GENRE / Genre



Modifié le 13 mars 2006

par MD


ÉTYMOLOGIE / Philology

Subst. masc.. Du latin genus, «origine, naissance» (du grec génos γέυος.) puis «lignage, descendance, race» et, par restriction, au sens logique de «groupe» ou «classe» d'objets «espèce». Apparu en français au XIIe siècle, comme doublet de gendre avec, d'abord, le sens de «sexe», dont est issu le sens grammatical (XIIIe), puis, dès le XIVe, un sens logique: «groupe d'êtres ou de choses définis par des caractères communs». Genre est alors inséparable de son corrélat espèce (lat. species), selon l'acception de la logique et, bientôt, des sciences naturelles. La signification littéraire est apparue à la même époque, dans le prolongement du vocabulaire rhétorique et poétique de l'Antiquité (genera dicendi), mais aussi des Beaux-arts: après avoir reçu un sens péjoratif (peinture de genre vs peinture d'histoire), le mot finit par désigner certains types d'œuvres. Le mot français semble s'être imposé en Europe dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, en particulier en Allemagne, où il est concurrencé par Gattung, à la faveur du vocabulaire de l'esthétique; en anglais, après la  prédominance de kind aux XVIIe et XVIIIe siècles, l'emprunt au français genre paraît l'emporter dans la critique moderne. 

DC, JMG

 

ÉTUDE SÉMANTIQUE / Definitions

I. Sciences humaines et culturelles

1. (Logique) V. les articles ANALOGIE, CATÉGORIE, IDENTITÉ, LOGOS,

UNIVERSAUX.


2. (Histoire naturelle) V. les articles EMERGENCE et SYSTEME.


3. (Grammaire; anglais gender) V. les articles CODE, CONVENTION, EMERGENCE, FEMININE, FEMINISTE, GAY STUDIES, GENDER STUDIES, STYLE, TEXTE.


4. (Littérature) V. les articles CATEGORIE, EMERGENCE, TYPOLOGIE.


5. (Mathématique) genre d'une courbe

6. (Ethnographie) genre de vie


II. Littérature et arts

9. Genrebild (subst. allemand) V. les articles ELEKTEP et SKETCH.


10. genre sombre. V. l'article GRAVEYARD POETRY.  

             JMG


Dans son acception artistique et littéraire – d'ailleurs étroitement liée aux emplois de la logique et des sciences naturelles – le terme désigne un ensemble, une classe d'œuvres (ou de textes) réunies par des traits thématiques et/ou formels communs, considérés d'un point de vue synchronique ou diachronique [et institués culturellement à la différence des simples catégories d'œuvres / Literary Kinds déterminées par un critique sur des caractères communs sans qu'elles ne constituent une tradition d'écriture. La détermination du genre dépend donc de l'agent qui «réunit» cet «ensemble». Le genre est une institution culturelle. JMG]. Le terme est employé dans le contexte de la critique littéraire, de la rhétorique, de la poétique, comme d'ailleurs de l'esthétique (peinture, musique, cinéma, etc.: le genre du portrait, du poème symphonique, du western...).

Les emplois, et par là les sens du mot en français – comme du reste en anglais – sont multiples et variés, de sorte que cette polysémie introduit une certaine confusion terminologique qu'il faudra tenter d'éclaircir dans le commentaire. L'allemand dispose au contraire d'une gamme étendue de termes dont il convient de préciser l'usage.

Pour la langue française, dans le contexte littéraire ou esthétique, le mot genre connaît à tout le moins quatre types d'emplois:

1. Mode d'énonciation légitimé comme littératures. V. les articles. L'épique, le dramatique, le lyrique constituent la triade des genres de la poétique classique.

Grands genres.

9. (Approche critique) genre criticism (anglais): Étude de l'histoire et de l'interaction des différents genres, des relations entre les œuvres et les genres littéraires. v. Holman.

paysage générique: Configuration à un moment donné et dans un système littéraire donné des types de discours reconnus comme littéraires.

2. Registre, mode, régime, types de discours. Le texte relève du genre satirique, comique, mélodramatique, ironique, etc. V. les articles CATÉGORIE, MODE, REGISTRE.

3. Variété d'une classe de textes. Les genres du roman, de l'essai, de la poésie, du théâtre.

4. Catégorie spécifique histori cisée. Le roman de formation, le roman policier, le roman d'aventure, le roman picaresque, le roman par lettres, etc. sont des genres du roman. Le sonnet, l'ode, l'élégie, l'hymne, le poème en prose sont des genres de la poésie.

Catégorie (littéraire): Ensemble de textes déterminé par des caractères communs.

Ces emplois du mot genre doivent être mis en relation avec les mots proches du même champ conceptuel, qui souvent fonctionnent comme des synonymes, ou des quasi-synonymes: mode: «le mode épique, dramatique, lyrique», type: type narratif, descriptif, élégiaque..., sous-genre: «le roman picaresque, l'ode pindarique ( ou anacréontique), [et registre, discours, énonciation, mimèsis, poétique, représentation, rhétorique, style, stylistique.

C'est donc dans une théorie générale de l'art et de la communication qu'il convient d'examiner ces emplois des termes qui débordent largement sur le domaine des beaux-arts et des médias, sur la peinture, le cinéma et la télévision en particulier. Il en va ainsi de la terminologie spécialisée dérivant de ces différents aspects de la notion de genre:

7. (peinture, tableau, scène, ouvrage, étude, etc.) de genre: Représentation de la vie quotidienne ou d'objets ordinaires: scènes d'intérieur, natures mortes, images animalières. Jusqu'au XVIIIe siècle, la peinture de genre s'oppose à la peinture d'histoire et aux sujets nobles. Greuze et Chardin sont considérés comme des maîtres de la peinture de genre. Le poème «Snow-Bound» de l'Américain John Greenleaf Whittier est une étude de genre.

(Musique) orchestre de genre:

8. (Épistémologie avec des nuances) genology, typologie des (discours), généricité: théorie, science, discipline, étude des genres littéraires.


1. Catégorie d'œuvres littéraires ou, plus généralement, artistiques, soit par leur forme ou manière, soit par leur fond ou sujet traité, les genres en vers: lyrisme, épopée, drame, poésie didactique, etc., les genres en prose: éloquence, philosophie, histoire, roman, etc., les genres polémiques, philosophiques, nobles, comiques, etc. Les genres oraux: chanson, conte, devinette, etc.

