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SEMELFACTIVITÉ / Semelfactivity
Frédéric Torterat
Université de Nice
ÉTYMOLOGIE / Philology
Semelfactivité est un dérivé de semelfactif, qui vient du bas-latin semelfactivus, lui-même dérivé du latin semel (qui signifie « une seule fois »). L'origine de ce mot est proto-indoeuropéenne, à travers la base s m (numéral « un »), laquelle a été particulièrement productive (ainsi apparaît-elle par ailleurs en Hittite avec sanni-, en arménien avec mēk, en indo-iranien avec sakŗt, en grec avec heis).
FT
On trouve aussi semel-facticité, semelfacticité notamment chez V. Jankélévitch qui l'utilise à plusieurs reprises et Levinas (entretien de 1988, repris dans Entre nous, édition de poche, p. 241; Autrement qu’être, Kluwer, 1991, p. 72, avec un écho confus à l’hébreu semel : «symbole» ou «emblème»).
Le terme ne doit pas être confondu naturellement avec la facticité (en allemand Faktizität) : «le caractère facticiel du fait contingent; artificialité; le caractère de ce qui est factice ».
JMG
ÉTUDE SÉMANTIQUE / Definitions
1. En linguistique, indique un aspect principalement verbal désignant les procès comme singulatifs, au sens de non répétitifs, et caractérisés par plusieurs types d’unicité.
2. En métaphysique comme en philosophie morale et en phénoménologie, désigne l’événement comme unique et irréversible (péj. en herméneutique).
3. Hapax, en critique littéraire (Roland Barthes, 1984), renvoyant à l'unicité de l'acte de lire, en opposition à la multiplicité du texte.
CORRÉLATS / Collocations
ACTE ACTION ASPECT
BINAIRE
COMPLÉTUDE CONCRÉTUDE COUP-DE-THÉÂTRE
DIÉGÈSE
ÉMERGENCE ÉVÉNEMENT
FRÉQUENCE
GENÈSE GÉNÉTIQUE GRAMMAIRE
HAPAX
IMMÉDIATETÉ INSTANTANÉ INTERACTION ITÉRATIF
LECTURE
MOMENT
NON-VERBAL
OCCURRENCE
POÉTIQUE-DE-L'ÉMERGENCE
PLURALITÉ
RÉFÉRENCE RÉPÉTITION
SINGULATIF SOUDAIN
TENSION TYPOLOGIE
UNICITÉ
NOMENCLATURES / Families of terms
EMER GENE HERM LING PHIL REPE SEMI TEMP
MOTS-CLÉS
Keywords
continuatif
distributif
distributivité
fréquentatif
itératif
itérativité
pluractionnalité
pluralité
répétitif
singulatif
unicité
ÉQUIVALENTS / Correspondences
Allemand / German : Semelfaktiv-
Anglais / English : semelfactivity.
Arabe / Arabic :
Chinois / Chinese :
Coréen / Korean :
Danois / Danish :
Espagnol /Spanish : aspecto semelfactivo.
Français / French : semelfactivité, sémelfactivité ; aspect sémelfactif.
Grec / Greek :
Hongrois / Hungarian :
Italien / Italian : aspetto semelfattivo.
Hébreu / Hebrew :
Japonais / Japanese : tan'itsú no sō.
Latin : semelfactivitas semelfactivus.
Néerlandais / Dutch : semelfactief.
Persan / Farsi :
Polonais / Polish :
Portugais / Portuguese : aspecto semelfativo.
Roumain / Romanian :
Russe / Russian : однократный вид odnokrátnyj vid.
Viêtnamien / Vietnamese :
COMMENTAIRE / Analysis
1. Semelfactif / semelfactivité : un paradigme à la faveur du qualifiant
La semelfactivité est décrite en linguistique, en philosophie et de manière plus marginale en critique littéraire. Dans ces trois domaines, elle présente des significations analogues, avec toutefois des variations idiolectales sensibles dans les deux derniers. Alors que les acceptions que lui attribue la linguistique ne se distinguent que sur les constructions verbales que les auteurs lui font correspondre, ou sur les parties du discours qu'elle concerne, la philosophie s'en saisit principalement dans une version métaphysique, pour des besoins rhétoriques, ou de manière moins répandue dans un cadre herméneutique. La critique littéraire, pour sa part, tend à la solliciter dans un champ plutôt sémiotique.
