NÉOLOGISME/ Neologism

ETYMOLOGIE / etymology

ETUDE SEMANTIQUE / Definitions

COMMENTAIRE / Analysis

1. Historical commentary (VEH)

Today, neologism means (a) the adding of any new lexical element to the language, by free creation, borrowing, derivation, or any similar process, or (b) the use of existing lexical elements with a new meaning. Since both in its old and new sense neologism can be defined negatively only, the term suffers from vagueness and is seldom used in modern criticisms. Although there has been some recent interest in quantitative and taxonomic lexical studies (v. the works of Pierre Guiraud), modern critics tend to emphasize the internal semantic and aesthetic consistency of an author's or work's lexicon, rather than its neological or puristic qualities.

The modern meaning of neologism is roughly synonymous with «borrowing», «derivation», «composition», etc.; it is opposed to «archaism».

It is to be noted that in certain cultures, where smaller ethnic units attempt to model themselves after larger, more prestigious ones (as in the Hungary of the early 19th century or in some underdeveloped countries today) the idea and practice of neologism may never acquire a pejorative connotation.

As a literary concept and term, neologism appeared in the early 18th century, at the time when the neoclassical practices of the French Generation of 1660 began to consolidate, throughout Europe, into a body of normative teaching. The idea that different domains of human experience should be represented in literature by distinct literary styles (v. Auerbach's Mimesis) entailed the notion that each of these styles should operate within distinct vocabulary. Usage, i.e., specific usage of the «best Authors,» «the Court,» or «the City,» determined the limits of this vocabulary, along with other grammatical and stylistic properties. Authors using words and expressions (as well as phrase structures) from outside this universe were said to use neologisms, new expressions. Critics of the time conceived of neologism in literature as analogous to the continuous creation and introduction of new lexical units into language, and they thought of language change in general as a process of decay. Thus neologism was condemned on both aesthetic and linguistic grounds and the term was used pejoratively only. This older meaning of neologism, and the attitude it reflects, is still alive today; witness the crusade of Etiemble against () Franglais.

However, as early as the second half of the 18th century, it became obvious that the vocabulary of literary expression should and perhaps could not be fully circumscribed. Thus pejororative neologism was given a meliorative doublet, «neology» which meant the introduction of «approved» or «correct» new words into language. Critical literature has since expended a great deal of effort to define, not very successfully, the limits of «neology», usually concluding that the latter should be above all Horace's licentia sumpta prudenter, () restricted to cases of «real need» (i.e., for concepts for which no single word or expression exists in the language) and that new words should be analogous in form to existing words in the language. Since, however, there are an infinite number of concepts an author may wish to represent in his writing, or a speaker, in his speech, and since the lexicon of most natural languages offers a very large number of possible analogies, such puristic recommendations have never succeeded in stemming the influx of new words into language, thence into literature.

The old meaning of neologism is synonymous with «barbarism,» «gallicism» (in English), «anglicism» (in French), and even «archaism». It is opposed to «purism».

The modern, neutral meaning of neologism appears early in the 19th century and, still combatted by Littré in French, gains acceptance towards the end of the century. The expansion of the literary experience by the Romanticists, the Realists, and the Naturalists, as well as the emergence of linguistics as an «objective» science has contributed to this development.

Victor E. Hanzeli†

University of Washington

2. Commentaire théorique (MDG)

Dans sa Poétique, Aristote inclut déjà le néologisme parmi les catégories de termes qui sont propres à la poésie, à l’ « élocution » : « Est nom formé celui qui n’était absolument pas employé et que, de son propre chef, le poète établit » (1457 b, 33 , Budé, 1999, p. 62, Trad. J. Hardy). Plus tard, à Rome, dans De arte poetica, Horace est plus précis. Il revendique le droit d « exprimer par des signes neufs des idées jusqu’alors restées dans l’ombre » et, pour ce faire, de « forger des mots ». Proposant le retour à une source grecque des mots, il justifie cette pratique par ses modèles grecs eux-mêmes, par l’enrichissement de la langue qu’elle apporte et par le besoin d’un renouvellement de la langue comme de la nature. Il argumente ainsi : « Et, de plus, ces termes nouveaux et de création récente trouveront crédit s’ils jaillissent d’une source grecque dont on le dérivera avec ménagement. Eh quoi ! les Romains accorderont à Cecilius et à Plaute ce qu’ils avaient refusé à Virgile et à Varius ? Pourquoi, si je puis faire quelque gain, m’en envier, à moi, le privilège, alors que la langue de Caton et celle d’Ennius ont enrichi l’idiome national et mis au jour, pour les idées, des vocables nouveaux ? Il a toujours été permis, il le sera toujours, de mettre en circulation un vocable marqué au coin du moment. Voyez les bois : ils renouvellent leurs feuilles dans la succession rapide des années ; les anciennes tombent : de même la vieille génération des mots disparaît, et l’on voit, à la manière des jeunes hommes, fleurir et prendre force les derniers nés » (Budé, pp. 204-205, Trad. Fr. Villeneuve).