"Si l'on me demandait quel genre est le meilleur, je répondrais: celui qui est le mieux traité" (Voltaire, L'enfant prodigue, préf. de 1737. "... Nous recourrons à tous les genres littéraires pour familiariser le lecteur avec nos conceptions..." (Sartre, Situations II, p. 28). "Puvis de Chavannes a créé, pour ainsi dire, un genre; la décoration des péristyles de musées..." (L. Hourticq, art. «France», Encyclopédie des Beaux-Arts, p. 423).


7. (Esthétique). Élégance, destruction. Cette personne, cette œuvre a du genre. Dans l'expression courante se donner du genre, ce sens devient péjoratif: «être   affecté, prétentieux; se comporter comme un imposteur; se donner des airs».

JMG, DC


CORRÉLATS / Collocations

APHORISME/Aphorism, ARCHITEXTE/Architext, ART/Arts, AXIOLOGIE/Axiology,


CADRE/Frame, CANON/Canon, CANONISATION/Canonization, CATÉGORIE/Category, CHAMP/Field, CHRONOTYPE/Chronotype, CLASSICISME/Classicism, CLASSIFICATION, CODE/Code, CONTE/Tale, CONTRAINTE/Constraint, CONVENTION/Convention, CORPUS/Corpus,


DÉFAMILIARISATION/Defamiliarization, DESCRIPTION/Description, DEVINETTE/Riddle, DIALECTIQUE/Dialectics; Dialectic; Dialectical, DIALOGUE/Dialogue, DIDACTIQUE/Didactic; Didactics, DISCOURS/Discourse; Speech, DIT, DRAME/Drama,


ÉCOLE/School, ÉCRITURE/Writing, ÉLÉGIE/Elegy, ÉLOQUENCE/Oratory, ÉNONCÉ/Utterance; Statement; Sentence, ÉNONCIATION/Enunciation, ÉPOPÉE/Epic, ERWARTUNGSHORIZONT/HORIZON D'ATTENTE/Horizon of explotation, ESPACE/Space, ESSENTIALISME/Essentialism, ÉVOLUTION/Evolution, ÉVOLUTIONNISME/Evolutionism,


FANTASTIQUE/Fantastic, FEUILLETON/Serial; Series, FORMALISME/Formalism, FORME/Form, FORME BRÈVE/Forma brevis, FORME SIMPLE/EINFACHE FORME, FRONTIÈRE/Frontier; Boundary; Border; Limit,


GESTALT, GROTESQUE/Grotesque,


HÉTÉROGÈNE/Heterogeneity, HÉTÉROLOGIE/Heterology, HORIZON D'ATTENTE/ERWARTUNGSHORIZONT/Horizon of expectations, HYBRIDE/Hybrid,


ICONOGRAPHIE, IDÉOLOGIE/Ideology, INFORMATION LITTÉRAIRE, INFORMATIQUE LITTÉRATURE/Humanities computing, INSTITUTION/Establishment, INTERTEXTUALITÉ/Intertextuality, INTRIGUE/Plot,


LABEL, LECTURE/Reading, LÉGENDE/Legend, LÉGITIMATION/Legitimation, LITTÉRAIRE/Literary, LITTÉRARITÉ/Literariness, LITTÉRATURE-POPULAIRE/Popular literature, LOI/Law,


MACROSTRUCTURE/MACROSTRUCTURAL, MODE/Fashion, MODÈLE/Model, MYTHE/Myth,


NARRATION/Narration; Narrative; Essay, NATIONALE/National, NÉO-CLASSIQUE, NOM/Name; Noun, NORME/Norm,


ODE/Ode, ORALITÉ/Orality,


PAROLE/Speech; Word, PAYSAGE/Landscape, PEINTURE/Painting, POÉSIE/Poetry, POÉTIQUE/Poetics, POÉTIQUE COGNITIVE/Cognitive poetics, POPULAIRE/Popular, PORTRAIT/Portrayal, PROSE/Prose,


REGISTRE/Register, RÈGLE/Rule, RHÉTORIQUE/Rhetoric, ROMAN/Novel, ROMANTISME/Romanticism,


SATIRE/Satire, SONNET/Sonnet, Speech act theory, SOUS-GENRE/Sub-genre, STRUCTURALISME/Structuralism, STRUCTURE/Structure, STYLE/Style, STYLISTIQUE/Stylistics, SYSTÈME/System,


TABLEAU/Picture; Scene, TAXINOMIE/Taxonomy, THÉÂTRE, THÈME/Theme, TON; TONALITÉ/Tone; Pitch, TRADITION/Tradition, TRAGÉDIE/Tragedy, TRANSGRESSION/Transgression, TYPE/Ttpe, TYPOLOGIE/Typology,


WESTERN. 


NOMENCLATURES / Families of terms

ANTHROPOLOGIE/Ethnography, ARTS/Theory, History of art,

CATÉGORIES GÉNÉRIQUES/Literary kinds, CINÉMA/Film criticim, COMMUNICATION/Communication, CRITIQUE/Criticism, CULTURE/Cultural studies,

ÉMERGENCE/Emerging process, ÉNONCIATION/Expression,

ENSEMBLES/Literary systems, ESTHÉTIQUE/Æsthetics,

FORMES/Forms,

GENRE/Genre criticism,

HISTOIRE/Historical criticism and New Historicism, HISTOIRE LITTÉRAIRE/History of literature, HYBRIDE/Mixed forms,

INSTITUTION/Etablishment,INTERTEXTUALITÉ/Intertext,

LINGUISTIQUE/Language,

MUSIQUE/Music,

POÉTIQUE/Poetics,

REGISTRE/Tone, RHÉTORIQUE/Rhetorical criticism,

SOCIÉTÉ/Social studies, STYLISTIQUE/Style,

TÉLÉVISION/TV, TEXTUALITÉ/Textual criticism, THÉMATIQUE/Theme, THÉORIE/Theory of literature. 


