PÉRITEXTE / Peritext

ETYMOLOGIE / etymology

ETUDE SEMANTIQUE / Definitions

COMMENTAIRE / Analysis

Le terme péritexte peut revêtir deux sens, conformément à son étymologie.

En 1987, dans son ouvrage intitulé Seuils (Paris : Seuil), Gérard Genette annonce qu’il traite, d’une façon générale, du paratexte, par rapport au texte (voir PARATEXTE). Il distingue, au sein de cet ensemble, le péritexte et l’épitexte. Il définit le péritexte comme une catégorie d’éléments situés « autour du texte, dans l’espace du même volume, comme le titre ou la préface, et parfois inséré(s) dans les interstices du texte, comme les titres de chapitres ou certaines notes [ …] » (p.10). L’épitexte, quant à lui, est constitué de messages situés à l’extérieur du volume du texte : entretiens, correspondances, etc. Genette consacre onze chapitres au péritexte et deux à l’épitexte.

L’ouvrage commence par un chapitre nettement intitulé « Le péritexte éditorial »,l’expression désignant « cette zone du péritexte qui se trouve sous la responsabilité directe et principale (mais non exclusive) de l’éditeur […] » (p. 20). Ces données relèvent de la bibliologie. Genette présente comme éléments de ce péritexte éditorial les formats, les collections, les couvertures, la composition (choix des caractères, mise en page), les tirages.

Le reste du « péritexte » (voir article PARATEXTE), traité et abondamment illustré d’exemples, dans les dix chapitres suivants, comporte le nom (« onymat ») de l’auteur, les titres et les sous-titres, le prière d’insérer, les dédicaces, les épigraphes, « l’instance préfacielle », les postfaces, les intertitres et les notes.

Le terme péritexte peut revêtir un autre sens, qui ne contredit pas le précédent, mais le complète, comme dans l’article intitulé « Texte et péritexte » que j’ai proposé à la revue Degrés la même année. En voici les grandes lignes.

Il a fallu pas mal de temps aux linguistes pour se rendre compte (se rappeler ?) que la relation dialectique entre « langue » et « parole » est une question fondamentale dans les recherches se rapportant à la pratique langagière , c’est-à-dire pour parvenir à une linguistique dynamique ou, si l’on veut, « pragmatique ». Or, on peut, semble-t-il, se poser la question de savoir si ceux qui prétendent analyser le phénomène littéraire, ou plus généralement artistique, ne sont pas fréquemment atteints d’amblyopie similaire. À ne prendre en compte que le « texte » et à n’analyser que son fonctionnement interne, on ramène à un état statique ce qui tire sa valeur de son dynamisme.

Certes, après les études de Petöfi, van Dijk Dresler, Schmidt et autres, il n’est pas question de mettre en doute qu’une grammaire de textes trouve nécessairement son origine dans une grammaire phrastique. Cette origine ne doit toutefois pas ramener aux anciens errements et conduire à une conception du texte comme séquence linéaire immuable et canonique. Janos Petöfi lui-même, dans son article « Sémantique, pragmatique, théorie du texte » (in : Degrés, n̊10, printemps 1975-1976), n’a pas manqué d’attirer l’attention sur le fait qu’ « une part considérable des études de grammaire textuelle et en linguistique textuelle ne traite que d’aspects isolés et ne tend pas à développer une conception globale » (p. 19). Il est vrai qu’on perd trop souvent de vue que tout questionnement se rapportant au phénomène de la littérarité ne peut pas seulement porter sur la substance, mais doit aussi porter sur le fonctionnement de l’ensemble du système de production de textes. Le texte littéraire ne peut être soustrait à son système particulier de relations, à son " Zusammenhang ", comme disait déjà Friedrich Schlegel (in : Seine prosaischen Jugendschriften.– Wien : p.P. J. Minor, 1906, t. I, p. 95). Sans aller jusqu’à envisager, comme le fait Petöfi (pp. 4-5), une grammaire optimale qui soit capable de rendre compte simultanément de tous les aspects de la dynamique artistique, mon propos, plus modeste, sera d’évaluer le caractère opératoire d’une théorie qui puisse envisager comme imbriqués les uns dans les autres les aspects phrastiques (syntaxiques, sémantiques) et pragmatiques de l’œuvre d’art, en me limitant à la littérature. Il s’agit de proposer un modèle, à la fois théorique et dynamique, du fonctionnement du texte littéraire, qui prenne en compte la question épistémologique.