Le néologisme présente un aspect oral et un aspect écrit. Il procède d’une synchronie dynamique : le point de jonction entre la fin d’un changement et le début d’un autre changement.

Comme tout mot, le néologisme est un signe linguistique comportant une face « signifiant » et une face « signifié ». Lors de la création néologique, ces deux composantes sont modifiées conjointement, même si la mutation semble porter sur la seule morphologie du terme ou sur sa seule signification. L’apparition d’un mot nouveau dans la langue est une chose toujours très délicate à déterminer. On se fie fréquemment à la date fournie par les premières mentions attestées dans les dictionnaires étymologiques ; et fréquemment aussi cette datation est reculée, parfois même d’une façon assez considérable. Aussi bien, la question de savoir à partir de quand on peut dire, à propos d’un terme quelconque, qu’il y a néologisme, demeure souvent indécise. Le problème est d’autant plus compliqué que certains mots qui apparaissent n’ont qu’une existence momentanée, ne sont pas adoptés, puis apparaissent plus tard, et ont ainsi plusieurs naissances. On voit d’ailleurs apparaître périodiquement de nouvelles datations pour des termes dont on croyait la date de naissance bien établie. Si, comme il semble devoir être le cas, il n’est pas possible de dissocier l’aspect de la création et l’aspect de la diffusion d’un mot nouveau, il convient de définir le néologisme par rapport à ces deux aspects. Il n’y a véritablement néologisme qu’à partir du moment où le mot nouveau est reçu d’une certaine manière dans la communauté linguistique. Or, un terme est recevable en principe, c’est-à-dire qu’il a une vocation à durer, dans la mesure où il est conforme au système linguistique, et plus précisément lexical, établi, où il n’est pas simplement une pure fantaisie combinatoire d’éléments à tonalité plus ou moins burlesque. Il semble donc que, pour dater l’apparition d’un néologisme, ce n’est pas l’apparition de la première forme qui compte, mais bien plutôt le moment de l’adoption par un groupe d’usagers. Preuve, s’il fallait encore, qu’en matière d’emprunts, de néologismes, de lexicologie en général, il n’est pas possible de s’en tenir exclusivement à des critères linguistiques théoriques, mais qu’il convient, en outre, de s’engager dans la sociologie, ou, plus précisément, dans la sociolinguistique. La création du néologisme ne peut être dissociée du discours par le « créateur » intégré à une communauté linguistique et s’exprimant dans une situation donnée.

On ne saurait mieux dire que le lexicographe Louis Guilbert, dans un article intitulé « Théorie du néologisme » (in : Cahiers de l’A.I.E.F., n̊25, 1973) : « Telle expression nouvelle d’un écrivain est destinée à mieux faire comprendre à l’interlocuteur qu’est le public le sens exact de sa pensée. C’est donc le sujet parlant qui crée le néologisme ; mais il le fait en tant que membre d’une communauté avec l’intention, avouée ou non, d’enrichir la communication. Du même coup, l’interlocuteur est partie prenante de la création, puisqu’il en est le destinataire. Ainsi la formation du néologisme n’est pas seulement un acte de parole, elle est destinée aussi à être un phénomène de langue » (p. 13).