MOTS-CLÉS

Acte de parole, Anthropologie, Aphorisme, Apologie, Architexte, Aristote, Art, Assertion, Autobiographie,

Biographie,

Canon, Canonisation, Catégorie, Catégories génériques, Classe, Classicisme, Classification, Champ, Cinéma, Comedia, Code, Conte, Contrainte, Convention, Communication, Critique, Croce (Benedetto), Chronotype, Culture,

Délibératif, Démonstratif, Description, Devinette, Dialogue, Didactique, Discours, Dit, Drame,

École, Élégie, Éloge, Éloquence, Émergence, Énonce, Énonciation, Ensembles, Épopée, Essai, Espace, Espèce, Esthétique, Erwartunghorizont,

Fantastique, Feuilleton, Finalité, Formalisme, Forme, Forme brève, Forme simple, Frontière,

Genre, Généricité, Genette (Gérard), Génologie, Gestalt, Grotesque,

Hétérogène, Histoire, Horizon d'attente, Hybride, Hymne,

Information littéraire, Informatique littérature, Institution, Intertextualité, Intrigue, Invention,

Jeu de langage, Judiciaire,

Kayser (W.),

Légende, Légitimation, Linguistique, Littéraire, Littérarité, Littérature populaire, Logique, Loi, Lyrique,

Macrostructure, Mimèsis, Mode, Modèles, Musique, Mythes,

Nationale (littérature), Narration, Nature morte, Néo-classique, Norme (les genres constituent des systèmes de normes spécifiques),

Ode, Oralité, Oratoires,

Parole, Paysage, Peinture, Poésie, Poétique, Poétique cognitive, Populaire, Portrait, Prescription, Propp (Vladimir), Prose,

Réfutation, Registre, Règle, Représentation, Rhétorique, Roman, Romantisme,

Satire, Scène d'intérieur, Sciences naturelles, Société, Sonnet, Structuralisme, Structure, Style, Stylistique, Système,

Tableau, Taxinomie, Télévision, Textualité, Théâtre, Thématique, Thème, Théorie, Ton, Tradition, Tragédie, Transgression, Type, Typologie,

Western.


Keywords

Area, Æsthetics, Aphorisme, Architext, Art, Aristotle,

Border, Boundary,

Canon, Category, Chronotype, Classicisme, Code, Cognitive poetics, Comedy, Communication, Convention, Criticism, Cultural studies,

Description, Dialogue, Discourse, Drama,

Elegy, Emerging Process, Epic, Establishment, Eterogeneity, Ethnography, Expression,

Fantastic, Fashion, Formalism, Field, Film criticism, Form, Forma brevis, Frontier,

Genette (Gérard), Genology, Genre criticism, Goethe, Grotesque,

Historical criticism and New Historical, Horizon of explotation, Hybrid, Hymn,

Information, Institution, Intertext,

Kayser (W.), Kind,

Landscape, Language, Law, Legend, Legitimation, Limit, Literary, Literary computing, Literary kinds, Literariness, Literary systems, Lyricism,

Mimesis, Mixed forms, Mode, Model, Myth, Music,

National, Norm, Novel,

Ode, Oratory,

Painting, Past, Pitch, Plot, Poetics, Poetry, Popular, Popular literature, Propp (Vladimir), Prose,

Register, Rhetoric, Rhetorical criticism, Romanticism, Rule,

Satire, School, Serial, Series, Social Studies, Sonnet, Space, Speech, Sprachspiel, Structuralism, Structure, Style, Stylistics, System,

Tableau, Tale, Taxonomy, Text ual criticism, Theme, Theory History of art, Theory of literature, Tone, Tradition, Tragedy, Transgression, TV, Type, Typology,

Word.                                                                                                       JMG


ÉQUIVALENTS / Correspondences

Allemand / German : Gattung, Gehaltstypus, Gestalt, Form Typus, Genre, Textsorte, Dichtweise, Naturform, Schreibweise, Stil Art. Genre malerei «peinture de genre».

Anglais / English : (formal) genre, (literary) kind, form, mode, type. Le «genre grammatical ou sexuel» se dit en anglais gender. Théorie des genres: gendegy, typology.

Arabe / Arabic :

Chinois / Chinese :

Coréen / Korean :

Danois / Danish :

Espagnol / Spanish : género, modelo, forma, clase.

Français / French : genre (le terme recouvre l'anglais gender «genre grammatical») sous-genre; catégorie (de textes, littéraire, d'écriture, de formes littéraires, etc.); forme; type de discours; mode d'énonciation (Genette); mode de discours (Genette). «Théorie ou science des genres littéraires»: génologie (calque de l'anglais genology, mais l'adjectif généalogique est une dérivation française; ex. dans la table des matières bilingue de E. Kushner, éd.– Renewals in the Theory of Literature Hist./Renouvellements, etc.– Ottawa: RSC, 1983, p.iii, "Perspectives génologiques" a pour équivalent anglais "Perspectives relating to genre"), typologie (des genres et des discours: «terme le plus usité pour désigner la théorie des genres et des discours» selon Marc Angenot, Glossaire..., Montréal: Hurtubise, 19 , p.215); morphologie ("Le terme de "morphologie" emprunté par Propp aux sciences naturelles n'est plus usité aujourd'hui par une typologie des genres); généricité (v. le commentaire).

Grec / Greek : εĩδος, īρóūος «espèce, sorte».

Hongrois / Hungarian :

Italien / Italian : genere, forma, specie, figura, sorta.

Hébreu / Hebrew :

Japonais / Japanese :

Latin : genus.

Néerlandais / Dutch :

Persan / Farsi : ﻰﺑدا عﻮﻧ   nui adabī. 

Polonais / Polish : gatunek literacki, rodzaj literacki.

Portugais / Portuguese : género.

Roumain / Romanian :

Russe / Russian : жанр žanr, сорт sort, тип tip, вид vid.

D@* rod, B@D@*" poroda; 0">D ñanr, FH4:\ stil’; @$D"2 obraz, B@Db*@8 porjadok; <">,DZ manery, B@&,*,>4, povedenie.

Viêtnamien / Vietnamese :


COMMENTAIRE / Analysis

Sommaire

I. Problématique du genre (Dominique Combe)

Légitimité du concept?

L'évidence du fait générique

Des modes linguistiques aux genres du discours

Des genres du discours aux genres rhétoriques

Des genres rhétoriques aux genres littéraires, etc.