Dans de nombreux cas, c'est l'adjectif semelfactif qui est employé, à la défaveur du substantif. Deux types d'explications peuvent être données à ce phénomène : d'une part, plus particulièrement en linguistique et en philosophie, semelfactif caractérise des actions verbales, des événements temporels, un rapport à la temporalité ; d'autre part et de manière plus significative, peu d'auteurs concèdent une consistance ontologique, ou un quelconque rendement épistémologique, à la semelfactivité. Le terme est ainsi confronté, dans le secteur des sciences de l'homme et de la société, aux mêmes contraintes que celles qui pèsent sur la notion de concrétude, laquelle est aussi peu répandue. Ainsi, avant de permettre aux auteurs de concevoir des objets, la semelfactivité permet d'abord de les qualifier. Qu'il s'agisse d'une spécification de la construction ou de la forme verbale en linguistique, de l'objet en philosophie, ou de l'acte en littérature, la semelfactivité coïncide, avant tout, avec ce qui présente un caractère non répétitif et non reproductible.
2. En linguistique
La semelfactivité renvoie, dans ce domaine, à un élément de classification et de spécification. Est semelfactive, dans cette vue, une action qui ne se répète pas, qui n'intervient qu'une fois, contrairement à ce qui apparaît comme répétitif, distributif, non singulier. Vis-à-vis des formes verbales, la semelfactivité s'inscrit dans un binarisme en partie convenu : étant donné qu'il existe une bipartition entre le perfectif et l'imperfectif, entre le tensif et l'extensif, la semelfactivité donne la réplique à l'itérativité ou à ses corrélats. Dans la phrase on va prendre un café au bar, peu d'éléments indiquent, contextuellement, que la construction co-verbale [aller prendre (un café) ], renvoie à une action répétitive ou non. Ce n'est qu'à l'appui d'un autre élément de prédication, comme un syntagme incident ou une interjection par exemple (lesquels ne sont pas forcément des circonstants), que deux aspects distincts paraissent envisageables. Ainsi, dans le cas de tous les matins, on va prendre un café au bar, c'est le syntagme nominal tous les matins qui, en circonstanciant l'action verbale de prendre un café dans un contexte temporel déterminé, lui assigne un aspect itératif, alors que dans bon ! on va prendre un café au bar, l'adverbe bon, employé comme interjectif, indique que l'action verbale est (au moins présentée comme) non itérative, pour ainsi dire instantanée. Du reste, la détermination du contexte temporel n'est pas forcément effective : s'il l'est dans la phrase bon ! on va prendre un café au bar : à tout de suite, cela est moins le cas dans celle-ci : bon ! on va prendre un café au bar, à ce que je comprends.
D'une manière générale en linguistique, la semelfactivité caractérise principalement la catégorie verbale (Smith, 1991 ; Laca, 2002), notamment quand il est question de désigner une action « du point de vue de sa répétition » (Mantcheva, 2004, 230. Cf. Dik, 1997 ; Bres, 1999). Cela est aussi vrai dans le secteur roman que dans celui, par exemple, des langues slaves, au titre desquelles les auteurs reprennent volontiers cette problématique en termes d'Aktionsart (ainsi chez Stoll 1998, pour le russe). Pour autant, la semelfactivité conduit régulièrement certains linguistes non seulement à généraliser cette réflexion autour des questions de la pluralisation et de la pluractionnalité, mais également à convenir du fait que la semelfactivité concerne aussi bien la catégorie verbale que les déterminants nominaux (Buvet, Girardin, Gross et Groud, 2005), ainsi que d'autres éléments non verbaux, au premier rang desquels apparaissent les conjonctions et plus significativement les adverbes (Krifka et al., 1995 ; Benazzo, 2000 ; Torterat, 2008). Dans une problématique d'unicité actionnelle (vs pluractionnalité), la semelfactivité implique toutefois en grande partie les syntagmes verbaux, et permet de désigner une action comme « se produisant une fois » (Lefeuvre et Le Goffic, 1999, 110), soit une unicité à laquelle se joint une entièreté interne. Sur le plan sémantique, cela revient à confirmer que la semelfactivité porte sur deux dimensions (unicité / entièreté), et qu'elle peut être aussi pluricatégorielle.