Louis Guilbert, qui offre assurément une des synthèses les plus éclairantes sur les différents aspects et problèmes du néologisme, distingue,selon une classification provisoire, deux grands types de créations : la création morphologique et la création sémantique. Dans la première, ce qui est acte individuel de création, c’est la jonction de deux éléments préexistants, base et affixe (préfixe ou suffixe) pour engendrer un nouveau mot. À titre d’exemple intégré dans la langue usuelle, nous citerons un verbe comme alunir, sur lune, par analogie avec atterrir. Comme exemple littéraire, citons le mot toussouoir, forgé par Rabelais, dans Le Tiers Livre sur tousser et le suffixe – oir « fiantoient aux fiantouoirs, pissoient aux pissouoirs, crachoient aux crachouoirs, toussoient aux toussouirs mélodieusement, resvoient aux resvoirs, affin de rien immonde ne porter au service divin » (Chap. XV, Pléiade, p. 404). De façon moins fréquente, le néologisme peut être un mot forgé de toutes pièces, comme gaz, par le physicien Van Helmont (cité par Jules Marouzeau dans son Lexique de terminologie linguistique.– Paris : Paul Geuthner, 1933, p. 127), ou par composition, comme dans les mots-valises. Dans la seconde grande forme de création , sémantique, le sujet parlant disposant du matériel lexical de la langue, choisit un terme auquel il confère, selon une motivation purement personnelle, une signification nouvelle. On citera ici l’exemple bien connu de l’emploi du mot écriture par Roland Barthes, dans Le degré zéro de l’écriture (Paris : Seuil, 1953) avec le sens, non de graphie, mais, entre la langue, « en deçà de la Littérature » et le style, « presque au-delà » (« Points », p. 12), de « rapport entre la création et la société », de « choix de l’aire sociale au sein de laquelle l’écrivain décide de situer la Nature de son langage » (p. 15). . Soulignons qu’il n’y a pas de néologisme sémantique en dehors de la phrase, dans toutes ses composantes : il suffit en effet du déplacement d’un sujet ou du déplacement d’un complément d’objet, d’un sème, pour que le sens du terme glisse. Ces deux types de créations peuvent donner lieu à plusieurs espèces de néologie : la néologie phonologique, la néologie syntaxique, la néologie graphique et l’emprunt, ce dernier phénomène étant toutefois, semble-t-il, à considérer comme différent des « créations » néologiques proprement dites.

On vient de le voir : à côté du néologisme entré dans le discours usuel, souvent qualifié de « néologisme de langue », existe le néologisme littéraire, deux domaines que, par exemple Michael Riffaterre distingue soigneusement, dans un article de 1973 intitulé « Poétique du néologisme » (in : Cahiers de l’A. I. E. F., Op. Cit.).Le « néologisme dans la langue » est forgé pour exprimer un référent ou un signifié nouveau ; il est donc porteur d’une signification et n’est pas nécessairement perçu comme insolite. En revanche, selon lui, le néologisme littéraire « est toujours perçu comme une anomalie, et utilisé en raison de cette anomalie, parfois même indépendamment de son sens » (p. 59). Dès lors, le néologisme littéraire ne peut pas ne pas attirer l’attention, ne fût-ce que parce qu’il est perçu en contraste avec son contexte. Pour saisir la pertinence du néologisme littéraire, il ne suffit donc pas, selon Riffaterre, de décrire ce néologisme en fonction de son agrammaticalité dans l’idiolecte textuel, c’est-à-dire en décrivant les différences qui l’opposent à son contexte. C’est, dit Riffaterre, « rester à moitié chemin » (p. 60). Car on explique ainsi l’efficacité stylistique du phénomène, mais non ce qui fait du néologisme un fait du discours littéraire, un phénomène de littérarité. À titre d’exemple, Riffaterre commente le mot grouillis que Paul Claudel emploie pour décrire les monstres sculptés qui fourmillent sur la façade des cathédrales : « À mesure que l’heure du Scandale approche, le grouillis mécréant se fait plus vivace et plus dense et l’on dirait que toute la sève de l’église s’épuise dans ce gui parasite » ( Art poétique,« Développement de l’église », in Œuvre poétique, Pléiade, p. 207). Il en conclut que le néologisme est plus motivé que le non-néologisme : « C’est un cas de réduction de l’arbitraire du signe du fait d’une surdétermination. Or la surdétermination des mots qui le composent caractérise le discours littéraire : les rapports syntaxiques qui unissent ces mots entre eux sont repris par d’autres relations, formelles, sémantiques, chaque phrase étant dérivée, déduite pour ainsi dire, d’une donnée initiale » (p. 65). « Il semble bien d’ailleurs, poursuit-il, que chez les écrivains le néologisme réponde à un besoin, à des intentions qui, il est vrai, se situent parfois à des pôles nettement opposés, ce qu’on observe en comparant, par exemple, ce que représente le néologisme chez Rabelais et chez Émile Verhaeren. D’où le statut privilégié du néologisme » (p. 66). Le théoricien distingue en outre de manière subtile le néologisme explicite du néologisme implicite. Ainsi, dans ces vers du poème « Á un visiteur parisien » de Victor Hugo : « Comme Properce, j’entends/ Une flûte tibicine/ Dans les branches du printemps » ( Les chansons des rues et des bois, Pléiade, Œuvres poétiques, t. III, p 129), le néologisme tibicine est explicite car l’épithète de nature exigée par le genre de l’idylle est surdéterminée par une séquence associative issue de Properce et par la fréquence avec laquelle l’idylle rustique sur le modèle virgilien place la flûte dans un décor « romain », d’où le néologisme par emprunt au latin. Le néologisme est implicite lorsque le terme non marqué de l’opposition n’est pas instantanément présent à l’esprit du lecteur, mais n’est pas actualisé dans la séquence verbale (p. 65). Rappelons que dès 1919, Roman Jakobson, de façon plus simple, dans son célèbre article sur « La nouvelle poésie russe », considère que « Le néologisme enrichit la poésie sous trois rapports :1.« Il crée une tache euphonique éclatante » (alors qu’on ne perçoit plus la construction phonique des anciens mots ), 2. Il oblige le lecteur à percevoir le mot dans sa forme (alors qu’on n’est plus conscient de la forme des mots du langage quotidien), 3. « À un moment donné, le sens d’un mot est plus ou moins statique, alors que le sens du néologisme est déterminé dans une large mesure, par le contexte ; de surcroît, il oblige le lecteur à une pensée étymologique » (in : Questions de poétique.– Paris : Seuil, 1973). Ainsi, le poète russe futuriste Khlebnikov, auquel est ensuite consacré l’article, a rénové la poésie par le jeu de la suffixation, qui peut être très riche en russe.