II.Taxinomie de genre (Miguel Ángel Garrido)

Le genre comme étiquette

Le genre dans les histoires de la littérature

Le genre dans les poétiques

Genre et auteur

Description et importance


I. Problématique du genre (Dominique Combe)

Selon le critique allemand W. Kayser, la définition et la description des genres littéraires constitue «le problème le plus ancien de la théorie littéraire» (Das sprachliche Kunstwerk. Eine Einführung in die Literaturwissenschaft, Bern und München, 1960, p. 332). Par là, Kayser souligne l'importance historique du concept de genre, mais il en montre également le caractère littéralement problématique puisque le concept «est encore aujourd'hui un problème», selon D. Lamping (D. Lamping und D. Weber, Gattungstheorie und Gattungsgeschichte, Wuppertaler Broschüren zur Allgemeinen Literaturwissenschaft, n° 4, 1990).

La question des genres, en effet, est déjà au centre de la Poétique d'Aristote qui, dès la première ligne du chapitre 1 (1447), fait de l'art poétique un genre dont il convient d'étudier les «espèces» (eidè), chacune selon «sa finalité propre». C'est bien dans ces «espèces» de la poésie, c'est-à-dire de la mimèsis, en particulier la tragédie et l'épopée, que s'enracine toute la tradition occidentale de la théorie des genres. La complexité du problème tient d'ailleurs largement au poids écrasant du modèle aristotélicien qui, partant de la poésie grecque (Homère, Eschyle, Sophocle) oscille constamment entre description et prescription. La tradition, elle, n'a pas hésité à ériger en norme ce qui n'était pas aussi clairement défini par Aristote. Dès lors, il s'est agi de faire entrer à tout prix la littérature moderne dans le moule aristotélicien. Ainsi que le note A. Fowler, «the other great error of neoclassical genre theory was generalization from a narrow and inapropriate canon of genres. Especially, rules drawn from the genres of classical antiquity were assumed to apply to vernacular genres» (Kinds of literature, Oxford: Clarendon Press, 1982, p. 27).

Le problème central ne réside pas tant dans la classification et dans la définition de chacun des genres – sur lesquels, depuis Aristote, se dessine (faussement, d'ailleurs, comme l'a montré Gérard Genette dans Introduction à l'architexte) une sorte de consensus typologique autour de la «triade» épique-dramatique-lyrique- que dans la définition du concept même de genre. Car s'il est vrai que l'épique, le lyrique et le dramatique sont des genres au sens 1, comment expliquer que l'ode, l'hymne, la comédie en soient aussi, au sens 3? Et, surtout, comment concilier ces appellations avec celles de sonnet (sens 4) ou de roman (sens 3)? La question des genres est fondamentalement une question de terminologie, c'est-à-dire, très profondément, de conceptualisation.

Plus que pour tout autre thème de la théorie littéraire, l'analyse sémantique des emplois du mot genre dans le discours critique doit permettre de «dépasser l'anarchie conceptuelle», selon l'expression de K.-W. Hempfer (Gattungstheorie. Information und Synthese, München, 1973). De ce point de vue, toute théorie des genres demande d'abord une clarification du «langage ordinaire» de la critique telle que la philosophie analytique a pu la conduire pour la philosophie. Les distinctions opérées par Gérard Genette entre types, genres, et modes de discours (Introduction à l'architexte, Paris: Seuil, 1979), ou par Tzvetan Todorov entre genres «théoriques» et genres «historiques» (Les Genres du discours, Paris: Seuil, 1978) vont dans ce sens, mais il leur manque une réflexion systématique sur l'usage des mots de la critique, comme celle de W. Strube qui, à partir de la notion wittgensteinienne de jeu de langage (Sprachspiel) («Zur Klassification literarischer Werke», in D. Lamping und D. Weber, op. cit.), se demande ce que «fait» le théoricien lorsqu'il définit et classe des genres.

Mais, là encore, le canon aristotélicien a empêché de voir combien, sous des étiquettes fixes (tragédie...), les genres eux-mêmes avaient évolué, s'étaient transformés et, parfois, avaient disparu: ainsi de l'épopée, à laquelle on continue jusqu'au XVIIIe siècle à consacrer des traités d'inspiration aristotélicienne et qui, en France du moins, n'a jamais vraiment réussi à renaître (alors même que l'épique est ailleurs, dans le roman...). Mais les termes ne sont pas plus fiables, tant il est vrai qu'un même qualificatif générique, selon les contextes et les époques, prend des significations variables. Décidément, «literary genres have only a transient, fragmentary, and hierarchical existence» (A. Marino, «A definition of literary genres», in J.-P. Strelka, éd., Theories of literary genre, The Pennsylvania State University Press, 1978, p. 49).

Le volume impressionnant des publications consacrées à la question des genres (v. la bibliographie établie par K.-W. Hempfer pour l'article «Gattung» du Reallexikon der Deutchen Literaturwissenschaft, H. Fricke-K. Grubmüller und J.-D. Müller éd, Berlin-New-York, De Gruyter, Band I A-G, 1997) – à laquelle quelques revues sont entièrement consacrées – par exemple, aux États-Unis: Genre, et en Pologne: Zagadnienia rodzajow literackich (Problèmes de genres littéraires, publiée en polonais, en anglais, en français et en allemand) - témoigne à la fois de la diversité des approches (historiques, rhétoriques, linguistiques, sociocritiques, thématiques, etc.), mais aussi et surtout peut-être de la difficulté – si ce n'est de l'impossibilité – à s'accorder sur une définition claire de l'objet à étudier.

Du point de vue terminologique, la difficulté est double. Il s'agit certes de s'entendre sur ce qu'on peut dénommer genre dans le discours critique et théorique d'une langue donnée, et par là de distinguer – en français, par exemple, le genre, défini par l'institution historique, de ses sous-genres (roman/roman par lettres, roman-feuilleton, roman de formation...), par des définitions extrêmement «labiles» (A. Fowler), mais aussi des modes d'énonciation (épique/dramatique/lyrique), des types ou régimes de discours (narratif, descriptif, didactique, satirique...), des formes poétiques fixes (élégie, sonnet, ode), etc. auxquels il est souvent assimilé; mais il s'agit aussi de savoir quels sont les équivalents approximatifs, s'il y en a, du mot dans les autres langues – si par exemple anglais et français genre fonctionnent comme de quasi-synonymes d'allemand Gattung, alors même que le théoricien dispose encore, dans cette langue, des mots Genre, Dichtart, Textsorte, etc. Dans ce cas, se pose la question infiniment délicate de la traduction, qui doit prendre en compte la différence entre les traditions critiques d'une culture à l'autre.

