IMAGE / Image
ETYMOLOGIE / etymology
ETUDE SEMANTIQUE / Definitions
COMMENTAIRE / Analysis
L'image poétique (HVJ)
La notion est utilisée largement dans les études littéraires de divers pays; toutefois chez certains chercheurs ou milieux
idéologiques, elle est soumise à diverses interprétations et elle n'y est même pas désignée par un seul terme fixé une fois
pour toutes. A côté de
poetic image utilise-t-on, en anglais la définition
image in poetry; en russe on peut parler de
chudozestvennyj obraz (l'image dans l'art), mais aussi de
poeticeskij obraz (image poétique), etc. Diverses solutions terminologiques traduisent, en fait des attitudes méthodologiques différentes devant
le message verbal. La notion repose
a) sur la confrontation du message littéraire et des arts plastiques,
b) sur les critères relevant de la structure de l'œuvre littéraire et de ses composants et
c) sur les définitions langagières, philosophiques et psychologiques du mot et du concept
image, eïkôn, imago. Ces trois approches s'amalgament souvent, à chaque époque, dans chaque courant de pensée et dans chaque tendance d'orientation
esthétique, leur contamination s'effectue toutefois sous des formes particulières.
Le mot d'
image est encore employé dans d'autres contextes, souvent comparatistes, pour désigner la vision et la représentation d'un pays,
d'une société ou d'un événement historique dans la littérature par exemple: «
image de l'Espagne dans la littérature française», ou: «
image de la Révolution française chez les Slaves». Cette acception n'entre pas dans le cadre des procédés esthétiques dont fait
partie l'
image poétique et ses diverses manifestations; elle n'est pas prise en considération dans ce commentaire.
1. Chez Platon et d'autres écrivains grecs, la notion d'
image s'associe à la conception de la mimèsis. Toute œuvre littéraire est une
image fondée sur la ressemblance entre la réalité représentée dans l'œuvre et la réalité extralittéraire. Ses qualités consistent
à mettre en évidence les aspects visuels des objets et des scènes constituant le message verbal. Les théoriciens latins reprennent
cette conception, tout en mettant l'accent sur le rapport entre les procédés de représentation et la perception de l'œuvre.
Selon la
Rhétorique à Herennius, l'écrivain doit créer des images fidèles à la réalité, claires, permettant au lecteur d'imaginer facilement le sujet évoqué.
En traduisant le
Traité du sublime attribué à Longin, Boileau écrit: «Ce mot d'
image se prend en général pour toute pensée propre à produire une expression, et qui fait une peinture à l'esprit de quelque manière
que ce soit. Mais il se prend encore dans un sens plus particulier et plus resserré, pour ces discours que l'on fait; «lorsque
par un enthousiasme et par un mouvement extraordinaire de l'âme, il semble que nous voyons les choses dont nous parlons, et
quand nous les mettons devant les yeux de ceux qui écoutent (
Œuvres complètes, Paris: Bibliothèque de la Pléiade, 1966, p. 363).
Dans ce même traité, on commence à distinguer la forme et la fonction des
images d'après les genres dans lesquels elles sont employées. Les images qu'on introduit dans les œuvres en prose diffèrent en effet
de celles qui font partie de la poésie: «/.../ les
Images, dans la Rhétorique, ont tout un autre usage que parmi les Poëtes. En effet le but que l'on s'y propose dans la Poësie, c'est
l'étonnement et la surprise: au lieu que dans la prose, c'est de bien peindre les choses, et les faire voir clairement» (
ibid.)
L'acception du terme
image en tant que représentation «fidèle» à la réalité et se distinguant par des caractères visuels, a été mise en valeur dans
des travaux des théoriciens soviétiques des années cinquante et soixante, guidés par la poétique du réalisme socialiste.