Quel que soit le cadre épistémologique dans lequel on y fait appel, la semelfactivité demeure assez peu sollicitée dans les domaines de l’analyse du discours et du lexique, mais aussi dans celui de la syntaxe. Pourtant, elle ne va pas sans présenter une concrète opportunité en termes de typologie d'une part (à travers la pluralité et la pluractionnalité), et d'autre part en termes de catégorialité.
Ainsi en typologie, il apparaît que la semelfactivité ne se réduit pas à une valeur-type, mais qu'elle porte bien sur deux traits distincts, presque aussi productifs l'un que l'autre, à savoir < non répétitif > et < entier >. Sur le plan de la paraphrase, cela suppose que les éléments concernés puissent être assortis des expressions de corroboration suivantes : cette fois-ci, pour cette fois, ici(-même), une fois pour toutes. Les éléments prédicatifs concernés, principalement à travers les syntagmes verbaux, impliquent de ce fait des actions qui interviennent une fois (unicité externe), mais aussi en une fois (unicité interne). Concernant l'opération de prédication, des exemples simples, dans l'assertion avec je le fais, et on n'en parle plus, dans la question avec à propos : et (qu'en est-il de) Martin ?, et dans l'injonction avec ferme la porte derrière toi, en sont autant d'illustrations.
Ces traits opératoires ont été confortés par la réflexion menée dans les années 2000 par Patricia Cabredo Hofherr et Brenda Laca, sur une « ontologie des événements », et plus particulièrement sur ce qui provoque ou ce qui fonde leur individuation. Reprenant en partie les travaux d'Emmon Bach, de Manfred Krifka, mais aussi de Marianne Mithun, Patricia Cabredo Hofherr et Brenda Laca ont appliqué ces données à l’expression morphologique de la pluralité verbale et nominale, ainsi qu'à plusieurs types de procédés de pluralisation, comme l'emploi de marqueurs distributifs qui deviennent des expressions du pluriel nominal, ou encore celui de marqueurs ad-verbaux de pluractionnalité (affixes, préverbes, en plus des réduplications et des constructions périphrastiques ou sérielles).
Il convient d'indiquer par ailleurs que l'une des approches contemporaines en linguistique, la Grammaire du Rôle et de la Référence (Role and Reference Grammar : Robert Van Valin et William Foley), intègre la semelfactivité parmi les classes d'aksionsart en lui assignant la caractéristique < non résultatif >. Dans les premières versions en RRG, la distinction entre les classes d'aksionsart se fondait sur les attributs < (non) télique >, < (non) dynamique >, et < (non) momentané > (punctual). Les classes ainsi inventoriées, directement inspirées d'Under Vendler, aboutissaient alors aux états, accomplissements, achèvements et activités, avec toutefois des combinaisons possibles. Robert Van Valin leur adjoindra par la suite (2002) deux autres classes, dont la semelfactivité (en reprenant cette fois-ci les recherches de Carlota Smith). Selon Robert Van Valin, les « prédications semelfactives » renvoient à des événements ponctuels, comme les achèvements, mais s'avèrent non résultatifs. Tout en portant un regard critique sur cette typologie, Rolf Kailuweit (2003, 24) donne l'exemple des verbes clignoter, entrevoir, tapoter et tousser en français, mais rappelle que l'un des principaux indices de la semelfactivité, dans le sens que lui donne Robert Van Valin, est qu'il est impossible a priori de prédiquer les verbes semelfactifs dans un emploi adjectival, comme c'est le cas pour la forme participiale au passé (la joue tapotée serait ainsi agrammaticale). Cette distinction, ainsi que les démonstrations qui en sont données, paraissent toutefois peu garanties, compte tenu du fait qu'en attribuant la semelfactivité non plus à des emplois contextuels de certains verbes, mais aux verbes eux-mêmes, on prend le risque d'une généralisation fâcheuse (comme cela a été le cas, dans le domaine des constructions grammaticales, avec la transitivité). Pour autant, cette distinction témoigne en partie de certaines faiblesses du trait « momentané », par rapport notamment à ce qui touche à la pluractionnalité.