Si certains n'hésitent pas à reconnaître l'existence d'une science de la généricité, l'objet en demeure pourtant hautement incertain et controversé, de sorte que la communauté scientifique internationale se réfère à des définitions variables, et parfois même contradictoires de la notion de genre.


Légitimité du concept?

La tentation est grande, pour résoudre ces problèmes terminologiques, de se débarrasser purement et simplement de la notion. Le principal risque à faire «table rase» des préjugés pour revenir à la «chose même», est ainsi de succomber à la tentation nominaliste, qui conduit tout droit au relativisme sceptique. A s'attacher à décrire les «procédures» suivies par le critique et le poéticien, l'épistémologue en vient aisément à douter de l'existence de la «chose», pourtant considérée comme évidente par les «réalistes», mais qui disparaît derrière l'usage des mots: les «genres», comme les idées de la métaphysique, ne seraient-ils que des «jeux de langage», c'est-à-dire, en définitive, des abus de langage ? L'argument ne serait pas nouveau. Benedetto Croce (Estetica, 1902), devant la confusion des termes, a pu conclure à l'inexistence des genres, qui ne seraient qu'une invention des critiques, au regard de l'évidence de l'œuvre singulière, irréductible dans son individualité et son «expressivité». La volonté de classer n'est qu'une version de la pensée abstraite qui, inéluctablement, déporte l'esthétique vers la logique en imposant des règles dont les écrivains, en réalité, n'ont que faire: «Les artistes cependant, bien qu'en paroles ou avec de feintes obéissances ils aient fait semblant de les accepter ont toujours fait la figure à ces lois des genres. Toute œuvre d'art vraie a violé un genre établi et dérangé les idées des critiques, qui ont été forcés d'élargir le genre» (Esthétique, tr. fr., Paris: Giard-Brière, 1904, p. 38). Croce ne dénie pas l'utilité pratique des classifications de genre; simplement il en conteste le statut de lois: «Si maintenant on parle de tragédies, comédies, drames, romans, tableaux de genre, tableaux de batailles, paysages, poèmes, poèmes lyriques, et ainsi de suite, seulement pour s'entendre et pour désigner en gros et approximativement quelques groupes d'œuvres sur lesquels on veut, pour une raison ou pour une autre, attirer l'attention, certes, on ne dit rien de scientifiquement erroné; on emploie des mots et des phrases; on n'établit pas des lois et des définitions» (op. cit., p. 39). Croce ne faisait d'ailleurs que reprendre la polémique ouverte par les romantiques contre les frontières classiques de genres - Hugo, par exemple, lorsque, dans la préface de 1826, aux Odes et Ballades, il feint d'avouer «n'attache[r] à ces classifications plus d'importance qu'elles n'en méritent»: «qu'on leur donne tel autre titre qu'on voudra; l'auteur y souscrit par avance». L'argument nominaliste procède ici d'une forte discrimination entre le point de vue de l'auteur et celui de son public, ou plus exactement de ses critiques, victimes de l'abstraction. Le concept de genre lui-même ne serait-il finalement que la résultante d'un coup de force aristotélicien – et Eschyle et Sophocle, en somme, les modèles de la tragédie attique que parce qu'ils seraient sacrés comme tels par la Poétique? Resterait alors la multiplicité des œuvres, toutes singulières et incomparables, comme autant de chefs-d'œuvre en dehors de tout système, ou même de toute corrélation, si ce n'est celle du génie créateur. Ce refus nominaliste de la notion de genre s'appuie sur une esthétique d'inspiration romantique qui donne le primat au style comme expression de l'individu, et par là à l'écart, à la différence irréductible. Que les théories «textualistes» (Roland Barthes, Philippe Sollers) récusent encore la notion de genre au nom de la dimension englobante du texte ne change rien au présupposé néo-romantique. Car s'il ne s'agit plus de célébrer l'autonomie du génie créateur, le texte marque tout de même son irréductible différence, sa spécificité au regard des classifications génériques. À la Recherche du temps perdu, Ulysses, Der Mann ohne Eigenschaften, parce qu'ils transcendent les distinctions génériques, sont précisément inclassables.

Il reste que le poéticien est ici confronté, une fois de plus, au paradoxe du «cercle herméneutique» décrit par Dilthey: l'œuvre ne peut être saisie et reconnue qu'à travers le genre, qui lui-même ne peut être identifié que par les œuvres singulières qui le composent.

L'évidence du fait générique

A l'évidence de l'œuvre singulière invoquée par Croce, s'oppose, pour les «réalistes», l'évidence non moins convaincante d'une analogie entre les textes, qui contraint le théoricien à recourir à ce que les critiques allemands appellent Sammelbegriffe – des concepts unificateurs, en quelque sorte, capables de rendre compte des affinités et des traits distinctifs communs entre, par exemple, Le Spleen de Paris, les Illuminations et Le Parti pris des choses, qu'on peut alors réunir sous la dénomination de «poèmes en prose». L'emploi de catégories génériques, quelle qu'en soit l'extension ou le principe, s'impose alors comme une nécessité pratique marquée au sceau de l'évidence, et non point comme le résultat d'une induction qui relèverait de la pensée abstraite: les genres sont étroitement liés au processus herméneutique lui-même.

Force est d'ailleurs de reconnaître que le soupçon porté sur l'idée même de genre est propre aux études littéraires, peut-être parce que, ainsi que le suggère J.-M. Schaeffer, «la question de savoir ce qu'est un genre littéraire [...] est censée être identique à celle de savoir ce qu'est la littérature» (Qu'est-ce qu'un genre littéraire?, Paris: Seuil, 1989, p. 8). Ainsi que l'indique Aristote, la «poésie» est un genre de la mimèsis, ce qui conduit A. Fowler à ouvrir son ouvrage Kinds of literature (Oxford: Clarendon, 1982) par un chapitre intitulé: «Literature as a genre». Si les classifications et les définitions des différents genres dans les arts plastiques ou la musique sont également sujettes à discussion, la nécessité du concept lui-même ne semble guère remise en question. Sans doute n'est-il pas plus problématique de reconnaître qu'il existe quelque chose comme le roman, la poésie lyrique ou la tragédie – que le portrait, la nature morte, la peinture d'histoire, le poème symphonique ou l'opéra seria.

