs dérivés :
diégétique, mais aussi
extradiégétique, pour qualifier l’instance narrative du récit premier quand elle est extérieure à l’histoire,
intradiégétique pour un ou des narrateurs qui sont des personnages du récit premier (pp. 238-239),
hétérodiégétique pour qualifier le narrateur extérieur qui intervient dans son récit,
homodiégétique, s’il s’agit d’un narrateur interne au récit (. 109-114). L’adjectif
autodiégétique renvoie au « degré le plus fort de l’homodiégétique », à savoir au cas d’un narrateur qui est le héros de l’histoire qu’il
raconte, comme Gil Blas dans le récit éponyme de Lesage.
En 1982, dans
Palimpsestes (Paris : Seuil), au passage, et pas vraiment en évidence pour le lecteur, à propos des transpositions, Genette rectifie l’entrée
de l’Index terminologique de
Discours du récit où il définit la diégèse. Comme on a pu être tenté de le penser, il écrit : «
Usage courant était un peu optimiste, mais la précision
univers spatio-temporel me semble aujourd’hui fort utile » (pp. 341-342). Il distingue alors l’ « histoire », comme « enchaînement » ou « succession
d’événements et/ou d’actions » et la « diégèse », comme « l’univers où advient cette histoire » (p. 342). L’histoire et la
diégèse entretiendraient bien sûr des relations métonymiques, en ce sens que « l’histoire est dans la diégèse ». Mais c’est
en 1983, dans l’introduction au
Nouveau discours du récit (Paris : Seuil), que le narratologue dissipe la confusion dont il se sent en partie responsable entre
histoire et
diégèse. Après avoir réitéré la distinction établie dans
Palimpsestes, il précise ce qu’il entend par « univers » ainsi : « au sens un peu… restreint (et tout relatif) où l’on dit que Stendhal
n’est pas dans le même univers que Fabrice », et il conclut : « Il ne faut donc pas, comme on le fait aujourd’hui trop souvent,
substituer
diégèse à
histoire, même si, pour une raison évidente, l’adjectif
diégétique s’impose peu à peu comme substitut d’un ‘ historique’ qui entraînerait une confusion encore plus onéreuse » (p. 13). Aussitôt
après, il propose de dissiper une autre confusion : entre
diégèse et
diégésis. En relation avec la théorie platonicienne des modes de représentation, «
Diégésis, c’est le récit pur (sans dialogue) opposé à la
mimesis de la représentation dramatique, et à tout ce qui, par le dialogue, s’en insinue dans le récit, ainsi devenu impur, c’est-à-dire
mixte .Diégésis, donc, n’a rien à voir avec
diégèse ; ou, si l’on préfère,
diégèse (et je n’y suis pour rien) n’est nullement la traduction française du grec
diégésis » (
Ibid.). De ce fait, sous sa plume, l’adjectif
diégétique est formé uniquement sur
diégèse. Et de déplorer que « le mot français et le mot grec se neutralisent fâcheusement dans l’unique anglais
diegesis, d’où pataquès dans Wayne Booth, 1983
a, p. 438 ». (Il se réfère ici à
The Rhetoric of Fiction. Second Edition..– Chicago : The University of Chicago Press).
Autre type de récits : les bandes dessinées. Or, dans la plupart des bandes dessinées, sinon toutes, la diégèse verbale se
joint à la diégèse iconique. Il peut être intéressant d’y étudier les décalages entre les deux et pas uniquement avec le récit
comme discours. Ainsi, dans les albums
Tintin, la diégèse iconique apparaît souvent comme lacunaire, même au niveau de certaines fonctions parmi les plus déterminantes
du récit ou au niveau des multiples enquêtes et renseignements qui ponctuent la trame de ce récit.
On peut bien sûr préférer s’en tenir à l’opposition entre
histoire et
récit, ou comme Jean Ricardou, entre
fiction et
narration, l’auteur des
Problèmes du nouveau roman (Paris : Seuil, 1967) définissant ainsi ces deux strates du récit, selon lui : « La narration est la manière de conter, la
fiction ce qui est conté » (p. 11). Mais une utilisation adéquate du terme et de la notion de
diégèse peut permettre une nuance supplémentaire dans l’analyse du récit.
Marcel De Grève
Rijksuniversiteit Gent
BIBLIOGRAPHIE / Bibliographie
Benveniste, Émile.–
Problèmes de linguistique générale.– Paris : Gallimard, 1966-1974, 2 vol.
Genette, Gérard.–
Discours du récit, in :
Figures III.– Paris : Seuil, 1972.
Genette, Gérard.–
Nouveau discours du récit.– Paris : Seuil, 1983.
Lindekens, René.–
Texte, image et société.– Paris : Aux Amateurs de Livres, 1991.
Souriau, Étienne.– « La structure de l’univers filmique et le vocabulaire de la filmologie », in :
Revue internationale de filmologie, n°7-8, 1951, pp. 231-240.