Il arrive qu’une création néologique apparaisse comme un hapax, surtout lorsqu’il s’agit d’un néologisme littéraire. C’est le cas par exemple de l’ incornifistibuler de Rabelais, dans Le Tiers Livre , création sans conteste, comme on dit, typiquement rabelaisienne : « Panurge. Dieu nous soit en ayde !Je sue, par la mort beuf !d’ahan et sens ma digestion interrompue. Toutes mes phrènes, métaphrènes et diaphragmes sont suspenduz et tenduz pour incornifistibuler en la gibbessière de mon entendemant ce que dictez et respondez… » (Chap. XXXVI, Pléiade, p. 481). Or le verbe est repris en 1585 par Nicolas de Cholières, dans ses Matinées, exactement dans le sens où il a été utilisé par Rabelais, c’est-à-dire : « faire pénétrer avec effort, inculquer péniblement », dans : « Il y avoit un certain personnage qui ayant incornifistibulé les sonnettes de sa gibeciere braguettée un peu beaucoup et plus qu’il ne luy eut esté à désirer ».Beaucoup plus tard le néologisme plut à Honoré de Balzac, lecteur assidu de Rabelais, il est vrai, qui l’introduisit dans sa Physiologie du mariage : « À la tête de ces troupes incornifistibulées, nous placerons ces banquiers travaillant à remuer des millions, dont les têtes sont tellement remplies de calculs que les chiffres finissent par percer leur occiput et s’élever en colonnes d’additions au-dessus de leurs fronts » (Méditation V, Pléiade, t. XI, p. 950). Et à son tour, E. Pourget emploi le terme, légèrement modifié, dans son Almanach du Père Peinard (1898) : « Et les chameaucrates perdent leur temps à pistonner le populo pour lui introfustibuliser l’abrutissement à jet continu : l’esprit de servitude est bougrement en baisse » ( p. 21). Il arrive donc que la distinction entre néologisme et hapax soit spécieuse.

En français, les néologismes apparaissent en force dès le XVe siècle, notamment les latinismes, hellénismes, italianismes. Les grands rhétoriqueurs multiplient les latinismes que, souvent, ils placent à la rime : pédissèque, extrinsèque, signacles, substantacles chez Jean Lemaire de belges, musculle, auriculle, cicatricule, obstacule chez André de la Vigne. Cette pratique se développa tout au long du XVIe siècle, favorisée qu’elle était par la mode des diminutifs, voire des superdiminutifs. Les poètes de la Pléiade innovèrent. Les néologismes revinrent avec la poésie symboliste, puis bien sûr, avec des poètes contemporains comme Henri Michaux et Raymond Queneau. Les néologismes pénètrent la langue, même courante, à tout moment. Ainsi, Jean Riverain, dans un article sur les « Mots dans le vent », de Vie et langage (octobre 1969, n̊211), signale le terme nombrilisme, employé dans France-Soir (20-X-1968), à propos de la crise morale chez les jeunes prêtres et commente : « Le néologisme à résonance bouddhique de nombrilisme nous paraît une trouvaille ingénieuse » (p. 590). (Le terme reste d’actualité, souvent employé de façon péjorative à propos de certains écrivains !). En anglais, John-Anthony Cuddon, dans son Dictionary of Literary Terms (London : André Deutsch, 1979), rappelle que peu de temps auparavant astronaut, sputnik, étaient des néologismes. Tout le monde selon lui peut en inventer, lui-même étant l’auteur de sufferingette : « a plaintive and importunate member of the Women’s Liberation Movement ».

Marcel De Grève

Rijksuniversiteit Gent

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