La polysémie des emplois et la hiérarchisation

La principale difficulté soulevée par le concept de genre tient à la polysémie du mot, en particulier en français – évidemment contraire au principe même de la terminologie scientifique, qui doit viser à un sens univoque. Quoi qu'il en soit de la confusion produite par cette polysémie débordante ( qui, d'ailleurs, affecte la plupart des concepts fondamentaux de la théorie littéraire, comme style, récit, poésie, etc.), il convient de partir, précisément, de l'emploi de facto du mot genre dans le discours critique: l'analyse conceptuelle, avant de prescrire la norme terminologique, doit d'abord s'attacher à une description des usages.

L'«anarchie conceptuelle» suscitée par cette polysémie désordonnée du mot genre tient à la confusion de niveaux différents. La notion de genre semble d'abord poser un problème logico-sémantique qui concerne l'extension du domaine de référence de l'objet désigné. Dans les emplois cités du mot genre en français, il existe manifestement des relations logiques d'inclusion: le sonnet appartient à la poésie, comme le roman d'aventure appartient au roman et, peut-être, le roman à l'épique. Et c'est ici qu'il convint de retrouver l'acception logique du mot genre, qui, dès la Poétique d'Aristote, comprend l'espèce: l'ode est bien une espèce du genre poétique, qui est peut-être lui-même une espèce du genre lyrique... S'il n'est pas question de recourir à cette terminologie logico-scientifique (quoique les classifications des genres littéraires soient profondément marquées par le modèle scientifique, en particulier biologique, comme l'indique suffisamment l'ouvrage de Ferdinand Brunetière: L'évolution des genres dans l'histoire de la littérature (1890), entièrement gouverné par le modèle vitaliste), il faut cependant retenir l'idée d'une nécessaire hiérarchisation des catégories critiques, qui est au principe de toute taxinomie et de toute typologie. La polysémie, et par là la confusion terminologique, tient à la difficulté à hiérarchiser les concepts. Si le regroupement des œuvres et des textes en des classes – terme neutre de la logique - impose de recourir à des Sammelbegriffe, encore faut-il savoir à quel niveau situer ces regroupements – de l'extension logico-sémantique maximale (épique, lyrique, dramatique) à l'extension minimale (sonnet shakespearien, roman picaresque, tragédie classique, etc.). C'est ainsi qu'on s'aperçoit que les différences du mot genre proviennent du fait que les théoriciens situent leur réflexion à différents niveaux de généralité (ou d'extension). Du reste, la plupart des théoriciens opèrent des partages qui relèvent en définitive de la hiérarchisation logico-sémantique. Ainsi de la distinction entre «modes», «genres» et «types» chez Genette, de l'opposition «genres théoriques» et «historiques» chez Todorov, de la distinction de la slavistique entre «Grundgattung» et «Einzelgattung», ou encore de celle héritée de Goethe (dans ses Notes sur le Divan occidental-oriental et dans sa correspondance avec Schiller) entre les «Naturformen der Poesie» (la triade) et les «Dichtarten», dans le domaine anglo-saxon, entre «genres», abstrait et théorique, et «kinds», qui désigne plutôt des formes historiques.

La pyramide des catégories génériques

Ces niveaux hiérarchiques, loin de s'exclure, apparaissent comme complémentaires. Plutôt que de chercher à restreindre de manière normative l'emploi du mot genre à tel ou tel de ces niveaux (genre épique, ode, etc.), et d'exclure comme impropre l'usage du mot genre pour les autres niveaux, il paraît infiniment plus productif de considérer l'ensemble de ces niveaux, qui forme un système générique. Le genre consiste dans la pyramide elle-même, c'est-à-dire dans la somme des différents niveaux, tous nécessaires parce que complémentaires. La notion de genre littéraire peut donc se définir comme la pyramide tout entière, système où se superposent quatre «couches» génériques: linguistique (grammaticale), discursive (c'est-à-dire pragmatique, socio-anthropologique), rhétorique, littéraire, inscrite dans une continuité textuelle: modes grammaticaux, genres du discours, genres rhétoriques, genres littéraires proprement dits, définis par l'«institution» (René Wellek). La fonction même du système générique consiste donc dans l'articulation dynamique de ces différents niveaux, dans le passage du linguistique au discursif, du discursif au rhétorique, du rhétorique au littéraire.

C'est dire qu'il faut considérer le genre non pas comme une donnée, mais comme un processus, avec plusieurs stades, en direction d'un état final qui serait le genre littéraire proprement dit, institutionnalisé par l'histoire (tragédie classique, roman historique, drame romantique, ode pindarique, etc.) et défini par un double critère formel et thématique. Comme la langage chez Humboldt, le genre est energeia plutôt qu'ergon, ce qui explique que le système dans lequel les genres naissent, vivent et meurent dépende fortement de l'«évolution littéraire»» (Tynianov), ou de l'«horizon d'attente» (Jauss), avec lesquels il finit par se confondre. Les catégories de modes, de genres de discours, de genres rhétoriques apparaissent comme autant d'étapes vers l'accomplissement de ce processus de «générification» dont le terme, qui est aussi le sommet de la pyramide, est représenté par le genre littéraire historique et institutionnel, auquel on réservera l'appellation «genre». En reprenant la problématique des «couches de signification» suivie par Roman Ingarden dans Das literarische Kunstwerk (chap. 13, § 62), on pourrait définir ce processus comme une «concréti-sation» de l'œuvre – du linguistique jusqu'au «littéraire» proprement dit, inséparable du social et de l'historique. Chaque «couche» générique contribue donc au développement du genre:


genre historique institutionnalisé


genre rhétorique                                                                                             Δ


genre du discours


mode linguistique et type formel


exemple:


