A. Colette Damour
Lorsqu’il entre dans la langue française à la fin du XVe siècle, le mot
Montrant les transformations d’un objet en un autre, la notion de métamorphose témoigne d’un devenir dont le courant se manifeste
dans le passage d’un règne naturel à un autre, et auquel rien n’échappe. Elle participe donc complètement de la volonté d’adhérer
par la parole, le langage, à la Nature et son mystère; il s’agit à travers elle d’exprimer le mouvement du monde tel que l’on
peut en avoir l’intuition.
La métamorphose répond au double but que se proposent les plus anciens mythographes : émerveiller d’abord puis expliquer l’origine du monde et des êtres animés. A l’époque alexandrine (IIIe siècle), les progrès de l’esprit scientifique et la curiosité générale pour l’histoire naturelle conduisent à rechercher dans la métamorphose l’explication de propriétés physiques que l’état des connaissances ne permettait point de justifier. Il faudra cependant le talent créateur d’Ovide pour que la métamorphose investisse explicitement le domaine littéraire.
C’est à partir du XVe siècle que le mot commence à devenir un nom commun. Le dictionnaire de Godefroy, par exemple, fournit
à la date de 1493, un nouveau titre, mais d’une œuvre qui n’est plus celle d’Ovide : « Cy finist la bible Des poetes de metamorphose
» (Ed. C. Mansion). C’est toujours le domaine purement mythologique et le mot n’apparaît pas encore très vivant .
Il faut attendre le XVe siècle pour que ce terme qui, par son origine, renvoyait à l’ œuvre poétique d’Ovide, après être resté
pendant un bon siècle cantonné dans cet usage de titre, abandonne cette valeur technique précise et quitte assez vite le domaine
strictement mythologique. Les poètes du XVIe siècle n’emploient guère le mot
«Ainsi que mort je deviens froide image.
Mais j’ay grand dueil que ma métamorphose
Ne me permet de dire quelque chose,
Ou prosterné, du moins, luy faire hommage.»
De même Ronsard dans son recueil de 1552 a recours par quatre fois au terme de
(
A travers les récits mythologiques d’Ovide ou la poésie amoureuse de la Renaissance, la métamorphose a donc donné lieu à une
interprétation du réel au moyen de la création littéraire. Interprétation du réel tel qu’il est par une métamorphose hypothétique
susceptible de lui avoir donné naissance. On avait alors affaire à un récit de type rétrospectif dont la fonction est de proposer
une explication théorique, mythique ou simplement poétique de ce qui est. Mais le récit de métamorphose peut aussi partir
d’une situation réelle, et de manière arbitraire
Mais c’est dans le lien qui semble unir très intimement poésie et métamorphose que se constitue l’essence du caractère littéraire de la notion de métamorphose. Déjà les poétiques du siècle dernier considéraient la métamorphose comme un genre distinct : « La métamorphose est une espèce de fable merveilleuse, dont le sujet roule sur la transmutation des formes. » Genre distinct, non seulement par le sujet, mais encore par la composition : « on distingue dans la métamorphose quatre parties principales : l’exposition, la narration, l’incident et la conclusion. » (Ch. Héguin de Guerle, Poétique française ou Règles des ouvrages en vers, Paris: Pigoreau, 1836.).
Cependant l’exploitation du terme s’étend bien au delà des frontières du genre de la métamorphose au sens strict. Et c’est
la poésie dans son ensemble, au cœur de son processus créatif qui se redéfinit en permettant à la métamorphose d’investir
son domaine. En effet le travail du poète tel qu’il a été défini dés l’antiquité en adoptant la figure de la métamorphose
l’installe explicitement dans une perspective démiurgique : il s’agit à la fois de dire les métamorphoses qu’il peut voir,
mais aussi de révéler celles qui sont cachées, et surtout d’en créer de nouvelles à même la langue.
S’invente alors une poétique de la métamorphose qui se constitue sa rhétorique particulière, dont les figures caractéristiques
seront la
La métamorphose, au-delà du seul thème littéraire est devenue canonique, et des structures qu’elle engendre semble s’ériger
comme le principe même de la création poétique. En effet les poètes eux mêmes définissent de plus en plus surtout depuis le
XIXe siècle leur poésie par la volonté de transmutation. Elle est devenue une création commandée par la puissance de la métamorphose,
soit qu’elle souhaite opérer la transfiguration du réel, « changer le monde » dira Rimbaud, soit qu’elle prétende transformer
la condition de l’homme. La métamorphose tend peu à peu à signifier l’essence de la poésie et la faculté de transmutation
des choses et des êtres qui lui appartient spécifiquement. Elle s’établit au cœur du langage poétique pour lui transmettre
son énergie métaphorique et son dynamisme. Ce sera d’ailleurs le credo du surréalisme tel que le formule Breton : « C’en est
fait des limites dans lesquelles les mots pouvaient entrer
Les capacités transformationnelles de la grammaire, inscrivent encore plus profondément la notion de métamorphose dans la langue.
Au cœur même de la syntaxe la notion de métamorphose a aussi été utilisée pour permettre d’identifier le pouvoir métamorphique
de la langue. En effet cette notion ne permet-elle pas de qualifier le fonctionnement grammatical de notre langue ? La grammaire
normative a pour but de mettre en forme et de faire respecter la forme : formalisante et formaliste, elle préfère à l’échange
la fixité. Or le changement grammatical de forme pervertit sans le savoir la règle et fait pénétrer au cœur même de la grammaire
une poésie de la métamorphose. C’est
Colette Damour
Maîtrise, Université de Limoges
B. Virginie Sage
1.