3. En philosophie
En termes philosophiques, la semelfactivité intègre d'abord le paradigme d'instantané / instantanéité. Comme en linguistique, ses apports explicatifs s'y limitent généralement à une caractérisation par l'adjectif, en marge des commentaires critiques portant sur les ouvrages des auteurs concernés. Dans la philosophie occidentale, le premier questionnement impliquant une réflexion sur la semelfactivité a été formulé à travers la problématique de l'instant, qui renvoie à certaines formes d'accomplissement du présent, lequel, chez Schopenhauer par exemple, est le seul temps qui existe vraiment. Outre ce qui deviendra en partie la « présence à soi » sartrienne, cette question de l'instant renvoie également au fait « d'exister », sur lequel plusieurs philosophes se sont expliqués. Cette conception est confirmée par le fait que, même si cette position apparaît chez Kierkegaard, peu d'auteurs envisagent l'instant présent comme répétitif ou réversible. Partant de ce point de vue, et bien qu'il n'emploie pas le terme de semelfactivité, Gaston Bachelard, dans L'Intuition de l'instant, récuse ainsi la critique bergsonienne d'une réalité de l'instant, et notamment le point de vue suivant lequel la durée est une, et que le présent, le passé et l'avenir sont aussi insaisissables que les moments qui les constituent. Selon Henri Bergson en effet, en dehors de la durée, le passé et le présent se mêlent et demeurent pour ainsi dire indistincts, ce qui implique aussi l'ensemble de l'être et de son devenir. Ce philosophe nie ainsi la « valeur de l'instantané », une position contre laquelle Bachelard écrit que cela revient, chez Bergson, à « montrer que les mots avant et après n'ont guère qu'un sens de repère, parce qu'entre le passé et l'avenir on suit une évolution qui dans son succés général paraît continue ». Selon Bachelard au contraire, l'esprit se représente les événements comme une « file d'instants » distincts, parmi lesquels l'historien et le psychologue, par exemple, sont appelés à dégager des transitions, mais aussi à construire des liens et des tendances. A ce titre, la temporalité est trompeuse, car elle suscite autant de reconstructions. C'est pourquoi, sans doute, la résonance la plus favorable qui soit donnée en philosophie à cette position de Bachelard apparaît-elle dans les textes de Vladimir Jankélévitch, lequel établit justement un lien effectif entre l'instant et la semelfactivité. D'après Jankélévitch, chaque événement n'intervient qu'une fois, et dans ce sens s'avère unique et irréversible. Ainsi, « tout instant, dans l'absolu, est inouï et inédit, parce que tout instant est semelfactif » (Le Je-ne-sais-quoi et le presque-rien, tome 2, p. 94). Chez cet auteur, la semelfactivité coïncide avec l'une des formes possibles d'unicité, comme on peut s'en rendre compte à travers la justification suivante : « L'unicité n'est-elle pas l'extrême limite de la rareté ? L'instant semelfactif n'est-il pas la fine pointe aiguë du rarissime ? Le presque-rien occasionnel ne désigne-t-il pas sur le seuil de l'inexistence pure, l'instant en quelque sorte pénultième et l'acumen de raréfaction ? Appelons hapax cette fois unique qui est une première-dernière fois, cette fois qui n'admet ni répétition ni réédition, cette apparition disparaissante en un mot où commencement et fin, alpha et oméga, premier et ultime ne sont pas les termes extrêmes d'une série, mais coïncident dans un même instant : car l'ultimité n'est qu'un autre nom pour l'imprévisible » (Le Je-ne-sais-quoi et le presque-rien, tome 1, p. 138-139). Cette acception semble ne subir dans les œuvres de Jankélévich qu'une faible variabilité : dans Le Pardon, où il est aussi question