«dialogue philosophique» (Le neveu de Rameau)


disputatio 

                                                                                                                       Δ

réplique familière


discours direct


Des modes linguistiques aux genres du discours

Si l'on s'en tient au domaine verbal, il faut revenir à l'évidence des «genres du discours» oral et écrit de la parole quotidienne – selon le titre de l'ouvrage de Todorov, qui fait référence à un essai de Bakhtine recueilli dans Esthétique de la création verbale: «chaque sphère d'utilisation de la langue engendre ses types relativement stables d'énoncés, et c'est ce que nous appelons les genres du discours» (p. 265). Parmi les innombrables genres possibles du discours, définis par la situation sociale, par le contenu thématiques, la forme, etc., Bakhtine cite «la réplique brève du dialogue quotidien», le «récit familier», la lettre, le «commandement militaire standardisé», «le répertoire assez bigarré des documents officiels», «l'univers du discours des publicistes». La notion de genre coïncide alors assez bien avec ce que la pragmatique anglo-saxonne, quoique sur des bases philosophiques évidemment différentes de la «translinguistique» bakhtinienne, nomme speach acts / actes de langage, reposant à chaque fois sur une situation d'énonciation socialisée, ritualisée et, souvent même, institutionnalisée (cf. D. Combe, «Quand écrire, c'est faire: vers une définition pragmatique de la notion de genre», Le français moderne, 1990, Octobre n° 3/4). Cette conception discursive du genre n'est pas sans parenté avec les formes simples répertoriées par le critique allemand d'origine hollandaise, André Jolles, dans les années vingt (Einfache Formen, 1930). Selon une méthode «morphologique» héritée de Goethe, Jolles s'intéresse aux neuf «formes simples» comme la «légende», la «devinette», le «cas», le «conte»... qui, délaissées par la critique littéraire et la poétique, apparaissent comme des constantes du discours populaire et des littératures orales non savantes, et susceptibles de structurer en profondeur les «grands genres» littéraires.

C'est précisément le caractère social, institutionnel de ces actes de langage qui distingue les genres du discours des catégorisations purement linguistiques qui touchent au signifiant du texte, dans sa structuration phonique, morphologique, syntaxique - et au plan de la versification, de l'organisation strophique (rondeau, sonnet), etc. quand il s'agit de poésie. La distinction entre prose et poésie relève encore du niveau linguistique et, à cet égard, ne détermine pas à proprement parler le genre, bien qu'on distingue traditionnellement les genres en prose et les genres poétiques, mais elle fournit seulement les conditions, certes fondamentales, à toute distinction générique. A ce niveau de description, outre les procédés linguistiques, stricto sensu, il faut encore impérativement inclure les faits de discours qui relèvent d'une «linguistique de l'énonciation» (Benveniste) ou d'une «Textlinguistik» (Weinrich) comme autant de traits génériques. Ainsi du narratif, du descriptif, du commentatif, etc. qui participent à la constitution des genres discursifs.

Il convient dans tous les cas d'envisager les facteurs formels selon le concept de dominante élaboré par les Formalistes russes et systématisé par Jakobson, dans la mesure où le texte ne saurait se constituer sur un mode linguistique ou, plus largement, sur un procédé formel unique: de l'ensemble de ces procédés, se dégage une «dominante» qui subordonne et régit les autres procédés. Qu'un roman accorde la «Dominante» au récit et à la description n'empêche aucunement la présence de passages dialogués au discours direct, ou de commentaires du narrateur.

Les critères formels, indispensables à la définition d'un genre, s'avèrent toutefois insuffisants. L'usage, par exemple, des catégories de modes d'énonciation (Genette) constitue certes un critère formel d'analyse du genre - par exemple du dialogue quotidien; mais il n'en est que la condition linguistique, que le grammairien peut décrire. La tripartition platonicienne (République, III) entre le mode narratif pur (haplè diègesis), le mode dramatique (dia mimeseôs) et le mode mixte, à l'origine de la classification aristotélicienne qui aboutit aux thèses de l'Introduction à l'architexte, est elle-même fondée sur l'analyse grammaticale des discours – direct, indirect, indirect libre et récit, selon le rapport entre l'énonciateur et l'énoncé, définis par le «modus» et le «dictum» de la grammaire ancienne. Mais cette catégorisation linguistique ne suffit pas à constituer un genre, même si elle en est la condition en quelque sorte première: le fait d'utiliser le discours direct pour rapporter des propos sous la forme de citations ne permet pas de définir un genre comme, par exemple, le dialogue dramatique ou philosophique (Le Neveu de Rameau, etc.), ni même la «réplique familière» de Bakhtine, pourtant encore au niveau non littéraire. Il faut encore ajouter divers paramètres sociaux, psychologiques, pragmatiques qui, poursuivant le processus générique, instituent le procédé grammatical en genre. De sorte qu'il ne peut y avoir, au sens strict (à moins qu'on ne se réfère à la sociolinguistique ou à la pragmatique), d'approche exclusivement linguistique de la notion de genre, même si la linguistique fournit de précieux instruments d'analyse. Ainsi, les «plans d'énonciation» (discours, histoire) définis par Benveniste, ou les «attitudes de locution» («Récit», «Commentaire») de Weinrich ne sont pas à proprement parler des genres– du moins tant que les auteurs s'en tiennent à la catégorisation linguistique.

Selon une telle approche, la notion de genre relève certes d'abord de la linguistique, mais aussi de la sociologie et, selon Bakhtine et ses héritiers, de l'anthropologie. Les genres du discours, en effet, sont des constantes de la communication humaine (dialogue, narration, ordre, prière, etc.), déclinées différemment selon les langues et les cultures, et selon l'histoire des sociétés. La socialisation des moyens linguistiques est le second stade du processus générique.

Des genres du discours aux genres rhétoriques

Le troisième stade est représenté par la rhétorisation, pour autant que les genres du discours s'inscrivent dans le cadre de la parole publique, comme «genres oratoires» (genera dicendi). Il convient ici de rapporter les formes institutionnelles des trois grands genres oratoires - judiciaire, délibératif, démonstratif – codifiés par Aristote et Cicéron, et inlassablement repris par les traités jusqu'à la fin du siècle dernier. Le genre judiciaire, qui trouve son origine dans le prétoire, et dont la finalité consiste à juger du vrai et du faux en matière de culpabilité, ne s'applique pas seulement aux discours de l'avocat ou du procureur, fût-il écrivain, comme Cicéron; il constitue aussi, en un sens, la matrice de genres littéraires classiques comme la tragédie (cf. la thèse d'A. Kibédi-Varga dans Rhétorique et littérature) ou encore l'autobiographie, comme l'exemple des Confessions suffirait à le montrer (cf. G. Mathieu-Castellani, La scène judiciaire de l'autobiographie, P.U.F., 1996). Le genre judiciaire, en amont, permet la rhétorisation – c'est-à-dire une codification thématique et formelle accrue – d'actes de langage tels que l'assertion ou la réfutation, qui définit, selon la théorie des partes orationis, l'arsenal des loci communes pour l'inventio, l'ordre des arguments fixés par la dispositio, etc. Le genre délibératif, tourné vers l'avenir, est destiné à orienter l'action et, par là, il prépare à tous les discours exhortatifs, programmatiques qui sont souvent au cœur de la matière de l'essai.