2. Dès l'antiquité, le terme d'
image est employé également dans une acception plus étroite, réduisant sa notion à certains types de représentation, en principe
à ceux qui sont fondés, explicitement ou implicitement, sur une comparaison. On fait une image quand on nomme une chose en
pensant et en faisant penser à une autre. Le terme d'image devient ainsi synonyme de
tropes, de
dénomination figurée ou de
représentation indirecte. Cette acception se trouve chez Aristote et chez les théoriciens qui se sont inspirés de son
Art poétique et
Art rhétorique: «Quant aux images /.../ elles sont toujours en quelque manière des métaphores très goûtées. Elles reposent toujours sur
deux termes, comme la métaphore par analogie. (Aristote,
Art rhétorique et Art poétique. Traduction nouvelle avec texte, introductions et notes par Jean Voilquin et Jean Capelle, Garnier, Paris, 1944, p.363).
Après Aristote, les théoriciens cherchaient à distinguer divers types de dénomination figurée dont l'
image n'était qu'une des manifestations, fondée sur la ressemblance et accentuant les traits visuels de la réalité présentée. Selon
la
Rhétorique à Herennius, l'image est une sorte de comparaison à laquelle elle est subordonnée. Sa valeur ne consiste cependant pas seulement en fidélité
envers la réalité représentée, mais également dans l'efficacité avec laquelle elle agit sur le lecteur. Elle ne désigne pas
seulement les objets, mais elle donne leur appréciation pour éveiller des sentiments de haine, d'envie, etc. L'aspect visuel
peut même disparaître de la définition d'
image. On ne parle pas d'images uniquement par rapport aux dénominations fondées sur la ressemblance des choses, mais également
par rapport aux dénominations créées par des ressemblances de mots. Au début, ce type d'images langagières n'était pas conçu
selon des desseins esthétiques, mais pour des buts mnémotechniques. Il n'en est pas moins vrai qu'on trouve ici les germes
de la conception du message verbal émanant des qualités langagières mêmes.
3. Si d'un côté l'image est interprétée comme une représentation «fidèle» de la réalité, destinée à mettre en relief ses caractères
visuels, de l'autre le même terme signifie «ombre, fantôme, apparence». Dans ce sens, l'image peut déformer la réalité, en
substituant à l'évocation des objets attestés par l'expérience directe, des créations bizarres, grotesques ou fantastiques.
Souvent, et tout particulièrement par rapport à la littérature ancienne, on explique ce type d'images comme expression symbolique,
fondée sur un raisonnement logique ou sur une tradition culturelle et langagière profonde, propre à l'entendement de l'homme
dans un monde où la communication dépasse le niveau des rapports linéaires envers une réalité immédiate. Les images a- ou
anti-mimétiques de ce genre peuvent être interprétées comme une représentation symbolique ou allégorique des valeurs spirituelles,
des concepts abstraits ou des états psychiques. Il n'en est pas moins vrai que dans cette acception, la mise en valeur de
l'image poétique ouvre la voie à la libre fantaisie et à l'intrusion du subconscient dans la poésie, laquelle n'est plus une
imitation de la nature, mais est censée créer un univers autonome. Infidèle ou même opposée à l'expérience sensorielle directe, l'
image peut rester dans la sphère du visuel, en contaminant de façon inhabituelle des éléments perceptibles constituant la réalité
ou en leur conférant des fonctions qui ne leur sont pas propres dans le monde de l'expérience directe. Toutefois le mot d'
image peut être employé aussi pour des expressions figurées fondées sur d'autres impressions sensorielles (auditives, olfactives
etc.); leur contamination sert de base à un type particulier de dénomination figurée, la
synesthésie, moyen d'expression qui a été en faveur tout particulièrement à l'époque du romantisme et du symbolisme.
Dans certains cas, l'acception de l'
image se rapproche de celle d'un symbole au sens magico-religieux (Voir Mircea Eliade,
Images et symboles, 1952). Elle peut également être interprétée comme transcription des états du subconscient, des rêves ou des états provoqués
par des drogues. Leur étude fait alors partie de l'approche psychanalytique d'une œuvre littéraire. La distinction traditionnelle
de la description fidèle de la réalité (de la dénomination directe, non figurée, des objets) et de la représentation fondée
sur une comparaison de deux objets (de la dénomination indirecte ou figurée se servant d'
images poétiques) s'estompe dans ce cas. Le monde du mythe, du rêve ou du subconscient appartient, lui aussi, à une réalité, laquelle cependant
ne peut être exprimée que par des images. Les images n'ajoutent pas de traits complémentaires, appréciatifs ou émotifs, aux
objets présentés, mais offrent la seule possibilité d'exprimer des choses «non définissables» et des sensations de l'expérience
subjective unique. Selon C. G. Jung (
L'homme et ses symboles, Paris, 1964, pp. 20-21), on peut employer, en effet, des mots ou des signes «qui renvoient seulement aux objets auxquels
ils sont associés» ou des mots qui «impliquent quelque chose de plus que leur sens évident et immédiat». Dans ce deuxième
cas, il s'agit de mots ou d'
images symboliques dotés d'un «aspect «inconscient» plus vaste, qui n'est jamais défini avec précision, ni pleinement expliqué».