de l' « instant semelfactif », la locution de « semelfactivité intemporelle » (p. 62) renvoie à des actions qui, même si elles se sont produites une fois, demeurent impérissables, mais aussi en un sens irrémissibles. Pour autant, l'unicité s'avère dans tous les cas singulative (il s'agit d'événements singuliers), malgré le fait que son entièreté se caractérise par une extension du même, qui demeure à jamais tel qu'il a été une fois. Raphaël Estève (2008), tout en rappelant que la morale, chez Jankélévich, est liée à l'expression de la temporalité, remarque par ailleurs que la semelfactivité appartient chez cet auteur, comme l'adjectif substantivé « irréversible », à ce qu'il appelle les « particularismes » de Jankélévich, d'autant que le fait que les choses ne se produisent qu'une fois « est en effet un corrélat logique du caractère irréversible de la temporalité, ce qui implique un éclairage cette fois mutuel et non plus unilatéral entre les deux termes » (451). En somme, sans doute peut-on reformuler la locution employée par Jankélévitch dans Le Pardon en « semelfactivité non réversible », qui correspond davantage au sens qu'il donne, à partir de 1967, à la notion. Il est d'ailleurs en partie significatif qu'Octave Hamelin, contemporain de Jankélévich, ait lui aussi rejoint cette réflexion sur les liens existant entre l' « instant marqué » et l' « infinité » (Le Système du savoir, p. 28). Ce point de vue se distingue donc en partie de celui d'Emmanuel Levinas, qui, dans Entre nous, fait un emploi rhétorique de semelfactif, notamment quand il parle de l' « unicité semel-factive de chaque âme » (p. 259). Remarquons toutefois que, chez Levinas comme chez Jankélévitch, la semelfactivité correspond bien à l'unicité, d’autant que le recours au singulier est tout aussi effectif chez Levinas, qu'il l'est par exemple chez Jankélévich et dans le Jeweiligkeit de Heidegger. L'un des textes rassemblés à l'intérieur de Dieu, la Mort et le Temps, montre d'ailleurs comment Levinas prend appui sur Heidegger pour revenir sur Bergson, dans le cadre d'une critique de la finitude et de l'infini, mais là encore par rapport à l' « instant » (p. 66).
En herméneutique, le terme, qui intervient rarement, suppose une critique du matérialisme et intègre, dans le même temps, une réflexion sur les traditions mystico-philosophiques au détour, là aussi, de l'instant. Ainsi Bruno Nagel (2001) établit-il un rapprochement entre le maître indou Vasubandhu, pour qui l'instantanéité consiste surtout dans une fugacité radicale des choses, le maître du Zen japonais Dôgen, qui interprète le dynamisme de l'instant comme inséré dans la circulation universelle de l'éveil originel, et le Maître Eckhart, chez lequel l'instant est « thématisé », en termes d'unité néo-platonicienne et de dynamisme trinitaire. L'auteur rassemble ces approches de l'instant « comme trois manières de retourner à la réalité concrète de la vie quotidienne », tout en insistant sur la « fugacité du moment ». D'un autre point de vue, et après avoir traité pour sa part de la problématique de la résurrection, à travers notamment ce qui distingue la transmigration chez les Hindous et la résurrection propre au christianisme, mais aussi dans d'autres religions (présentes notamment dans l'Iran préislamique), Michel Hulin (1985) étend la question des représentions eschatologiques à un instinct de conservation lié au genre humain, qui contrevient à ce qu'il appelle le « destin semelfactif » (403), lequel renvoie au matérialisme, dont il n'est qu'une variante parmi d'autres. Ces acceptions ne sont toutefois pas généralisables en herméneutique philosophique, mais représentent des tendances chez certains auteurs.