Quand au genre démonstratif – de l'éloge ou du blâme – il a connu,(v. en particulier Philippe Hamon, Du Descriptif), un développement qui dépasse infiniment le cadre de l'apologie, de l'éloge (funèbre ou non) puisqu'il semble gouverner encore tous les genres descriptifs, à telle enseigne même qu'on peut être tenté d'en faire le genre précurseur de la littérature, au sens moderne du terme. L'intérêt de prendre en compte cette «couche» rhétorique de la signification, c'est qu'elle introduit une médiation entre la sphère purement sociale des actes de langage – encore très éloignée de la littérature – et le discours proprement littéraire, vers lequel l'art oratoire s'est progressivement infléchi dès l'Antiquité.

C'est en effet la rhétorique corrélative de l'aptum (cicéronien) – adéquation du discours au sujet traité par l'orateur – qui ouvre directement sur les questions littéraires, dans la mesure où elle envisage le rôle du style comme articulation de la norme et de la matière. La classification des genres oratoires doit non seulement être liée au découpage des parties de l'art oratoire, mais surtout à la distinction des trois niveaux de style – simple ou familier, moyen ou tempéré, élevé ou sublime. Comment, en effet, défendre une grande cause, qui engage les plus hautes valeurs de la morale, dans un style familier? Ce principe de l'adéquation permet en retour l'articulation du rhétorique et du littéraire, dans la mesure où, très tôt, la terminologie rhétorique s'est appliquée à l'œuvre poétique, selon la fameuse théorie de la «roue de Virgile», qui lie les trois niveaux de style – simple, moyen, élevé – aux genres qu'incarnent les Géorgiques, les Bucoliques et l'Enéide. Les moyens stylistiques de l'elocutio (figures, mais aussi rythme) doivent être appropriés au sujet traité.

L'articulation de la forme et de la thématique

Le stade de la rhétorisation atteste qu'il ne saurait y avoir de genre sans l'articulation entre une forme (qui relève du niveau linguistique, au sens le plus large de la dispositio comme de l'elocutio) et une matière, au sens de l'inventio – contenu thématique, intellectuel ou affectif. Cette articulation de la forme et de la thématique – selon une distinction héritée de l'ancienne rhétorique, mais qui paraît totalement inadéquate (par son dualisme) à l'œuvre moderne, qui crée ses formes (son style) propres en même temps qu'elle invente son sujet – permet d'y voir un peu plus clair dans la terminologie. S'il semble impropre de considérer le sonnet comme un genre, alors qu'il n'est qu'une forme fixe (définie selon des critères de mètres, de rimes, de schémas strophiques) apte à traiter différents sujets – érotiques, philosophiques, religieux, etc., tel n'est pas le cas de l'élégie, du moins dans les littératures modernes, puisque, après avoir été codifié par un mètre dans la poésie grecque, elle a été associée au sujet de la déploration, du deuil et, plus généralement, de la subjectivité mélancolique, ou de l'ode qui, à des schémas métriques et strophiques, associe une rhétorique encomiastique. De ce point de vue, le genre apparaît comme une forme-sens (Meschonnic).


Des genres rhétoriques aux genres littéraires : l'institutionnalisation et l'historisation

Mais la question essentielle posée par la théorie des genres concerne l'articulation entre ces genres du discours ainsi «rhétorisés» et les genres littéraires proprement dits. C'est à ce stade qu'il convient d'introduire la dimension, essentielle, de l'évolution littéraire (Tynianov). H. Fricke (Norm und Abweichung: eine Philosophie der Literatur, München: Beck, 1981) propose de distinguer, en allemand, la classification systématique des textes, du point de vue des «possibles» de la littératureTextsorteGenre, tous deux étant réunis sous la concept global de Gattung. Cette distinction recoupe celle établie par Todorov, dans Les Genres du discours, entre genres théoriques et genres historiques, mais elle a le mérite d'une clarté terminologique plus grande, liée à la richesse lexicale de l'allemand. Mais, surtout, H. Fricke pose des conditions à la définition d'un texte comme Genre: qu'il appartienne à une Textsorte, que le texte fasse apparaître au lecteur cette appartenance par des indices ou des marqueurs. Le processus générique ne s'accomplit que pour autant que les différentes «couches» (linguistique, discursive, rhétorique) s'incarnent dans une institution socialement et historiquement marquée, qui fait l'objet d'un (relatif) consensus entre les auteurs, le public et les critiques, selon un horizon d'attente, analysé par Jauss et l'Ecole de Constance. Selon H. Fricke, les indices ou traits génériques, qui sont à la fois formels et thématiques, en permettant la reconnaissance et l'identification du genre, jouent un rôle décisif dans ce qu'on pourrait appeler la «littérarisation» du genre, qui correspond en somme à la «concrétisation» dans l'histoire des éléments an– ou transhistoriques qui définissent les Textsorte. Le genre se présente alors comme le résultat concret, inscrit dans l'histoire littéraire – et par là relatif à une culture et à une époque – d'une structuration des différents niveaux: linguistique (ou, plus largement, formel), pragmatique et rhétorique. Chacun de ces niveaux est absolument indispensable au fonctionnement du système et, en même temps, insuffisant en soi, pour constituer un genre.

                                                                                           Dominique Combe

                                                                                    Université de Fribourg.






COMMENTAIRE 2

1. Émergence des genres

2. Le genre comme code, convention, comportement, forme, registre, style.

3. Typologie des genres


1. Emergence des genres

Canonisation, légitimation, populaire.


3. Typologie des genres

genres et sous-genres

genres dialogués

genres enthymématiques

genres hybrides

genres de l'éloquence.



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