La question de la métamorphose répond de l'actualité avec le post-modernisme, le constat de la fragmentation, le cubisme. En peinture Picasso est l'inévitable référence : il fait « à sa manière (...) l'inventaire des formes pour mieux les métamorphoser ensuite » (Bernard Heitz, « Picasso l'ensorceleur ») ; « D'un coup de pouce, il fait varier l'univers. Périodiquement, nous rouvrons les yeux : tout est changé. Non détruit. Arrangé autrement. Et chaque fois nous nous lançons dans ce monde tout neuf avec une ardeur nouvelle. » (Francis Ponge, « Coup de pouce et coup de maître »).
Grand dévoreur de mythes, Picasso s'inspira des histoires d'Ovide dans diverses représentations picturales intitulées « Métamorphoses », parmi lesquelles la fable de Térée, Procné et Philomèle.
2.
On retrouve également la notion de métamorphose dans un tout autre domaine, celui de la Psychologie.
En 1865, Griesinger parlait de « métamorphoses du moi » lors de la période adolescente, et c'est au vingtième siècle que Freud repris ce concept en considérant la métamorphose comme les modifications comportementales du Sujet dans ses relations aux Autres.
Mais en matière de métamorphose, il est une référence incontournable ; Ovide qui composa un ouvrage phare du même titre, vers l'an Un avant Jésus-Christ. Son œuvre est un panache de métamorphoses sur lesquelles la Psychanalyse fit moultes interprétations (le narcissisme, le complexe d'Antée...). Et c'est ainsi que Jean-Pierre Néraudeau vit en le poète latin comme un explorateur des sensations de ses personnages métamorphosés ; il « fouille leur coeur avec une inlassable minutie et surtout ceux que frappent les tourments de l'amour ou plutôt du désir. Ce sentiment est partout présent parce qu'il est la cause principale des métamorphoses».
Dans les récits antiques, la métamorphose était soit simple caprice d'une divinité
(les diverses apparences revêtues par Jupiter pour séduire), soit punition de ceux qui avaient affronté les dieux (Arachné métamorphosée en araignée pour avoir osé se mesurer à Pallas, péché d'hubris, Actéon pour avoir vu Diane dévêtue dans son bain...). Et de toutes ces histoires, on peut voir que « la métamorphose agit où le désir trouve sa loi », « pris dans les rets du savoir indicible des dieux, le désir aveugle le sujet et la métamorphose ne le déresponsabilise pas ».
3.
Enfin la métamorphose est un thème littéraire qui a donné lieu à de nombreux romans, nouvelles et autres types d'ouvrages
(
Et, Paul Eluard dira : « Nous vivons dans l'oubli de nos métamorphoses », de même que « Nous naissons de partout nous sommes sans limites » (Notre mouvement).
Plus récemment, et dans le registre « littérature jeunesse », J. K. Rowling développa à son tour le thème de la métamorphose
dans la célèbre saga Harry Potter, et la première fois dans le premier tome
« Le professeur Mc Gonagall était très différente (...)
La métamorphose est une des formes de magie les plus dangereuses et complexes que vous aurez à étudier, avait-elle dit (...)
Elle avait alors changé son bureau en cochon puis lui avait redonné sa forme d'origine... »
Comme mouvement, la métamorphose peut être ascendante ou descendante. L'ascendante récompense - ainsi (...) l'apothéose. La
descendante châtie - telle la cochonisation (...) des compagnons d'Ulysse par Circé.» Quant à la métamorphose
La métempsychose est une conception pythagoricienne selon laquelle tout ce qui est vivant peut changer de forme ; se métamorphoser.
Ainsi l'âme peut elle transmigrer d'un corps à un autre, une fois débarrassée de l'enveloppe charnelle. Et c'est selon cette
idée que le philosophe occulte Pythagore prétendait à ses disciples avoir « reçu en présent d'Hermès le circuit de son âme
dans des métamorphoses animales et végétales » (Diogène Laërce,
Mais l'idée de la palingénésie fut évoquée bien avant Pythagore, dans de nombreuses cultures orientales influencées par l' Hindouisme et le Bouddhisme.
En effet, l'Hindouisme prône que « l'individu se libère d'un cycle infini de renaissances grâce à la dévotion » (
2-
La notion de métamorphose est enfin présente dans le déconstructivisme, avec l'idée que rien n'est fixe, et l'art contemporain, lequel est particulièrement à la recherche des effets de mouvements et de transformation.
Ce ne sont plus des images statiques qui s'offrent à nos regards, mais au contraire, des photographies de mouvement, qui témoignent du fait que nous sommes dans un flux perpétuel, que rien n'est figé mais au contraire, tout bouge... Ainsi François Xavier Combes, photographe contemporain, aime à jouer des effets de lumière en créant comme une sorte de mouvement dans ses photographies...
La métamorphose suggère que tout est en perpétuelle mouvance : la définir risque de figer ce qui, par définition est en pleine évolution. Comment saisir la métamorphose si le mouvement perpétuel lui est consubstanciel ?
Virginie Sage
Maîtrise, Université de Limoges
Apollinaire, Guillaume.–
Apulée.–
Bachelard, Gaston
Berthelot, Francis
Brunel, Pierre
Deleuze, Gilles; Guattari, Philippe.–
Demerson, Guy
Eigeldinger, Marc.–
Eluard, Paul.–
Garnett, David.–
Giraud, Yves
Héguin de Guerle, Ch
Heitz, Bernard.– « Picasso l'ensorceleur »,
Ionesco, Eugène.–
Laerce, Diogène.–
Mathieu Castellani, Gisèle
Mounic, Anne.–
Ponge, Francis
Prigogine, Ilya; Stengers, Isabelle.–
Ricoeur ,Paul.–
Rowling, Joane K.–
Roy, Willis.–
Stoller, Robert.–