Certes, dans toute réflexion se rapportant au phénomène littéraire, le « texte » ou le discours, l’œuvre, est et doit demeurer central. Affirmer que le texte est central signifie qu’il doit éclairer toutes les analyses, tous les commentaires qui peuvent être faits par ailleurs, les quels, tous, doivent se rapporter à lui. Tout ce qui entoure le texte, le péritexte, dans lequel baigne le texte, n’a d’existence que par le texte. En même temps, le texte se signifie lui-même, sans pour autant qu’on puisse considérer qu’il se suffit à lui-même. Il appelle au dialogue, et tout en étant le résultat de transformations, devient à son tour transformateur ou foncteur, et le problème se complique dans la mesure où le texte littéraire est à vocation plurivoque ou pluri-isotopique, contrairement aux textes scientifiques ou journalistiques (en principe).

En premier lieu, une œuvre d’art est, sinon créée, du moins produite par un auteur, scripteur, destinateur (que la critique contemporaine avait tendance à évacuer, alors que la critique traditionnelle le privilégiait selon sa biographie ou son « intention »). Or, le texte n’existe pas seul, ne pourrait exister seul. Autour de lui, mais s’y engageant, l’imprégnant, le péritexte façonne le texte, comme le regard façonne l’objet. Telle œuvre nous apparaissant comme particulière, on pose la question de savoir quels sont les agents de cette particularisation. Cela implique qu’on ne saurait tout bonnement évacuer le foncteur « auteur », mais aussi que les questions se rapportant à l’adéquation de son œuvre à sa vie, à ses sentiments personnels, etc. ne retiendront notre attention que si elles permettent d’éclairer le discours proprement dit dans sa complexité et dans sa plurivocité. Mais la relation entre le texte produit et l’auteur est bi-univoque. L’auteur se trouve modifié par le texte (Flaubert n’est pas le même avant et après Madame Bovary). C’est la nature de la relation entre eux qui est éclairante et non celle de l’un ou l’autre terme. Son processus est descriptible par le biais de catégories interdisciplinaires impliquant la psychologie (psycholinguistique), la sociologie (sociolinguistique), la sémiotique.

En deuxième lieu, une œuvre littéraire est toujours également conçue en fonction d’un destinateur, d’un (archi)lecteur, ce dernier fût-il l’auteur lui-même. La publication d’un texte littéraire est d’ailleurs comparable à un acte illocutoire, voire perlocutoire. Le caractère autonome du produit littéraire permet au destinataire de s’approprier un produit plurivoque, à certains égards anamorphotique, en le faisant, littéralement, sien, c’est-à-dire en le réécrivant. Par le processus de la réécriture, le lecteur adopte et adapte le texte de l’auteur, de sorte que la relation devient ici, également , bi-univoque. De consommateur, le lecteur devient son tour émetteur et producteur.

En troisième lieu, une œuvre littéraire est toujours produite « en situation » (dans le sens usuel en sémiotique, mais aussi dans le sens sartrien de « position au milieu du monde », comme dans L’être et le néant.– Paris : Gallimard, 1943, p. 633) ou, si l’on veut, dans un contexte d’ « historicité », tel que l’entend Hans-Georg Gadamer dans Warheit und Methode (1965) ( Vérité et méthode. Les grandes lignes d’une herméneutique.– Paris : Seuil, 1976, trad. p. É. Sacre et P. Ricœur), c’est-à-dire, à tel moment, dans tel pays, à tel endroit, dans un contexte socio-culturel et politico-économique déterminé. Cette notion de « situation » s’interprétera comme référent extradiscurdif d’une expérience verbale, en amont et en aval. Dans un sens complémentaire, dès qu’une œuvre s’affirme à un moment donné dans un endroit donné, elle devient elle-même histoire et modifie le paysage, culturel et souvent politique, psychologique, etc., tant horizontalement, par diffusion, que verticalement, par évolution historique. À son tour l’œuvre conditionne, modifie la situation. Cette relation est donc également bi-univoque. Et dans cette relation bi-univoque qui rattache l’œuvre à la situation (évolutive), le lecteur joue le rôle capital de transmetteur. C’est lui qui, par sa réécriture, permettra à l’œuvre d‘agir sur la « situation », tout en étant lui-même moulé par le contexte situationnel où il se trouve.