Dans la poésie moderne, et en général dans des œuvres non soumises à des règles d'une mimèsis descriptive et informative,
cette conception est mise à l'épreuve. Il en résulte que la frontière entre ce qui est et ce qui n'est pas une dénomination
figurée (une image poétique au sens plus étroit du mot) s'efface. De plus les diverses qualités de l'expression (métaphoriques,
métonymiques, relevant de représentation directe...) commencent à se confondre, en se prêtant à plusieurs perceptions et à
plusieurs interprétations esthétiques simultanées. C'est ainsi que s'exprime Paul Valéry dans son
Cimetière marin:
Le vent se lève! ... Il faut tenter de vivre!
L'air immense ouvre et referme mon livre,
La vague en poudre ose jaillir des rocs!
Envolez-vous, pages tout éblouies!
Rompez, vagues! Rompez d'eaux réjouies
Ce toit tranquille où picoraient des focs!
L'image du vent «réel», d'un moment au bord de la mer se confond avec l'image du «vent spirituel» (que l'on ne pourrait pourtant
pas nommer autrement), le monde de la nature s'unit avec celui de l'âme humaine. Presque chaque mot a deux ou même plusieurs
significations sans qu'on puisse les définir de façon analytique. Il s'agit d'une expression synthétisante, unissant divers
degrés de dénomination métaphorique et non métaphorique. Dans ce sens, l'image poétique se présente comme un complexe de messages
et d'impulsions multiples exprimant une étape de la pensée et de la tension spirituelle et émotive.
Les types d'
images poétiques et leur fonction dans le message littéraire ne se révèlent pas seulement par la forme et le contenu de l'expression verbale,
mais également par leur position dans le contexte immédiat de l'énonciation ainsi que dans le contexte plus large de l'œuvre
tout entière et par sa place dans la tradition littéraire. De plus, ils peuvent acquérir des caractères différents dans diverses
perceptions esthétiques. Le même poème ou roman peut être constitué, aux yeux d'un lecteur, ou même d'un lecteur dans une
situation particulière, d'éléments de description non figurée, tandis qu'un autre lecteur (ou le même lecteur dans une situation
différente) y découvrira divers complexes d'images poétiques. Par exemple
Le Cantique des cantiques peut être perçu comme un poème d'amour ou comme un chant religieux mystique, éventuellement il peut être lu comme une confrontation
conséquente ou inconséquente des deux orientations. Dans ces derniers cas, les passages qui, dans la «première lecture», avaient
l'aspect non figuré, acquièrent, au moins partiellement, le caractère d'images poétiques.
Dans la création poétique ainsi que dans les recherches littéraires, la notion de l'
image poétique est ambiguë et fuyante. Elle contamine des éléments d'ordre différent: des arts plastiques et de la gnoséologie, de la rhétorique
et de la psychanalyse; compte tenu du fait qu'elle repose à la fois sur le type d'expression verbale et sur sa perception
esthétique, elle échappe, et cela tout particulièrement dans la littérature moderne, à une définition précise et se prête
à des interprétations subjectives variées. Toutefois c'est à cause de son caractère «ouvert» que l'
image poétique joue un rôle très important dans le développement des programmes littéraires et dans la quête esthétique en général. Les
meilleures œuvres baroques, romantiques, symbolistes ou surréalistes ont, en effet, atteint leur éloquence esthétique par
l'emploi novateur et audacieux des procédés qui entrent dans le domaine protéen des
images poétiques.
Hana Voisine-Jechova
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