4. En critique littéraire
L'emploi de semelfactivité en littérature y est beaucoup moins prévisible qu'en philosophie, même si plusieurs explications critiques la rejoignent à quelques égards. Comme en phénoménologie et en métaphysique, le terme renvoie à l'unicité, mais concerne plus exactement l'acte de lecture, lequel est unique (alors que le texte, lui, est multiple). C'est Roland Barthes qui, en employant explicitement l'adjectif en lien avec l'acte de lire, dans un article paru en 1971 dans la Revue d'Esthétique et repris treize ans plus tard dans De l'Oeuvre au Texte, distingue la pluralité du texte de l'unicité semelfactive de la lecture. D'après Barthes, le texte est « pluriel », autrement dit représente une pluralité de sens possibles, mais aussi une pluralité du sens lui-même qu'on peut lui donner. De ce point de vue, le texte renvoie d'abord à un « passage », en lien avec une « dissémination ». Comme il l'écrit dans son article, « c'est ce qui se passe pour le Texte : il ne peut être lui que dans sa différence (ce qui ne veut pas dire son individualité) ; sa lecture semelfactive (ce qui rend illusoire toute science inductive-déductive des textes : pas de « grammaire » du texte), est cependant entièrement tissée de citations, de références, d'échos : langages culturels (quel langage ne le serait pas ?), antécédents ou contemporains, qui le traversent de part en part dans une vaste stéréophonie » (Le Bruissement de la langue, p. 73). L'emploi de ce terme semble renvoyer toutefois à un hapax, et se prêter plus justement à un traitement stylistique à caractère idiolectal.
Effectivement, en génétique textuelle comme en poétique par exemple, la semelfactivité ne coïnciderait vraisemblablement ni avec l'unicité du texte à proprement parler, ni avec ce que certains critiques appellent le singulatif. Chez Gérard Genette par exemple (Figures III), le singulatif concerne l'événementialité en lien avec la diégèse. Plus exactement intégrée dans le domaine de la « fréquence narrative » et « dans les relations de fréquence (ou plus simplement de répétition) entre récit et diégèse » (p. 145), cette question rappelle qu'un événement dans le récit peut ne pas se reproduire ou se répéter, tout comme l'énoncé, à l'intérieur d'un même texte. Le « récit singulatif » relate alors une fois ce qui s'est passé une (seule) fois, ou plusieurs fois ce qui s'est produit de même. Dans les autres cas, soit il relate plusieurs fois un événement unique (le récit « répétitif »), soit il le fait une fois d'événements répétés (le récit « itératif »). Intervenant ainsi comme l’une des « possibles figures de l'histoire », pour reprendre le terme de Pierre Hébert, la singularité (vs répétition), dès lors qu'elle s'inscrit dans le domaine de la fréquence en poétique, ne donne de la semelfactivité qu'une version réduite et par ailleurs intermédiaire.
S'il est bien un rapprochement à effectuer, néanmoins, entre les stratégies d'écriture fictionnelle et la semelfactivité, c'est sans doute au détour des questions de l'irréversibilité du moment diégétique et de ce qu'on peut désigner à travers l'expression d' « instant romanesque » en narratologie. C'est ainsi que dans le onzième volume de la revue Modernités, paru en 1998 et justement consacré à cette thématique, Dominique Rabaté présente une « dynamique tensionnelle » entre la durée et l'instant, laquelle tension « est au coeur de la poétique du roman » (p. 4). On peut en conclure que si certains auteurs ou critiques se sont expliqués sur ce qui fonde la multiplicité du texte (comme Mikhaïl Bakhtine à travers la question des « voix », parmi d'autres, et plus récemment Daniel Delas et Jacques Filliolet, ou encore Mirna Velcic-Canivez), on peut supposer que, si la poétique se saisit plus significativement de la semelfactivité dans les années à venir, il y a de bonnes chances pour que cela soit au détour de la sémiotique.
Frédéric Torterat
Université de Nice
Bibliographie / References
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