Par ailleurs, l’histoire prend de nous sa signification. La « structure » est à caractère diachronique au moins autant que synchronique, d’où la nécessité d’une recherche multilatérale. Il s’ensuit que la littérarité d’une œuvre est inséparable des multiples et successives interprétations ou possibilités d’interprétation qu’elle permet. Ainsi est prise en compte la dynamique de l’ensemble des virtualités du texte (voir PLURIVOCITÉ). Le facteur d’historicité est d’autant plus important que c’est grâce à lui que l’ensemble d’un système littéraire fonctionnel donné, mais également chaque élément, chaque classe de ce système (auteur, texte, lecteur…), voire chaque terme analysable (mythème, sème, syntagme ; psychologie, amours, voyages, niveau socio-culturel ; événements historiques, etc. ) peut être suivi dans son évolution, dans son devenir, synchronique (horizontalement) ou diachronique (verticalement), - perspective qui faisait défaut à la taxinomie structuraliste. (Quant aux rapports dialectiques entre œuvre et réalité sociale du lecteur et de l’auteur, aux supports matériels, aux traductions, ou aux autres moyens de diffusion littéraires, à prendre en compte, voir RÉCEPTION).

Enfin, en quatrième lieu, une œuvre littéraire est toujours traversée , « travaillée » par un ensemble non défini et non fini d’autres textes, constituant ce qu’on a appelé l’ « intertexte » et correspondant à la relation dialectique, postulée par Julia Kristeva et par Roland Barthes, entre un discours et son « tissu culturel ». Il s’agit manifestement d’une nouvelle classe - celle-ci pût-elle être considérée comme une sous-classe de la situation - à laquelle l’œuvre est reliée par une relation fonctionnelle également bi-univoque. Ainsi une œuvre appartient, en tant que macrosigne parmi d’autres macrosignes à un ensemble de textes, tel celui qui compose le genre littéraire, et il lui arrive, à son tour, de le modifier..

Ainsi a pris forme un modèle rendant compte du système de fonctionnement de la littérature. Non une tantième théorie, mais une combinatoire, composée d’un nombre non fini de relations fonctionnelles, dans la mesure où chaque vecteur du graphique représente un nombre non fini de réactions entre variables. Grâce à la mobilité intégrale du modèle (il s’agit effectivement d’un moulin pouvant tourner dans tous les sens), l’interdépendance de toutes les composantes de l’ensemble du phénomène littéraire est rendue, de même que la possibilité d’étudier chaque composante séparément, sans que soit négligé l’impact des autres facteurs constitutifs du système de production de textes. Par ailleurs, la mobilité du modèle permet de rendre compte du caractère variable dans le temps, de la forme du texte et de la perception esthétique du lecteur.

Le caractère globalisant du modèle montre que le péritexte n’évacue jamais le texte ni aucun des autres éléments du système. Et les transformations pratiquées peuvent également mettre simultanément en jeu plusieurs éléments appartenant à une même classe et/ou à des classes différentes : les relations (transformations) entre deux classes passent aussi par-dessus, ou mieux, à travers, une ou plusieurs classes. La compréhension du phénomène littéraire implique une étude textuelle fondée sur l’analyse des relations fonctionnelles reliant entre elles toutes les composantes du péritexte, lesquelles sont ainsi dynamiquement mais non moins étroitement incorporées à la classe centrale, le « Texte ».

Pour parvenir à une appréhension globale d’un texte et de son péritexte, il conviendra donc d’exploiter toutes les potentialités de la dynamique du modèle, afin de soumettre à l’analyse toutes les composantes et les rapports qui les réunissent, tous les éléments qui permettent de saisir, sinon de comprendre, le métamorphisme spécifique d’un texte littéraire et, partant, sa richesse en virtualités. L’ensemble des codes qui sous-tendent la littérarité d’un texte pourra être saisi dans sa structure dynamique spécifique. Certes, il n’y a nul besoin de viser l’analyse synoptique. Mais on peut, semble-t-il, considérer que l’exploitation de la mobilité du modèle permet, chaque fois1̊ de ne pas perdre de vue la primauté du texte ; 2̊ de ne pas négliger les différentes composantes du péritexte.

Marcel De Grève

Rijksuniversiteit Gent

BIBLIOGRAPHIE / Bibliographie

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